Senna vu par Paul-Henri Cahier - "Il avait une prestance"

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Senna vu par Paul-Henri Cahier -
1 mai 2014 à 09:30

Paul-Henri Cahier est un photographe français que l’on ne présente plus

Paul-Henri Cahier est un photographe français que l’on ne présente plus. Fils de Bernard Cahier, grand photographe ayant traversé les âges du sport auto et connu personnellement des hommes comme Fangio et Le Commendatore Enzo Ferrari, Paul-Henri a repris le flambeau et a nourri mon imaginaire de gosse avec ses clichés.

Cette année, il a puisé dans ses archives pour sélectionner des images frappantes de Senna dans un ouvrage intitulé "Senna - La Légende", tout juste sorti en librairie aux Editions Premium. Pour lui qui aime pourtant surtout surprendre les expressions des pilotes à travers des portraits, voir Senna rouler en piste était "comme regarder peindre Michel Ange". Voici son témoignage pour ToileF1 à l'occasion des 20 ans de la disparition de celui qui fut "celui avec lequel j’avais le plus de plaisir à travailler", annonce Cahier.



Paul-Henri Cahier – « Ceux qui l’ont vu s’en souviennent pour toujours »

"Ayrton était quelqu’un de terriblement concentré et professionnel. Il avait vraiment deux vies et je crois que lorsqu’il arrivait sur un circuit, c’était ‘Senna le pilote’ et même ceux qui le connaissaient plutôt bien -comme Lionel Froissart, qui l'a vraiment connu- disent qu’une fois arrivé sur le circuit, c’est un autre Senna. En tant que photographe, j’ai une relation professionnelle avec lui. Il est professionnel, moi aussi : on se respecte. Il me laissait rentrer dans son espace physique très proche. Quand j’allais le photographier dans les stands, je pouvais me mettre très, très près de lui, sans qu’il ne m’ait jamais fait un signe négatif.

C’était moins réglementé à l’époque, bien sûr. C’était encore la belle époque de ce point de vue-là ! Mais malgré tout, ce n’était pas forcément tous les photographes qui allaient se mettre très proches de Senna. Du moins, je pense ! Je suis plutôt concentré sur ce que je fais ! Je pouvais aller au garage quand je le voulais faire des photos, il ne m’a jamais embêté.

Il était très fascinant à photographier. Il y avait une grande part d’émotionnel chez lui ; ça se voyait. Quand je regarde dans l’objectif, je suis très concentré sur les expressions des pilotes. Il faut attendre le bon moment. On ne peut pas juste faire ‘tatatatatatata !’. On attend le bon moment pour avoir la bonne expression. J’étais un chasseur d’expressions et chez Senna c’était formidable, parce qu’il y en avait beaucoup ! Son visage était très mobile quand il parlait ; il reflétait ce qu’il y avait en lui et ses émotions en particulier.

On peut essayer de déterminer ce qui faisait cette dimension extraordinaire du personnage. Il était à la fois très réfléchi, très cérébral ; très intelligent et volontaire. Il avait une volonté totalement farouche ! Mais en même temps, il était très émotionnel, ce qui est là beaucoup plus rare comme combinaison, je trouve. Les pilotes ont soit plus tendance à être trop émotionnels et à ne pas parvenir à maitriser –et à ce moment-là, ça devient un frein dans leur carrière-, ou alors ils sont beaucoup plus froids, à la Schumacher. Je dis toujours que Senna arrivait avec une très grande émotivité, mais qu’il la transformait en un atout.

Il était tout-à-fait intimidant. Ce n’était pas le genre de gars à qui on allait taper dans l’épaule et dire ‘salut, tu vas bien’ ! Il y avait une prestance. Quand Senna parlait, tout le monde écoutait. C’était quelque chose d’impressionnant. Sa dimension était impressionnante.



Tout le monde l’acceptait tel qu’il était. On pouvait aimer ou ne pas aimer Senna. D’ailleurs, il y avait deux camps, surtout à la suite du duel entre lui et Prost. Mais qu’on l’aime ou pas, tout le monde était fasciné.

J’aime la course. Même les essais privés, ça m’embête ! Ce qui m’intéresse, c’est la course, cette ambiance qui commence le vendredi matin et qui monte crescendo jusqu’à ce qu’on marche sur la grille de départ et ensuite le départ. C’est là où l’on voit le pilote au travail, dans son jus, avec les expressions sur le visage ; la fatigue, le stress, les marques. C’est ce que je trouve fascinant. Je me souviens, je l’ai vu une fois au Salon de Genève. Il venait d’être Champion du Monde, donc ça devait être début 1989. Très aimable, très gentil, très souriant. Comme je ne le voyais pas au circuit d’ailleurs ! C’était typiquement ça.

Mon processus est purement instinctif et visuel. Je sors les photos qui me parlent à moi ; qui me semblent les plus marquantes, les plus fortes. C’est ce que j’ai essayé de mettre dans le livre. Maintenant, il y en a plein d’autres de sympa, mais celles qui y sont, je pense, sont fortes. Je crois que l’ensemble raconte le personnage à travers 10 ans où je l’ai suivi.

Mon œil de photographe ? C’est que j’ai été fasciné très vite ; dès la première année, en 1984. J’avais tendance à le photographier quand j’étais dans les stands et en piste, bien sûr, en qualifs. Parce que Senna en qualifs, c’était quelque chose d’incroyable ! Même si malheureusement, photographiquement, c’est quelque chose que l’on ne peut pas retranscrire. On ne verra pas la différence sur la photo entre deux tours où il tourne à une seconde de différence. Il n’est pas à l’équerre, etc. Ce n’est pas ça, Senna. C’est plus fin. C’est quelque chose qu’il faut être au bord de la piste pour apprécier et comprendre ; cette manière de donner des petits coups d’accélérateur secs pour garder le grip. Et cette sensation dans un tour de qualifs qu’il est tellement à la limite ; que le grip mécanique est totalement maximal. Même si pour lui, c’était facile !

C’était simplement celui avec lequel j’avais le plus de plaisir à travailler. Sans aucun doute. Je crois qu’il a tellement marqué son époque qu’on se dit rétrospectivement qu’on a eu de la chance de pouvoir voir cette personne à l’œuvre. C’est comme si quelqu’un avait vu Michel Ange en train de peindre. Moi, j’ai vu Senna ; et ceux qui l’ont vu s’en souviennent pour toujours. C’était un personnage tellement marquant. Je sais que c’est une banalité de dire ça, parce que tout le monde le vénère. Mais peut-être pas pour les mêmes raisons".

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