Jean Todt : La sécurité est un droit, pas un privilège

Pour marquer la récente Semaine de la sécurité routière des Nations unies, Jean Todt, envoyé spécial pour la sécurité routière et président de la FIA, a accordé à Motorsport Network un entretien exclusif à ce sujet.

Beaucoup croient à tort que Jean Todt, président de la FIA, n'a qu'une seule mission. Bien que le Français se soit fait un nom en protecteur des usagers de la route, qu'ils soient conducteurs ou piétons, ses intérêts sont nombreux et variés.

"Ma vie se divise entre plusieurs centres d'intérêt", déclare l'ancien directeur de la Scuderia Ferrari, avec qui nous avons déjeuné dans le motorhome de la FIA, dans le paddock de Barcelone. "La sécurité routière est peut-être le plus visible d'entre eux."

"Beaucoup de choses m'intéressent : le développement de la Formule 1, la création d'un nouveau championnat en Formule E, les nouvelles technologies, l'environnement... Il y a bien des domaines qui m'intéressent."

En tant que président d'une FIA qui est définie par plusieurs décennies d'un effort certain visant à améliorer les standards de sécurité dans le monde du sport automobile, il n'est pas surprenant que Todt ait développé son rôle pour englober la sécurité de tous les usagers de la route.

Bien que le sport soit une branche de la fédération, la mobilité est tout aussi importante et concerne bien plus de gens. Mais demandez à Todt quels sont ses plus grands accomplissements ; la sécurité routière n'est pas la première réponse qui lui vienne à l'esprit.

"Voilà des décennies que la sécurité est importante en sport auto et que la mobilité est importante pour les usagers de la route", poursuit-il. "Comme vous le savez, je suis impliqué dans l'Institut du Cerveau et de la Moelle épinière. J'ai consenti beaucoup d'efforts pour en faire une réalité, j'y ai mis du cœur. C'est l'un de mes plus grands accomplissements, partir d'une feuille blanche et en faire 25'000 m² à Paris, dans le plus grand hôpital, avec 650 chercheurs."

La "pandémie" des accidents

Bien que l'ICM soit la création de Todt, l'ancien dirigeant de Ferrari a laissé les experts gérer l'institut. Il sait que ses efforts seront plus utiles dans d'autres domaines – des domaines dans lesquels il a à la fois l'autorité et l'expertise.

"Ce qui est très important pour moi, c'est que les gens se rendent compte que les accidents de la route ne sont tout simplement pas normaux. C'est une pandémie. C'est ainsi qu'il faut l'interpréter. Il faut que les leaders mondiaux se concentrent là-dessus. On parle des droits de l'homme, on parle des réfugiés, on parle d'Ebola, de Zika."

"Je ne veux pas faire de comparaison : tout décès dans le monde est grave. Mais il y a une guerre sur les routes, et 1,3 million de personnes meurent. Nous avons les moyens de changer ça. Nous savons quoi faire. C'est pourquoi j'ai vraiment le sentiment, en tant qu'envoyé spécial pour les Nations unies et président de la FIA, la plus grande organisation d'usagers de la route au monde, que nous devons résoudre ce problème."

"Les moyens, ce sont l'éducation, faire appliquer la loi – c'est essentiel –, les infrastructures routières, les véhicules eux-mêmes. Dans un pays comme la France, l'âge moyen des véhicules sur la route est de neuf ans. On s'imaginerait que c'est deux ou trois, mais c'est neuf. Alors vous imaginez dans les pays en développement ? L'âge moyen des véhicules est entre 15 et 30 ans."

"Un autre élément, ce sont les soins après un accident. Après un accident grave, il faut un laps de temps court avant d'être secouru et traité, comme en sport auto. Du moment de l'accident à celui où on est à l'hôpital, le temps est important. Combien de temps cela prend-il ? C'est un autre paramètre très important. Les progrès pourraient être plus conséquents, mais c'est le début. Chaque voyage commence par un premier pas."

Faire pression sur les gouvernements

Pour commencer, il est nécessaire de faire pression sur les gouvernements pour les convaincre qu'il est important de réduire le nombre de tués et de blessés sur les routes. Le coût humain est indéniablement élevé, avec en moyenne 3500 morts sur les routes du monde entier tous les jours.

Mais le coût est tout aussi élevé pour la société, puisque les gouvernements des pays en voie de développement dépensent plus de 100 milliards de dollars tous les ans à cause des accidents de la route ; c'est l'équivalent des aides internationales que ces pays reçoivent.

"J'étais récemment en Jamaïque pour rencontrer le Premier ministre", révèle Todt. "Après notre réunion, il a dit qu'il s'engageait à réduire le nombre de victimes de la route [en Jamaïque] de moitié d'ici 2020."

"Pour moi, c'est un succès. Il s'est engagé. Le voyage valait donc le coup – de Genève à Londres, de Londres à New York, de New York à Kingston, de Kinston à Miami, puis de retour à Londres. Avec son engagement, ce voyage valait le coup."

Il a aussi dit qu'il voulait adopter les Conventions de sécurité routière [des Nations unies]. Tous les pays n'adoptent pas ces conventions, donc j'essaie de faire pression sur les gouvernements. Regardez les standards de sécurité minimaux des constructeurs : d'un pays à l'autre, on peut acheter une voiture à l'apparence similaire. Mais les standards de sécurité sont différents."

Rendre les standards universels

Rendre ces standards de sécurité universels est une étape vitale dans la lutte pour le taux de survie des piétons et des conducteurs.

"Nous avons beaucoup de chance [de vivre dans des pays aux standards de sécurité routière élevés]", reconnaît Todt. "Londres, pas de problème. Mais si l'on va au Bangladesh, si l'on va en Inde, c'est différent. D'une certaine façon, nous avons beaucoup de chance. Mais même si on a beaucoup de chance, chacun a des êtres chers qui ont des accidents."

"La sécurité routière ne devrait pas être un privilège, ce devrait être un droit. Partout autour de nous, il y a des gens qui ont été victimes d'accidents de la route. Nous devons nous unir dans ce combat, et plus on est connu, plus il faut se faire entendre. Et c'est là que nous en sommes."

"Toute ma vie, tout au long de ma carrière, j'ai dû impliquer des gens, convaincre des gens, les faire s'engager. Pendant de nombreuses années de ma vie active, j'ai fait ça dans mon intérêt, pour mon travail. Mais je pense – encore une fois, c'est très personnel – qu'il faut rendre quelque chose. Tout ce que je fais maintenant, c'est pour essayer de rendre quelque chose. C'est ma passion, mon énergie, ma motivation."

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