Qu'est-ce qui empêche les Américains de courir en F1 ?

Lors des 25 dernières années, deux Américains seulement ont couru en Formule 1, sans marquer le moindre point. Qu'est-ce qui explique ce manque de succès dans la catégorie reine du sport automobile ?

Qu'est-ce qui empêche les Américains de courir en F1 ?
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Il y a quelques semaines, à la suite de l'annonce du Grand Prix de Miami au calendrier de la Formule 1 pour 2022, des analystes de Wall Street ont demandé à Stefano Domenicali (PDG de la F1) s'il était nécessaire d'avoir des pilotes américains sur la grille.

"La réponse est très claire à mes yeux, c'est oui", a répondu l'Italien. "Vous savez, nous travaillons avec les équipes pour essayer de comprendre quelle est vraiment la possibilité pour que les pilotes américains attirent l'attention des écuries de F1 à court terme. Cela pourrait venir. En étant très pragmatique et réaliste, je ne vois pas ça arriver dans les deux ou trois prochaines années. Mais peut-être après, oui. Je sais qu'il y a des équipes qui observent d'autres bons pilotes qui, s'ils sont prêts, représenteront un gros boost pour les fans américains."

Inutile de dire que ce commentaire a entraîné un certain scepticisme chez l'oncle Sam, notamment pour un Graham Rahal toujours élogieux vis-à-vis de ses adversaires. "Avec tout le respect que je vous dois, M. Domenicali, vous avez déjà vu Colton Herta ?", a tweeté le sextuple vainqueur en IndyCar. "Il n'a pas besoin de deux ou trois ans, et il n'en a que 21. Mettez-le dans une bonne voiture et il gagnera. #RespectezLesPilotesAméricains"

Colton Herta ; ce nom ne vous est peut-être pas familier si vous ne suivez que la Formule 1. Le natif de Valencia (Californie) a créé la sensation il y a deux ans en devenant le plus jeune vainqueur de l'Histoire de l'IndyCar, avec son succès au Circuit des Amériques, peu avant son 19e anniversaire. Dans la foulée, il s'est classé troisième d'un championnat 2020 écourté.

Le vainqueur Colton Herta, Harding Racing

Pourtant, les écuries de Formule 1 ne s'intéressent pas de près à Herta. Günther Steiner, directeur de l'équipe américaine Haas F1 Team, a été interrogé sur le sujet à plusieurs reprises, et sa réponse est toujours la même : "Je l'ai dit il y a des années, ce n'est pas nouveau pour moi, c'est un grand talent. Je ne sais pas… Je n'ai jamais parlé avec lui. Je ne le connais pas personnellement, vous savez, donc je ne peux pas répondre."

"Il ne m'a jamais demandé à faire des essais ou quoi que ce soit. Vous savez que les essais privés ne sont possibles qu'avec des voitures vieilles de deux ans, nous n'en avons pas. Cela ne va donc pas se faire ainsi ; ce sera très difficile de le mettre dans cette voiture, dans n'importe quelle voiture. Donc pour l'instant, c'est non, et je ne sais pas où il se situe au niveau de la Super Licence et de toutes ces bonnes choses, car je n'ai pas vraiment étudié le sujet."

Ce manque d'intérêt n'est pas nouveau. Scott Speed et Alexander Rossi sont les seuls pilotes américains à avoir couru en Formule 1 au XXIe siècle, faisant partie des rares à avoir fait leurs gammes en GP2/F2 à temps plein, avec le peu mémorable Jake Rosenzweig, Conor Daly, et plus récemment Santino Ferrucci et Juan Manuel Correa. Le prometteur Logan Sargeant, lui, a impressionné en jouant le titre de FIA F3 jusqu'à la dernière course l'an passé, mais n'a même pas pu atteindre l'échelon supérieur cette saison, faute de budget.

Rossi est l'un des mieux placés pour s'exprimer sur le sujet. Né en 1991, le Californien a fait ses gammes à l'école de pilotage Skip Barber puis a remporté le championnat américain de Formule BMW avant de partir en Europe à l'âge de 17 ans, gravissant les échelons de l'International Formula Masters à la Formule 1 en passant par le GP3, la Formule Renault 3.5 et le GP2, sans oublier le programme de jeunes pilotes Caterham. La Formule 1, il n'y est resté que le temps de cinq Grands Prix avec Manor ; faute d'avenir viable dans la catégorie reine du sport automobile, il s'est ensuite tourné vers l'IndyCar, avec une étonnante victoire en tant que rookie aux 500 Miles d'Indianapolis 2016 et un titre de vice-champion en 2018.

Et quand Rossi entend les propos des grands pontes de la F1, ses poils se hérissent : "Voilà ce qui me gêne quand j'entends quelqu'un de la FIA ou un propriétaire d'écurie de Formule 1 dire 'il n'y a pas de pilote américain prêt à aller en F1 mais nous souhaitons en faire une réalité, nous voulons former quelqu'un pour en faire une réalité'. De ce que je vois, ce ne sont que des paroles en l'air."

Alexander Rossi, Andretti Autosport Honda

"En fin de compte, pour qu'un pilote américain atteigne la Formule 1, il faut qu'il aille en Europe, et c'est comme ça. Cela n'a rien à voir avec la nationalité, mais il n'y a pas de pilote de Formule 1 qui ne soit pas passé par les formules de promotion européennes. Ce n'est jamais vraiment arrivé – ou les fois où c'est arrivé, ça ne s'est pas bien passé. Il y a beaucoup de jeux politiques, il n'y a pas le sens de loyauté et de camaraderie que l'on trouve ici, et on ne pense qu'à soi. Une fois qu'on s'en rend compte, ça va, c'est normal, et on se concentre sur le pilotage. Mais si l'on y va en pensant que l'on va avoir du succès juste grâce à son talent et que ce qui se passe hors piste n'importe pas… le réveil est rude."

"Par conséquent, s'ils veulent sérieusement avoir un pilote américain en raison de l'intérêt qui existe aux États-Unis, qui est le plus grand marché pour les ventes de Mercedes-Benz, Ferrari, McLaren, etc., alors ils doivent faire quelque chose de similaire à ce qu'a fait Red Bull. Ils doivent aller chercher des pilotes très jeunes et talentueux et avoir les fonds et le soutien nécessaires pour les déraciner de l'Amérique afin qu'ils aillent courir en Europe. J'ai eu beaucoup de chance que ma famille soit prête à littéralement tout changer pour me soutenir, me permettant de finir l'école comme je l'ai fait et de traverser l'océan en dédiant ma vie à la course et en vivant en Europe. C'est quelque chose de très rare pour des raisons évidentes – pas seulement financières, mais parce que c'est juste bizarre, n'est-ce pas ? Laisser son jeune enfant déménager dans un autre pays."

"Il faut donc avoir le soutien d'un constructeur ou un soutien marketing, et je pense que Red Bull fait du très, très bon travail de ce côté-là. Et la FIA et les écuries de Formule 1 ont le cadre pour en faire une réalité, avec ce programme. Donc quand ils disent 'oh ouais, on adorerait que ça se fasse, il faut faire quelque chose', ce ne sont que des mots jusqu'à ce que quelqu'un en fasse vraiment une réalité et le fasse de manière structurée. L'intérêt du consommateur américain pour la F1 est monté en flèche grâce à cette série Netflix, et il y a évidemment de la demande pour la F1 ici puisqu'il va y avoir une seconde course, à Miami. Mais je ne crois pas qu'il y ait le moindre poids derrière l'envie d'un pilote américain, et je n'y croirai pas avant de voir quelque chose se produire."

"Puis il y a des gens, assez franchement, qui racontent des conneries en disant qu'il n'y a pas ici de pilotes qualifiés qui pourraient courir en F1. C'est ridicule. J'en ai évidemment fait l'expérience moi-même, puis on peut regarder quelqu'un comme Josef [Newgarden] ou Colton et on sait qu'ils sont plus que qualifiés pour faire de la F1."

"Et puis regardez certains pilotes de F1 qui sont venus en IndyCar, ou certains qui sont venus des formules de promotion européennes pour courir en IndyCar ou dans ses formules de promotion. Ce n'est pas comme s'ils arrivaient et survolaient la compétition face aux Américains. Il y a plein de talents en IndyCar qui sont plus que capables de piloter une Formule 1. Y aurait-il un trop grand choc culturel en passant de l'un à l'autre ? Peut-être – je vois la viabilité de cet argument. Mais c'est pourquoi la FIA ou les directeurs d'équipes de F1 doivent s'intéresser aux gamins qui viennent du karting et investir financièrement dans leur soi-disant ambition d'avoir des pilotes américains en F1."

Alexander Rossi, Andretti Autosport Honda, Colton Herta, Andretti Autosport Honda

Il y a six ans, alors âgé de 23 ans et pilote en GP2, Rossi avançait que le choc culturel n'était pas si dur : "Je pense que c’était plus facile que ne le pensent beaucoup de gens. C’était dur, au début, de quitter mes amis et ma famille ; je pense que c’était le plus difficile. Ce n’était pas si difficile de m’habituer à la culture européenne, ni à la course européenne. Cela m’a pris quelques courses. En fin de compte, je suis venu en m’attendant à ce que les gens me traitent différemment, mais ce n’était pas le cas. Être Américain m’a plutôt aidé à arriver là où je suis aujourd’hui."

Clairement, avec le recul, son point de vue est plus nuancé : "La culture est très différente. On ne va pas y aller en étant un Américain de 21 ans et signer avec quelque équipe que ce soit en s'attendant à avoir autant d'évolutions que le pilote établi. Il faut être capable de jouer le jeu politique en dehors de la piste afin de gérer ça. On a vu Fernando Alonso retourner en Formule 1, et même en tant que double Champion du monde, il n'est pas le pilote numéro 1 chez Alpine, et cela fait une différence. Ce n'est pas qu'il y a toujours une intention d'avoir un pilote numéro 1 et un pilote numéro 2 dans une équipe ; c'est juste que c'est un sport vraiment spécialisé et qu'on est confronté à son coéquipier à tout moment, donc si l'on n'a pas les relations, il peut y avoir un élément subconscient parmi les membres de l'équipe qui est défavorable. Et je pense que si l'on est un Américain qui rejoint la F1 depuis l'IndyCar, on est vu comme un étranger, alors que si l'on a investi son temps et son argent à courir en Europe en formules de promotion et qu'on a adopté la culture européenne pendant quatre ou cinq ans, on fait partie des meubles. Je sais que c'est ce que j'ai ressenti. Je n'étais pas vu comme un Américain ou comme un étranger ; je n'étais que l'un des jeunes loups venant de diverses nations tentant d'atteindre la Formule 1."

"L'autre grand facteur à prendre en compte, c'est l'apprentissage des circuits. Je suis conscient que Colton [Herta] est dans une situation assez unique car il a fait deux ans en Europe et a couru sur beaucoup des circuits, mais pour n'importe quel Américain qui s'y rend, il y a énormément de choses à apprendre. Après tout, on n'attendrait pas de Romain [Grosjean] qu'il soit au top d'emblée quand nous irons à Detroit, face à une bande de pilotes qui y courent depuis 15 ans. En F1, il y a des pilotes qui courent à Silverstone, à Barcelone, à Spa depuis leurs 12 ans en formules de promotion [pas avant 14 ans, voire 15 ans, en réalité, ndlr], et cet avantage ne peut être sous-estimé car il y a des nuances à tous ces circuits, et peu m'importe à quel point l'on est talentueux, si l'on est contre quelqu'un qui roule sur cette piste depuis ses 14 ans en Formule Renault et qui en a désormais 26 en Formule 1, ce pilote aura l'avantage."

Dans le cas de Herta et de ses pairs, on pourrait craindre qu'une catégorie à la technique moins complexe telle que l'IndyCar ne prépare pas idéalement pour la Formule 1. "Hmmm, je ne sais pas si c'est vraiment un facteur", répond Rossi. "Je dirais presque que la F1 est plus facile car ils ont du machine-learning extrêmement sophistiqué et des réglages optimisés. Je me rappelle quand j'y étais, que l'on soit dans une Mercedes ou une Caterham, la sensation était bonne dans la voiture – l'équilibre était neutre partout où nous allions, quels que soient les scénarios, car les simulations des équipes sont si bonnes qu'elles savent exactement ce dont a besoin la voiture pour tout ensemble de paramètres. Ensuite, il s'agit purement de savoir si la voiture peut aller 25 km/h plus vite que l'autre dans un virage, ou si elle peut freiner 15 mètres plus tard, et voilà le temps au tour."

Alexander Rossi, Caterham CT03

"Je dirais qu'en fait, donner du feedback et faire de l'ingénierie représente davantage un challenge dans les championnats monotypes. Au fil d'un week-end de course en F1, il se peut que l'on change le pincement des roues, l'angle de l'aileron avant et potentiellement la hauteur de caisse ; le reste est ce qu'il est. On ne change pas les ressorts, la géométrie des suspensions, la répartition du poids et les choses comme ça. Donc franchement, je pense qu'il y a moins de choses à envisager du côté technique des choses en F1 – du moins lors d'un week-end de course."

Bref, en fin de compte, c'est probablement le gouffre séparant le sport auto européen des autres continents qui fait la différence. Les pilotes océaniens ou sud-américains ont ce même désavantage de ne pas connaître les pistes européennes et de devoir découvrir cette culture, mais leur situation est différente des Américains ou des Japonais qui peuvent gravir les échelons – d'une part dans les quatre championnats de la Road to Indy, d'autre part via l'itinéraire logique de la F4 Japon, la Super Formula Lights (ex-F3 Japon) et la Super Formula.

Ces alternatives de professionnalisation amoindrissent forcément l'intérêt pour la Formule 1, même si Rossi était dans le cas inverse, lui qui a même abandonné la possibilité de courir en IndyCar dès 2015 afin de persévérer en GP2, avec succès. L'Américain disait plus haut que les pilotes ayant rejoint la F1 sans passer par l'Europe n'avaient pas eu de succès ; on se rappelle notamment le cas Yuji Ide, qui a débarqué dans l'élite en 2006 après avoir été vice-champion de Formula Nippon (l'ancêtre de la Super Formula), sans connaître la Formule 1 ni aucun circuit, et a perdu sa Super Licence après quatre Grands Prix seulement tant il était à la peine.

Reste la question Herta. "Colton pourrait aller en F1 et, dans une voiture compétitive, être tout aussi bon que son coéquipier, c'est clair à 100%", affirme Rossi. "Je ne pense pas que la question soit celle du talent des pilotes en IndyCar. Il va simplement toujours y avoir cette déconnexion culturelle entre le sport auto américain et le sport auto européen, il faut donc investir du temps et de l'argent pour que les jeunes pilotes aillent courir en Europe tôt."

"Franchement, j'adorerais voir Colton obtenir une opportunité car il représenterait très, très bien les USA… Mais je me demande s'ils pourraient le considérer déjà trop vieux à 21 ans, ou juste à la limite, avec une ou deux années de marge avant qu'ils ne regardent ailleurs. C'est juste ainsi que ça a toujours été – ils ignorent toujours ce dont ils disposent, préférant trouver la nouvelle star, et une fois qu'on sort de cette fenêtre correspondant à ce qu'ils jugent optimal, peu importe ce que l'on fait, à moins d'être champion. Et c'est rageant. Scott Dixon a 40 ans et il a parfaitement la forme et le talent pour y aller et faire le travail."

"Bien sûr, Max Verstappen a gâché ça pour tout le monde ! Il arrive direct de la Formule 3, il fait ses débuts à 17 ans, il remporte sa première victoire à 18 ans… ça ne favorise pas ceux d'entre nous qui approchent de la trentaine !"

Avec David Malsher-Lopez

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