C'était un 30 mai : Red Bull implose à Istanbul

Il y a 10 ans jour pour jour, les deux pilotes Red Bull, Mark Webber et Sebastian Vettel, s'accrochaient alors qu'ils menaient le Grand Prix de Turquie et étaient en lutte pour le titre.

C'était un 30 mai : Red Bull implose à Istanbul

L'année 2009 est celle qui a lancé Red Bull dans le grand bain des écuries capables de jouer le titre mondial. La saison 2010 sera celle de la confirmation. Rapidement, les RB6 conçues sous la direction d'Adrian Newey apparaissent être les meilleures monoplaces en performance globale, même si divers problèmes techniques et erreurs les empêchent d'en profiter pleinement face aux McLaren MP4-25 et aux Ferrari F10. Au sortir des deux victoires consécutives, en Espagne et à Monaco, d'un Mark Webber étonnamment compétitif face au jeune prodige Sebastian Vettel, l'Australien et l'Allemand sont à égalité parfaite en tête du championnat avec 78 unités chacun, juste devant Fernando Alonso (75) et Jenson Button (70).

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C'est alors que se profile le Grand Prix de Turquie, sur l'Istanbul Park. Très en forme après son succès en Principauté, Webber signe sa quatrième pole en sept courses, en repoussant Lewis Hamilton à 0"138 et en écartant surtout son équipier qu'il surclasse de plus de quatre dixièmes. Au départ, la ligne impaire s'élance mieux. Webber conserve donc l'avantage alors Vettel passe Hamilton et Michael Schumacher surprend Button. Hamilton répliquera dès le virage 3 pour retrouver sa place, mais lors de la première vague d'arrêts aux stands, alors qu'il avait tenu le rythme de la Red Bull de tête et s'était montré à plusieurs reprises très menaçant, il est ralenti par un problème à l'arrière droit. Vettel s'empare alors de la seconde position.

Va alors débuter une lutte à deux, trois voire quatre pilotes entre ceux de l'écurie autrichienne et les McLaren, pendant 25 tours, avec la menace d'une possible averse à tout moment. Au 40e passage, Webber en pleine économie d'essence et alors que des gouttes tombent sur la piste voit Vettel fondre sur lui. L'Allemand, qui a profité des différentes aspirations depuis le début pour économiser du carburant et n'a donc pas à le gérer, s'infiltre à l'intérieur dans la longue pleine charge de retour pour aborder le gros freinage de l'épingle en position de force. Pour tenter de revenir vers la ligne idéale et s'imposer autoritairement, une fois légèrement passé devant son équipier, Vettel décale sa trajectoire vers la droite. Webber ne veut pas céder et le contact est alors inévitable. 

McLaren, l'antithèse

Sous les yeux médusés du team principal Chistian Horner et d'Adrian Newey, Vettel est envoyé en tête-à-queue suite à sa crevaison à l'arrière droit et Webber doit tirer tout droit dans l'échappatoire, manquant de peu d'être harponné par la voiture en perdition de son équipier. L'Allemand sort de sa monoplace furieux en faisant signe, index tournoyant pointé vers la tempe, que son adversaire est fou. L'Australien, lui, est resté en piste mais son aileron avant est salement abîmé et il doit en changer au tour suivant, ce qu'il fait sans perdre la troisième position. Car, évidemment, les McLaren sont toutes les deux passées. Le doublé leur semble offert.

Mais c'est sans compter sur la lutte qui s'engage entre Hamilton et Button. À la radio, il est demandé au Champion du monde 2008 d'économiser de l'essence, chose que son équipier est censé faire lui aussi. Cependant, la monoplace du tenant de la couronne mondiale se rapproche. Inquiet, Hamilton demande : "Jenson se rapproche, les gars. [...] Si je ralentis, est-ce que Jenson va me passer ?" Le muret des stands se veut rassurant et assure que ça ne sera pas le cas. Mais au 47e tour, Button attaque bien son équipier, à l'endroit même où les deux Red Bull s'étaient accrochées quelques minutes auparavant.

La manœuvre est réalisée par l'extérieur, ce qui place Button en position idéale pour aborder le dernier enchaînement. Il passe. Surpris mais pas désarmé, Hamilton joue très bien le coup et se positionne parfaitement pour aborder le dernier virage avec le plus de vitesse possible. Il prend alors l'aspiration de l'autre McLaren dans la ligne droite des stands, plonge à l'intérieur et dépasse autoritairement Button dans le premier virage. "Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?", lance-t-il alors à son équipe après ce corps-à-corps imprévu. Le muret des stands décide d'intervenir pour éviter de prendre d'autres risques. Une douzaine de boucles plus tard, la victoire reviendra donc à Hamilton, pour son 12e succès en carrière, devant Button et Webber.

"Sebastian devait attaquer"

Forcément, l'après-course est avant tout consacré à l'accrochage entre les Red Bull. Webber a certes conforté son avance au championnat pilotes, mais la situation aurait pu être bien meilleure, et du côté des constructeurs McLaren a réussi a se hisser devant le Taureau rouge. La communication des dirigeants de la marque n'attribue pas de façon nette la faute à l'un des deux pilotes, mais justifie totalement les différentes actions de Vettel. 

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Ainsi, Helmut Marko déclare : "Sebastian était déjà devant, il était au moins deux mètres devant et il y avait un virage à gauche qui arrivait, donc il devait revenir sur la trajectoire. Il ne pouvait pas freiner sur la partie sale, sinon on sait ce qui se serait passé." Quand la question de la responsabilité de Webber lui est clairement posée, il répond : "Toute cette situation était inutile", avant d'ajouter : "Il y avait une énorme pression des McLaren, elles étaient bien plus rapides ici en ligne droite donc nous devions gagner notre avantage dans les virages. Sebastian devait donc attaquer, sinon il aurait été dépassé par Hamilton. Ça aurait été complètement différent si les McLaren avaient été dix secondes derrière, mais ça n'était pas le cas."

Plus tard, dans son autobiographie Aussie Grit, parue en 2015, Webber racontera : "C'est vraiment la remarquable séquence de quatre courses en milieu de saison 2010, d'Istanbul à Montréal, Valence et Silverstone, qui a marqué le début de la fin de mes sentiments positifs pour Red Bull Racing. Les fans de F1 se souviendront de la Turquie cette année-là et de la fameuse collision entre Seb et moi alors que nous nous battions pour la tête de la course. La veille de cet événement, j'ai eu vent que certains éléments pourraient conspirer contre moi."

 

"Des doutes sur qui tirait les ficelles..."

Pendant que Marko répond aux télévisions le dimanche après l'épreuve, Webber est lui en conférence de presse, sans pouvoir débriefer la course avec son équipe et en constatant surtout que le vent semble clairement tourner en faveur de son équipier. "Quand j'ai vu à la télévision les accolades que Sebastian a reçues de l'équipe sur le mur des stands, j'ai commencé à avoir de sérieux doutes quant à savoir qui tirait vraiment les ficelles chez Red Bull." Une fois libéré des contraintes médiatiques, sa frustration fut grande au moment de constater que Vettel avait été excusé et était absent du débriefing de l'équipe d'après-course, sans avoir la chance de pouvoir s'expliquer directement avec l'Allemand.

C'est à ce moment-là qu'il prend la décision d'écrire une longue lettre adressée à Dietrich Mateschitz, le propriétaire de Red Bull, pour évoquer l'incident et la manière dont la situation a été gérée. "Des factions au sein de l'équipe ont immédiatement adopté une position et ont parlé aux médias en me rejetant la responsabilité de l'incident avant que les faits ne soient établis", écrit-il notamment, en mettant en avant un "manque d'esprit d'équipe". L'initiative est bien accueillie par Mateschitz.

Mais pas par Horner, furieux que son pilote ait décidé de le contourner. Webber constate alors avec désarroi qu'il est "douloureusement évident que Marko tirait les ficelles" et, quand il s'inquiétera de cette influence auprès du directeur de l'écurie, ce dernier n'agira pas. "Je suis sûr qu'il devait se demander : 'Comment faire pour que [Webber et Vettel] soient contents ? Je dois également faire que Marko le soit également'", écrira l'Australien. "En fin de compte, se ranger de mon côté et contrarier Marko n'était pas une option pour lui."

L'épisode de Turquie marquera durablement les mémoires, comme la plupart des accrochages entre équipiers jouant le titre, et donnera le ton du reste de la saison. Si Red Bull tentera bien de minorer son importance sur le plan médiatique, en utilisant notamment le fameux cliché montrant les deux pilotes paumes des mains vers le ciel se regardant en souriant comme pour dire qu'ils ne comprennent pas ce qui s'est passé, personne n'est dupe de la réalité en interne. Trois courses plus tard, à Silverstone, avec l'affaire du nouvel aileron avant de Webber qui sera donné à Vettel (à un moment du championnat où l'Allemand est troisième, 12 points devant l'Australien) après que ce dernier a abîmé le sien en essais, la situation atteindra un point de non-retour au niveau relationnel. Quant à la lutte pour le titre, elle durera jusqu'au terme de la saison, tournant en faveur de Vettel. Par la suite, Webber n'aura plus jamais l'occasion d'y participer et quittera la discipline fin 2013, non sans être un des acteurs du fameux épisode du "Multi 21" au Grand Prix de Malaisie.

Avec Luke Smith 

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