Frustré, ennuyé? Qu’est-ce qui ronge Fernando Alonso?

Si le génie tactique de Fernando Alonso en piste est bien connu, l’Espagnol est également un maître à jouer lorsqu’il veut faire passer un message. Il est donc toujours important d’écouter ce qu’il a à dire, car mieux vaut comprendre avec exactitude le fond de sa pensée.

En Hongrie, après les qualifications, Alonso a évoqué sa frustration, laissant les médias interpréter son propos comme ils l’entendaient, avec la malice qu’on lui connait.

"J’aime toutes les catégories du sport automobile, et il est vrai que la F1 n’est plus vraiment la même, ou plus aussi passionnante qu’elle ne l’était par le passé, en tout cas pour moi. Nous pilotons aujourd’hui des voitures deux ou trois secondes plus rapides à peine que les GP2, ce n’est pas la même chose," a-t-il déclaré samedi dernier à Budapest. 

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"Je suis aujourd’hui impliqué dans un projet fantastique qui motive énormément tout le monde chez McLaren-Honda. Mon premier kart était une réplique de la McLaren Honda de l’époque et aujourd’hui, j’en pilote une pour de vrai. J’apprécie le travail que nous faisons, en démarrant de zéro."

"Mais il n’y a plus d’essais, des pneus très limités, un calendrier très chargé par exemple l’an prochain… Alors oui, la tentation de rejoindre d’autres catégories existe, c’est vrai."

La menace de départ est-elle réelle?

Si Alonso n’avait pas évoqué le projet McLaren-Honda, il serait facile d’interpréter son message comme une réelle menace de départ. Mais la réalité est probablement toute autre. Quel message voulait-il faire passer au juste?

Même si les performances de McLaren sont actuellement en progression, elles sont encore très éloignées de ce que le double Champion du Monde attendait sans doute au moment de s’engager pour un second bail à Woking. Il s’attendait forcément à ce que les débuts soient difficiles, conscient qu’il faudrait du temps à cette équipe avant de retrouver le chemin de la victoire. Mais à la veille du coup d’envoi de la saison, Alonso prit conscience de l’ampleur du défi qui l’attendait. Les essais hivernaux furent chaotiques pour McLaren et, depuis, les choses n’ont pas été beaucoup plus simples.

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Pourtant, s’imaginer que la tentation d’Alonso d’aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs est la simple conséquence des mauvaises performances de McLaren-Honda serait faire preuve de naïveté. Pour comprendre, il suffit de songer à la réaction qu’il a eue après que sa voiture est tombée en panne quelques mètres avant l’entrée de la voie des stands, samedi dernier en Q2. S’est-il attaqué à l’équipe? S’est-il plaint des performances? Etait-il seulement en colère? A-t-il jeté son volant par terre de rage? Clairement, la réponse est non.

En lieu et place de tout cela, malgré des conditions de chaleur intense et une médiatisation qui allait vite devenir évidente, Alonso a tout fait pour tenter de pousser sa voiture jusqu’au garage, dans l’espoir de pouvoir réparer et repartir en piste.

"J’aime mon sport, vous savez," a-t-il encore ajouté par la suite. "Être dernier, quinzième ou en pole position ne change rien au fait que vous voulez piloter une F1 et profiter des sensations que cela peut vous procurer."

Quel est donc le problème?

La réponse est simple : le règlement actuel de la Formule 1 l’ennuie.

Alonso se retrouve lui-même pris au piège dans un scénario où la progression de McLaren n’est pas limitée par ses propres capacités ni par celles de son motoriste, mais bien par un règlement trop restrictif.

Les difficultés rencontrées par Honda sont une chose, mais le manufacturier japonais n’est surtout pas en mesure de progresser comme il l’entend, entre la limite d’unités de puissance autorisées sur une saison et les jetons de développement peu nombreux, sans oublier les restrictions dans l’homologation des moteurs.

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Lors de cette rencontre avec les médias samedi dernier, une simple question sur les capteurs des pneumatiques fut révélatrice de la pensée profonde d'Alonso.

"C’était plus amusant avant, mais je ne pense pas que ce soit à cause des capteurs ou de toutes les infos dont nous disposons au sujet des pneumatiques," a-t-il expliqué. "Avant, nous disposions d’une certaine liberté en termes d’essais et donc d’amélioration de la voiture."

"Si vous constatiez que votre voiture n’était pas compétitive durant les premières semaines de la saison, vous pouviez trouver des solutions et ainsi devenir plus compétitif. Aujourd’hui, capteurs ou non, Mercedes peut gagner toutes les courses et Manor sera toujours en fond de grille, peu importe l’importance des informations dont nous pouvons bénéficier."

"La quantité d’infos récoltées n’a pas d’importance. Nous avons les mains liées pour l’ensemble d’une saison. Vous arrivez à Barcelone ou Jerez durant l’hiver et vous tirez au sort en jetant une pièce en l’air. Si votre auto est compétitive ce jour-là, votre saison sera bonne. Si elle n’est pas à l’aise, ce sera l’inverse."

Dennis partage la frustration de son pilote

Le patron de l’équipe McLaren, Ron Dennis, reconnait qu’il partage l’avis d’Alonso lorsqu’il affirme que leurs mains sont menottées. Le plus grand point commun entre Alonso et Dennis est sans aucun doute leur soif de compétition et surtout compétitivité, et c’est probablement ce qui les a de nouveau réunis malgré l’échec vécu en 2007.

Les voici donc agacés l’un comme l’autre par leur impossibilité à afficher leur talent. Je suis tombé sur Dennis dimanche soir en Hongrie et je l’ai interrogé sur les propos tenus par Alonso. Sa réponse n’a pas fait état d’une quelconque tentative des médias de pousser le pilote espagnol à dire ce qu’il ne voulait pas. Au contraire, l’angoisse d’Alonso semble partagée par l’ensemble du clan McLaren.

"Je pense vraiment - et Fernando partage ma frustration - que ne pas être en mesure d’effectuer des tests lorsque vous n’êtes pas compétitif représente un handicap énorme en F1," a expliqué Dennis.

"Les jetons de développement moteur le démontrent bien : il est bien plus difficile qu’avant de développer les performances du package dont vous disposez. Pourtant, cela ne répond pas au but initial d’économiser de l’argent, puisque nous devons développer en quantité plus importante afin d’être certain de trouver une solution."

"Nous ne la trouvons pas toujours, et lorsque ce n’est pas le cas, nous perdons encore de l’argent. C’est donc une fausse économie. Cela entrave surtout la performance des équipes. L’argent, il doit surtout être économisé au sein des petites équipes."

"La F1 n’est pas basée sur l’économie d’argent mais sur la concurrence. Pas sur le handicap. Pourtant, paradoxalement, le plus gros handicap de la F1 est qu’il n’y a plus d’essais."

La volonté de retrouver des essais

L’origine du mal ressenti par Alonso se trouve donc là. La course au développement qu’il a toujours connue auparavant a désormais disparu et le degré d’imprévisibilité en cours de saison s’en trouve fortement réduit, y compris pour le public. Il est désormais bien plus difficile de rattraper une équipe qui domine.

Ces derniers temps, une volonté naissante de replacer les pilotes au cœur du spectacle est apparue, menant par exemple à l’interdiction des aides au pilotage lors des départs ou encore à la probable révolution technique qui aura lieu en 2017.

Mais il serait peut-être bon de réfléchir à la manière dont les pilotes sont en mesure - ou non - d’aider leurs équipes à progresser. Et la réponse est évidemment le retour de véritables essais en cours de saison, sans pour autant conduire à une escalade des dépenses, afin que les développements puissent être introduits de façon plus importante.

Le "tirage au sort" dénoncé par Alonso au sujet du premier jour des essais hivernaux doit provoquer l’idée qu’il devrait exister un moyen de se rattraper pour les équipes à la traîne.

L’ADN de la F1 est ainsi fait : si vous réalisez un meilleur travail, vous devez en être récompensé. Mais le règlement à lui seul ne peut pas décider que votre travail est bel et bien le meilleur. Quel est aujourd’hui l’intérêt de la F1 à voir des Champions du Monde comme Jenson Button et Fernando Alonso en fond de grille?

Pire encore : si les pilotes venaient à estimer que tout espoir est désormais perdu, ils s’en iront et courront ailleurs. Tout le monde serait alors perdant.

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Tags développement, essais, fernando alonso, frustration, honda, mclaren, ron dennis