Quand la mort de Senna transformait la carrière de Hill

Lorsqu'Ayrton Senna est mort, Williams a eu besoin d'un leader pour retrouver le chemin du succès. Contre toute attente, ce leader fut Damon Hill.

Quand la mort de Senna transformait la carrière de Hill

Au début de la saison 1994, personne ne s'attendait à ce que Damon Hill joue le titre mondial, pas même le principal intéressé. Certes âgé de 33 ans, le Britannique sortait tout juste de sa première campagne complète en Formule 1, déjà chez Williams mais aux côtés d'Alain Prost ; il allait désormais épauler Ayrton Senna, ce dernier en quête d'une quatrième couronne mondiale. Son rôle était clair : marquer de gros points et gagner à l'occasion. Or, le 1er mai 1994, tout a changé.

Après le drame d'Imola, une certaine question se posait : qui Williams allait recruter comme nouveau fer de lance ? En effet, beaucoup doutaient que Hill puisse faire l'affaire. Et pourtant, six mois plus tard, le titre ne lui a échappé que d'un point suite à un accrochage polémique avec Michael Schumacher à Adélaïde…

"Quand Ayrton est mort, la F1 a changé et ma vie a changé aussi", confie Hill. "Aucun doute là-dessus, ma carrière n'était pas sur cette trajectoire auparavant. Mais j'ai été projeté dans le vide laissé par Ayrton. Je ne pense pas que l'on attendît de moi, avec réalisme, que je puisse assumer ce rôle. Comment remplace-t-on Senna ? Mais dans un tel contexte, j'ai pris ça plus au sérieux et j'ai vécu plus intensément ce que je faisais."

"Rappelez-vous, on parle d'un gars qui avait 33 ans. Dans le contexte d'aujourd'hui, ma carrière était complètement derrière moi ! C'était déjà vraiment étrange et inattendu que je sois en F1. Il n'y avait pas de stratégie, de plan de carrière, autre que simplement faire de mon mieux au volant de quelque voiture que je puisse me procurer. Et j'ai eu la chance de me procurer une bonne voiture et une bonne écurie."

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Le début de saison de Hill s'était avéré plus que médiocre. Deuxième à Interlagos, le pilote Williams occupait la même position à Aïda lorsqu'il a été trahi par la mécanique. Un contact avec la Benetton de Schumacher au restart à Imola a endommagé son aileron avant et l'a relégué au fond du peloton ; il n'est remonté qu'à la sixième place. Pris dans le carambolage du départ à Monaco, Hill occupait certes la troisième place du championnat en quittant la Principauté… avec sept points au compteur face aux 40 unités engrangées par Schumacher !

Néanmoins, au Grand Prix d'Espagne, le pilote Benetton s'est retrouvé bloqué sur le cinquième rapport alors qu'il menait la course et n'a pu faire mieux que deuxième, Hill remportant une victoire cruciale.

Damon Hill, Williams FW16, sous le drapeau à damier

"C'était probablement l'une de mes courses les plus importantes", analyse l'Anglais. "Elle a montré que je pouvais être un leader. En fin de compte, il faut pouvoir gagner, et nous avons remporté une victoire assez tôt, quelques courses après Imola seulement. C'était extrêmement important pour le moral. Et cela a donné un coup de fouet à mon amour-propre, cela m'a fait croire en ma capacité à supporter ce poids."

Hill avait besoin de cette confiance. Senna avait initialement été remplacé par le pilote d'essais David Coulthard, mais deux courses plus tard, le jeune Écossais a dû céder le volant au Champion du monde 1992 Nigel Mansell pour le Grand Prix de France. "Je l'ai mal pris, j'ai vécu ça comme le signe d'un manque de confiance", se remémore Hill. "Mais quoi que j'aie ressenti, tous les pilotes se croient capables de gagner ; j'ai donc un peu pris ça comme un affront, que Frank [Williams] ait ressenti le besoin de faire revenir 'Big Nige' pour nous aider. Mais en fait, c'était bien pour moi car j'ai eu un autre grand nom comme coéquipier, grâce auquel m'affûter."

Dès les qualifications de Magny-Cours, Hill a montré qu'il n'allait pas se laisser intimider, signant la pole position aux dépens de Mansell pour 0"077. Schumacher a toutefois pris le meilleur envol depuis la troisième place et s'est imposé, reléguant son rival à 37 points au classement général. Mais c'est alors que Hill a entamé sa remontée, à Silverstone, dans des circonstances étonnantes : après avoir arraché le meilleur temps des qualifications à Schumacher pour trois millièmes de seconde, le poleman a eu la surprise de voir son rival le dépasser lors de chacun des deux tours de formation, le second ayant eu lieu car David Coulthard avait calé.

"C'était très bizarre, très suspect", commente Hill. "Ce qui est emblématique de Michael, c'est qu'il faisait des choses que personne n'avait vraiment faites auparavant en F1. Tout le monde comprenait la procédure du tour de formation, il était donc curieux qu'il l'ait refait au restart. La première fois pourrait éventuellement s'expliquer par une surchauffe de sa voiture par exemple, mais comme il a recommencé, les gens se sont demandé ce qu'il pouvait bien se passer."

Michael Schumacher, Benetton B194, avec Damon Hill, Williams FW16

"Je ne pense pas que ce fût une manœuvre psychologique, reste donc à savoir si cela avait quelque chose à voir avec les paramètres techniques de la voiture. Il a certainement attiré l'attention sur lui, et pas qu'un peu. Il a ignoré la pénalité ; ainsi est née la réputation de bad boy que Benetton et Michael se sont créée." Schumacher a reçu le drapeau noir mais l'a ignoré et a été disqualifié de la deuxième place et suspendu pour les Grands Prix d'Italie et du Portugal... après avoir été également disqualifié à Spa-Francorchamps, où il s'était imposé, pour une usure excessive du patin.

Tout cela dans un contexte où d'aucuns doutaient de la légalité de la Benetton, la rumeur s'emballant autour du système de départ et du contrôle de motricité. Hill demeure prudent lorsqu'il est interrogé à ce sujet, mais ne dit-on pas qu'il n'y a pas de fumée sans feu ? "Il y avait beaucoup de fumée, donc peut-être qu'il y avait un feu", admet-il. "Mais je ne sais pas. Certaines choses ont été prouvées, d'autres non, mais avec le temps, il y a des fuites laissant penser qu'ils ont utilisé quelque chose qui aurait pu faire disqualifier leur voiture."

"Un peu chanceux" de son propre aveu, Hill a en tout cas parfaitement profité des disqualifications et suspensions de Schumacher, promu vainqueur à Spa-Francorchamps et s'imposant à Monza et à Estoril en son absence. Ainsi, à trois Grands Prix du terme de la saison, il n'y avait plus qu'un point d'écart entre les deux pilotes. Mais à Jerez, Hill a fini près de 25 secondes derrière l'Allemand après avoir pourtant mené les 17 premiers tours.

"Nous nous sommes fait écraser à Jerez, mais il y avait un problème avec la pompe à carburant", explique le pilote Williams. "Je ne comprenais pas comment nous avions pu être battus si largement, et il se trouve que l'on avait mis trop d'essence dans ma voiture lors du ravitaillement, ce que je n'ai appris qu'une semaine plus tard. Cette erreur m'a un peu agacé. Mais je gardais mes chances, et j'ai vraiment atteint mon meilleur niveau au moment crucial, lors de ces deux dernières courses."

Conférence de presse : Michael Schumacher, Benetton et Damon Hill, Williams

Hill considère le Grand Prix du Japon, avant-dernière manche de la saison 1994, comme le meilleur Grand Prix de sa carrière, et ce n'est pas un hasard. En raison d'une longue interruption au drapeau rouge pour cause de forte pluie, les chronos des deux parties de la course ont été ajoutés, et Schumacher n'avait ainsi pas besoin de rattraper et doubler Hill pour être déclaré vainqueur, simplement de maintenir son avantage ; il n'y est pas parvenu.

"Chacun sait quand il a atteint l'apogée de sa performance. Il y a des moments où la situation l'oblige. Suzuka a probablement été cette course pour moi, car j'ai dû puiser très profondément en moi. Et cela a continué à Adélaïde, qui était, d'une certaine manière, l'acte II de Suzuka."

Un ultime Grand Prix passionnant s'annonçait donc, avec Schumacher disposant d'un point d'avance sur Hill et la pole position de Nigel Mansell – de retour pour les trois dernières courses de l'année – devant les candidats au titre. Le célèbre moustachu a toutefois manqué son envol et a laissé les deux protagonistes s'expliquer en tête de l'épreuve.

Hill pourchassait Schumacher et paraissait plus rapide. Puis, au 36e tour, Schumacher a commis une erreur et a percuté le mur. Hill n'a vu ni la sortie de piste ni le contact, simplement le retour en piste de la Benetton, et il a lancé l'assaut par l'intérieur au virage suivant. Schumacher s'est rabattu sur la Williams avant d'être expédié dans le mur de pneus.

Michael Schumacher, Benetton B194 Ford devant Damon Hill, Williams FW16B Renault

"Quand on le regarde maintenant sur YouTube, cela paraît péniblement lent et pas franchement spectaculaire", reconnaît Hill. "Il est relativement clair, et généralement accepté, que Michael allait être contraint à l'abandon. Mais je ne pouvais pas le savoir. Je l'ai vu revenir en piste, mais je ne l'avais pas vu percuter le mur. Je trouvais qu'il zigzaguait beaucoup, mais il s'est avéré que sa roue arrière droite était à deux doigts de se décrocher ! Peut-être ai-je été naïf en tentant ce dépassement. Nous n'avions pas pris en compte la possibilité qu'il soit prêt à tout pour m'empêcher de le doubler."

Schumacher avait-il l'intention d'anéantir son rival ? "J'aime à penser que je n'aurais pas fait la même chose. Mais qui sait ? Vous savez comment sont les pilotes…"

La suspension avant gauche de la FW16 était en tout cas endommagée ; Hill est parvenu à rentrer au stand, mais l'équipe n'a rien pu faire pour réparer le triangle abîmé. "Je le voyais brinquebalant. Mais j'ai rencontré quelqu'un, l'autre jour, qui trouvait que j'avais été un peu faiblard de ne pas avoir continué sur trois roues ! Patrick [Head] a tenté de redresser le triangle, mais je savais que c'était terminé."

Malgré cette déception, Hill et Williams pouvaient néanmoins être fiers d'être passés si près du titre des pilotes et d'avoir remporté celui des constructeurs. C'était un bel hommage à la mémoire d'Ayrton Senna.

Le vainqueur Damon Hill, Williams, est félicité par le deuxième Michael Schumacher, Benetton

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