Édito - Quand nos héros passaient leur vie en tests entre chaque GP

Cet hiver, Mercedes plaça sans fléchir Lewis Hamilton et Nico Rosberg au volant de la nouvelle monoplace pour des journées d’une endurance record sous l’ère hybride, lors des tests de Barcelone.

Édito - Quand nos héros passaient leur vie en tests entre chaque GP

Des centaines d’articles furent alors écrits (légitimement) sur la performance impressionnante du team à ce stade de la saison, et (de manière plus cocasse) sur le défi physique "extraordinaire" relevé par les pilotes qui revenaient alors de vacances bien méritées.

Cet aspect de la F1 s’est perdu avec les mesures drastiques prises par les instances dirigeantes du sport et les votes d’une majorité de teams pour réduire les coûts, mais il fut un temps pas si lointain où les tests privés ne cessaient jamais : ni en intersaison, ni entre les manches du championnat. Les conséquences de ces tests étaient massives, tant sur le rythme de la saison que sur l’économie des teams et leur façon de fonctionner en piste. Sans parler de la soufflerie et de la production, où l’on alignait les trois huit pour constamment apporter de quoi satisfaire le besoin débordant de nouvelles pièces à tester.

L’ère des pilotes mutants !

Les titulaires étaient certes assistés de testeurs professionnels, mais passaient eux-mêmes des centaines d’heures par saison à limer le bitume à bord de F1 autrement plus physiques que celles de nos jours. Par conséquent, ils devaient aussi s’entrainer non-stop pour encaisser de telles demandes et tenir la distance (en piste comme sur l’ensemble de l’année). Les seules limites étaient alors celles du calendrier et de la faisabilité physique de ces tests rinçants pour tous ceux qui étaient impliqués. Au point que des équipes B pouvant monter jusqu’à 50 personnes étaient communes chez les top teams pour ménager les forces déjà présentes sur les GP et éviter les burnout ! 

Michael Schumacher
Michael Schumacher sur le circuit privé Ferrari de Fiorano

De nos jours, les pilotes modernes voyagent énormément, accumulant de longs déplacements tout au long de saisons d’une longueur record. Ils doivent composer avec de nombreuses sollicitations des médias, beaucoup de stress, et se rendre disponibles pour leurs équipes à l’usine pour passer du temps dans le simulateur. Ils participent n’importe où dans le monde à des opérations promotionnelles pour les sponsors. Mais leur entrainement est essentiellement axé autour de la réflexologie et de la stimulation mentale ; de la récupération entre les manches, l’hygiène de vie et la gestion des décalages horaires. Ils doivent aussi avoir une compréhension pointue de leurs besoins alimentaires pour limiter leur poids (et masse musculaire) au strict minimum.

Cependant, il y encore quelques années, en plus de toutes ces obligations, nombreux étaient ceux qui passaient des journées entières au volant et alignaient des milliers de kilomètres entre chaque manche pour parfaire le développement des autos, leur compréhension des pneus ou tout simplement permettre la collecte de données réelles. Refuser de rouler en essais ou afficher une tendance à préférer se détendre entre deux courses était très mal perçu, pour ne pas dire éliminatoire, et l’entraînement physique nécessaire pour encaisser la redoutable puissance des F1 mais aussi la fréquence et la durée des tests était d’un tout autre ordre. Dès lors, la remise en contexte de "l’exploit" des pilotes Mercedes cet hiver est bien nécessaire. 

Fernando Alonso
Fernando Alonso en tests avant la saison 2007

Le souvenir des athlètes d’antan affecte le jugement contemporain

Quoi de plus normal, ainsi, d’avoir vu de nombreux fans hausser les sourcils et questionner à quel point notre sport est devenu accessible à l’arrivée de précoces pilotes au talent fantastique comme Sebastian Vettel ou Max Verstappen ?

La F1 est devenue est un sport moins physique, et ne fait plus la même différence entre pilotes et athlètes. La perception commune est également que ces jeunes gens arrivent avec un bagage technique bien moins évolué que celui de leurs pairs d’antan, en raison du fait qu’ils n’ont pas accumulé les fameux milliers de kilomètres de tests (règlement oblige). On les dit assistés par les ingénieurs. Que la sollicitation mentale à bord des autos est certes restée ultra-pointue, mais moins altérée par le défi physique contemporain.

Tout cela est vrai ; aussi vrai que le fait que ces jeunes sont aussi - c’est un fait - bien mieux préparés que n’importe quelle génération de pilotes ne le fut. Surtout, ils sont adaptés à leur temps, aux besoins contemporains des teams ; tout comme nos warriors l’étaient pour l’époque qui était la leur. Rassurez-vous, en autorisant les pilotes à peser 10 kg de plus et en ouvrant le droit de tester en saison, nos brindilles de 18 ans répondraient aussi présent.

Le simulateur Red Bull Racing
Le simulateur Red Bull Racing

Les pilotes étaient, nous sommes d’accord, de redoutables machines. Des athlètes d’un niveau n’ayant rien à envier à celui de tout autre sport nécessitant une force physique et mentale optimisée. Ils étaient également des télémétries ambulantes, habitués et requis qu’ils étaient à fournir un feedback constant sur ce que font maintenant avec une aisance et un laps de temps déconcertant tous les outils de CFD. Les anciens devaient créer ces données et les décrire. Les jeunes doivent les interpréter et les exploiter avec une expérience minimale de temps passé en piste au cœur d’un plateau où 5 dixièmes font perdre 8 places en milieu de grille.

Les grands testeurs étaient rarement de grands racers, et inversement

L’une des capacités évaluées par les directeurs d’équipes et les ingénieurs au moment de faire leurs choix ne concernait ainsi pas uniquement les facultés en course de leurs recrues, mais aussi leur capacité et motivation à travailler avec le staff technique en dehors des week-ends de Grand Prix.

Il était absolument crucial pour les équipes de disposer d’un, voire plusieurs pilotes de tests consciencieux et sécurisés sur le long terme afin de ne pas voir de grands secrets de développement quitter le team vers une autre destination. Des pilotes comme Luca Badoer, Pedro de la Rosa, Gary Paffett, Alex Wurz ou encore Marc Gene sont ainsi devenus des testeurs emblématiques, et de nombreux "débutants" F1 comme Alonso, Trulli, Webber, arrivaient avec un bagage supérieur au roulage d’une saison complète en Grand Prix lorsqu’ils prenaient part à leur première séance officielle à Melbourne.

On reviendra dans un futur épisode sur l’implication toute particulière de Michael Schumacher dans son entraînement physique destiné à encaisser des tests qu’il alignait plus que n’importe qui. Par choix, mais aussi par possibilité, du fait des moyens extraordinaires de Ferrari, qui disposait de deux pistes de tests privés.

Luca Badoer et l'équipe Ferrari
Luca Badoer et l'équipe Ferrari

D’aucuns argueront que le retour technique et les qualités de metteur au point sont aujourd’hui encore plus cruciaux qu’auparavant, du fait que les pilotes doivent désormais comprendre et savoir en quelques dizaines de kilomètres d’Essais Libres quelle direction prendre pour le reste d’un week-end de Grand Prix en vue des qualifications et de la course. Mais le fait est que le niveau d’expérience et de capacité d’analyse en temps réel des situations à bord de l’auto n’est plus égalé depuis de nombreuses années, tout simplement en raison de l’importance prise par l’informatique.

Cette ère marque donc l’heure de gloire des pilotes de tests. On remarque d’ailleurs que la dénomination change depuis quelques années, pour ceux qui viennent compléter les line-up de titulaires. On les appelle pilote de développement ou essayeur (comprenez, de simulateur), pilote de réserve (ou troisième pilote, prêt à bondir dans le baquet en course pour remplacer un titulaire), voire même pilote ambassadeur (comprenez, capable de bien porter la combinaison pour une opération promo) !

La F1 reviendra-t-elle un jour vers un mode d’expression décomplexé transformant de nouveau profondément la sculpture même des athlètes ? Le doit-elle ? Chacun a son avis sur la question, mais une chose est sûre : jugeons et comparons la génération actuelle de manière juste, en tenant compte de ce qui est attendue d’elle avec la donne actuelle…

Carmen Jorda, Lotus F1 Team
Carmen Jorda, Lotus F1 Team

Photo de: Lotus F1 Team

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