Édito - Pourquoi le statut de Bottas chez Mercedes est déjà entériné

La jubilation de Valtteri Bottas fut de courte durée après sa première pole position. La course marqua un dur retour à la réalité ; celle d'une équipe à convaincre de sa valeur pour jouer un rôle de numéro 1 bis comme son prédécesseur.

Pour la trentième fois consécutive, une Mercedes a pris le départ depuis la première ligne de la grille, à l’occasion du Grand Prix de Bahreïn. Une performance illustrant le niveau fantastique atteint par l’équipe anglo-allemande, qui est même parvenue à sceller la première ligne avec ses deux autos à Sakhir après avoir pourtant vu Ferrari et Red Bull s’approcher à un niveau rarement atteint ces dernières années.

Et en guise de première apparition sur cette première ligne cette saison, Valtteri Bottas s’est aussi offert sa première pole position, pour 23 millièmes de seconde (0"023), à l’occasion de son 80e départ en F1.

Las pour celui qui aurait aussi aimé débloquer le compteur de victoires dimanche dernier, la course se termina deux rangs plus bas, et avec un retard de 20 secondes au compteur. Un beau GP, riche en animation, mais dont Bottas ne fut jamais réellement responsable. Voici désormais le Finlandais à 30 points de la tête du championnat, en dépit du fait d’avoir accumulé à Bahreïn 13 de ses 20 tours passés en tête d’une course depuis le début de sa carrière.

Mêmes armes que son équipier 

Ces qualifications du GP de Bahreïn avaient pu faire naître un doute, un espoir : celui d’assister à une possible entrée en jeu du Finlandais dans la lutte pour le titre mondial et d’éviter d’intégrer un peu enviable clan-des-Finlandais-ayant-une-monoplace-dominatrice-mais-hors-jeu-pour-le-titre-et-proies-des-Red-Bull. Remporter le GP ou terminer devant les deux Ferrari se devait d'être le résultat minimal pour étonner Mercedes.

Parti depuis la pole position du Grand Prix et capable de conserver le commandement depuis le côté propre de la piste alors que Hamilton subissait l’attaque de Vettel, Bottas n’est tout d’abord pas parvenu à creuser une avance supérieure à une seconde en deux tours (en partie handicapé par un problème de pressions pneumatiques). Une spécialité pour laquelle les deux hommes qui mènent aujourd’hui le championnat sont désormais bien connus. Cruciale, pour s’installer hors de la zone d’activation du DRS des poursuivants à partir de la troisième boucle...

Reste que le fait de disposer des commandes du GP (ou globalement de devancer son équipier) au terme du premier relais est un vrai Graal pour tout pilote Mercedes contemporain. Au sein d’une équipe craignant plus que tout de nouvelles tensions internes relatives à l’équité des chances entre ses pilotes et aux avantages pouvant être tirés "injustement" de la stratégie, Bottas disposait à Bahreïn d’une occasion formidable de créer quelques maux de tête stratégiques au muret des stands et de se faire percevoir comme un pilote à ne surtout pas écarter malgré le rôle de numéro 2 pour lequel il a toutefois été embauché.

Certes, le Finlandais prend le départ de chaque manche à donne égale par rapport à son équipier, et la pole position de samedi doit être saluée comme ce qu'elle est : une performance cherchée au charbon, avec maturité. Mais encore faut-il établir ce traitement interne égal en course, lorsque Ferrari devient une force avec laquelle compter sur l’ensemble de la saison, et qu’un titre mondial des pilotes est aussi à remporter pour Mercedes.

Valtteri Bottas, Mercedes F1 W08, Sebastian Vettel, Ferrari SF70H, Lewis Hamilton, Mercedes AMG F1 W08

La politique interne de son côté... s'il répond présent

D’autant plus que paranoïa Mercedes oblige, la règle gravée dans le marbre, et clairement définie cet hiver, est que le pilote bénéficiant en premier de la stratégie optimale pour le premier arrêt est celui qui mène la course ou se trouve devant son équipier. À compter d’un second éventuel arrêt, les deux côtés du garage sont libres de "se battre" en adoptant des possibilités d’undercut ou de stratégies décalées.

Le troisième GP de la saison aurait pu questionner ou secouer cette dynamique : les deux équipes #44 et #77 auraient pu s’attendre à devoir se creuser les méninges pendant les 17 autres manches de la saison pour déterminer comment prendre l’ascendant l'une sur l'autre, comme dans un passé très récent. Une bonne partie de la confrontation débute avec le besoin absolu de voir l’un ou l’autre prendre le départ depuis la pole position, ou tout du moins l’un devant l’autre, ce qu’était parvenu à faire Bottas à Bahreïn. Mais c’est rapidement chez Ferrari et même Red Bull que le côté du box #77 dut vite surveiller.

L’issue de la course aura simplifié la tâche de Toto Wolff et Niki Lauda. Parti de la pole, donc, Bottas a achevé le GP à 20 secondes de la tête, et vu son équipier réduire à néant une avance confortable en fin de GP grâce à une stratégie bien exécutée, rappelant ce qui oppose aujourd’hui les deux pilotes des Flèches d’Argent. Et il ne s'agit pas que de style et de vitesse, mais bien de capacité à convaincre le team de représenter son meilleur espoir de succès au moment T.

Le poleman Valtteri Bottas, Mercedes AMG, le second Lewis Hamilton, Mercedes AMG, le troisième Sebastian Vettel, Ferrari

La décision contrainte de Mercedes

D’aucuns auront pu s’étonner de voir Lewis Hamilton fondre sur Bottas et le dépasser avec une aisance déconcertante en fin de GP à la faveur d’une stratégie pneumatique rondement menée.

Les échanges radio ont illustré un questionnement de Hamilton sur le choix final des pneus tendres, clairement fait par le team. Nombreux seront aussi ceux qui auront suggéré qu’en sachant le delta de performance tel entre les deux pneus, quelques "chances" auraient pu être accordées à Bottas avec une stratégie proche de celle de son équipier.

Mais en ne parvenant pas à s’éloigner du danger en début de course, puis en laissant filer Vettel seul devant avec presque dix secondes de marge lorsqu’il disposait de l’occasion de lui opposer résistance alors que son équipier se trouvait derrière, Bottas a contraint Mercedes à ne pas compromettre ses chances de faire inscrire 18 points à Hamilton.

Mieux, le Champion 2008-2014-2015 a même fait douter Ferrari un temps, en dépit d’une pénalité de cinq secondes pendant au-dessus de son résultat final, et a permis de maintenir la Scuderia sous pression pour la victoire jusqu’au terme du GP. Clairement, cet espoir n’existait pas dans l’esprit de Mercedes au sujet de la voiture #77.

Lewis Hamilton, Mercedes AMG F1 W08, en lutte Valtteri Bottas, Mercedes AMG F1 W08

Des chronos qui justifient la décision de Mercedes

Même s’il s’en défend, Bottas n’a donc pas été des plus convaincants avec une forte charge de carburant ou avec des pneus neufs. Mais quid des valeurs indicatives sur le dernier tiers de course ? La confrontation aux données devient très dure.

En course, Bottas a été le cinquième pilote le plus rapide (33e tour), à 1"289 du meilleur chrono, établi par un Hamilton (46e) en pleine attaque. On pourrait suggérer qu’il est injuste de juger le Finlandais sur une donnée si artificiellement manipulable et dépendante du cycle de vie des pneus et des stratégies.

Mais vous aurez aussi remarqué que nous avons utilisé l’expression "pilote le plus rapide" et non "meilleur tour en course". Il est intéressant, pour ne pas dire brutal, de constater que 33 tours réalisés par 4 pilotes ont été plus rapides en course que le meilleur chrono absolu signé par Bottas.

En plongeant dans les données du tour par tour de chacun, on constate ainsi que Hamilton a réalisé 12 passages sous la meilleure marque de son équipier ; que Räikkönen a été plus rapide que ce meilleur temps en dix occasions. Vettel a été vu six fois sous les 1'34"087 ; Ricciardo, cinq fois.

Et si la fantaisie nous prenait d'utiliser le second meilleur temps du Finlandais comme référence, le constat serait encore plus parlant : 46 meilleurs passages ont en effet été réalisés, dont un par la Williams de Massa. Et il y a fort à parier que ce chiffre aurait été plus élevé si Verstappen n’avait pas dû abdiquer dès le 12e passage…

On déduira donc que le choix de Mercedes d’avoir, dès le troisième GP de la saison, permis à Hamilton d’exécuter une stratégie de fin de course lui permettant de remonter comme une balle vers le commandement du GP n’est pas la cause du résultat décevant de Bottas ; mais bien sa conséquence.

Installé avec autorité dans la position qui était sienne samedi après-midi, Bottas disposait des cartes en main pour pousser le team à ne pas devoir prendre cette décision de sauver trois points de championnat dans l’escarcelle de Hamilton. 

Au mieux, un statut "à la Rosberg" ? 

L’attitude de Lewis Hamilton envers son nouvel équipier est en soi sans équivoque : depuis la première manche de la saison, le Britannique est déjà concentré à faire l’apologie du duel qui le met en jeu au sommet contre un quadruple Champion du Monde pilotant une Ferrari et à communiquer sur son enthousiasme à l’idée de voir cette bagarre se prolonger toute la saison.

La mise en scène d’une rivalité et d’un défi de premier plan au sein même du team, comme Mercedes l’entretenait sous Rosberg, est inutile : chacun admettra, avec honnêteté, que l’on ne s’attend à rien d’autre que de voir Hamilton installer une autorité très marquée en termes de performances au sein du team. Cette même performance ne fera que renforcer sa position chez Mercedes dans des moments-clés du championnat comme celui que nous avons vécu lors du dernier tiers de course à Bahreïn. Et l’affiche Mercedes/Ferrari est autrement plus séduisante que l’affiche Mercedes/Mercedes, qui plus est cette année... y compris pour Mercedes, qui a compris la difficulté à communiquer sur un duel interne uniquement.

Après trois GP, 27 ou 30 points de retard sur Vettel dans le cas de Bottas, ne constituent déjà plus une même différence que 7 ou 10 pour Hamilton. S’ils s’en défendront avec vigueur au nom de la sacro-sainte communication, les dirigeants de Mercedes dorment plus sereinement en sachant sur qui se concentrer et en s’épargnant des étincelles lors des débriefings dans la salle de contrôle. L'erreur de Bottas sous régime de Safety Car en Chine a vite été pardonnée ; elle faisait partie du crédit tolérable dans des circonstances spéciales. Le manque de rythme pour menacer Ferrari en course ou faire fonctionner une stratégie est une autre chose, et elle est prise autrement plus au sérieux par Mercedes.

C’est aussi, qu’on aime l’idée ou non, ce qui placera Bottas comme le candidat idéal à sa propre succession dans le baquet Mercedes 2018, gage qu’il est d’harmonie interne avec son statut naturel de numéro-1-bis-de-facto-numéro-2...

Le poleman Valtteri Bottas, Mercedes AMG, le second Lewis Hamilton, Mercedes AMG
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