Vasseur : "Un énorme fossé entre survivre et faire du bénéfice"

En marge du Grand Prix de Monaco, Motorsport.com a passé un long moment avec Frédéric Vasseur. L'occasion pour le directeur de l'écurie Alfa Romeo d'évoquer les sujets importants du moment en Formule 1. Enjeux économiques, ailerons flexibles, avenir de son équipe, jeunes pilotes : Tout y est passé ! Entretien.

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Tout d'abord Frédéric, votre voiture cette année a fait un bon pas en avant. Compte tenu de toutes les restrictions qu'il y avait l'hiver dernier, quelle a été la clé pour progresser ? 

Il est vrai que la situation était un peu étrange. D'abord, nous avons dû faire face à la situation du Covid l'an dernier, avec beaucoup de télétravail et comme début d'approche le fait que la voiture était presque gelée. En réalité, ce n'était pas vrai, car avec toutes les modifications aéro, il fallait en tirer le meilleur. Comme vous l'avez dit, nous avons fait du bon travail là-dessus et si l'on compare les EL3 et les qualifications, nous sommes l'équipe qui a fait le plus gros pas en avant en matière de performance. C'est un bon point. Maintenant, il est également très clair pour moi que l'objectif est de marquer des points, pas d'être l'équipe qui a la plus forte progression. 

Beaucoup de gens parlent de cette histoire d'ailerons flexibles. Quelle est votre position sur le sujet ? On entend beaucoup d'avis différents quand on discute avec les directeurs d'équipe. 

C'est sûr que vous entendrez dix avis différents parmi les dix écuries. C'est toujours comme ça. Mon point de vue est très clair. Je n'écris pas les règles, la FIA le fait. Nous avons conçu la voiture avec le règlement qui a été publié. Et nous devons aller à la limite dans chaque domaine. C'est la philosophie de la F1, et c'est la philosophie de chaque écurie, que ce soit pour le poids, pour le design et pour chaque sujet. Soudainement, et je n'en connais pas la raison – peut-être juste parce qu'une équipe a commencé à se plaindre il y a une semaine –, nous avons eu une nouvelle directive technique, qui ne change pas le processus mais la valeur. 

Kimi Raikkonen, Alfa Romeo Racing C41

Si vous concevez votre voiture pour une valeur X, et que cette valeur change ensuite de 50%, celui qui était à la limite se retrouve en dehors. Je peux sans doute imaginer la motivation [derrière ça]. Mais je suis juste un peu... Je trouve que c'est dommage que la clarification arrive si tard, car toutes les équipes en ont demandé une beaucoup plus tôt. Nous devons aussi prendre en compte le fait que nous faisons tous, collectivement, des efforts pour réduire les coûts. Nous avons eu des tonnes de discussions pour savoir si nous devions réduire le personnel sur les circuits d'un ou deux membres, etc.  Et après ils arrivent avec ce genre de directive technique, et nous devons concevoir de nouveaux ailerons, en produire de nouveaux. Je ne parle pas de la pénalité de performance, car franchement, nous avons fait des comparaisons à quelques reprises et ce n'est pas énorme, ça ne changera pas l'approche. Mais au bout du compte, ça changera mon approche, car je devrai dépenser une grande part de mon budget de développement pour ça. Selon moi, c'est injuste. 

La F1 est en train de changer beaucoup de choses, par exemple le format des week-ends avec le test des Qualifications Sprint. Pensez-vous que c'est une bonne chose que la F1 essaie de satisfaire le public ? La F1 doit-elle juste vendre du spectacle ? 

Oui, mais nous restons à 100% du côté sportif en faisant quelque chose comme ça [les Qualifications Sprint], car toute la grille et tous les résultats seront basés sur de la performance pure. Nous n'introduisons pas une grille jouée à la loterie ou quelque chose de ce style. C'est basé sur des qualifications, qui forment la grille pour la course sprint, ou course qualificative, comme à Macao. Puis avec ce résultat nous faisons la grille [pour le dimanche], donc c'est juste basé sur la performance, et si nous pouvons améliorer le spectacle sur le week-end tout en gardant un résultat final basé sur la performance, je suis d'accord avec ça. Pareil pour l'approche, je pense que c'est une bonne chose de dire que l'on essaie en 2021 avant de prendre une décision pour l'avenir. C'est difficile d'avoir une idée claire avant d'essayer. 

L'autre point de discussion concerne la survie économique de la F1, plus particulièrement pour les petites équipes. Comme toute entreprise, une petite équipe doit avoir la possibilité de faire un bénéfice à la fin de l'année. Que pensez-vous de ce modèle ? Comment s'améliore-t-il ? Est-ce possible de survivre pour une jeune équipe ? 

Il y a une énorme différence et un énorme fossé entre survivre et faire du bénéfice (rires). Le premier objectif est de réduire les pertes et de devenir viable à un moment donné. Je crois que nous avons fait un énorme pas en avant ces 24 derniers mois, la répartition des primes est bien meilleure pour les petites équipes. Ce pourrait être mieux, on peut toujours dire que l'on en veut plus, mais il faut admettre que sur ces 15 dernières années, le plus gros pas en avant s'est fait l'an dernier. Je pense aussi que les primes et les revenus générés par la F1 après le COVID continueront de croître. Et si en même temps nous avons une réduction du plafond budgétaire et une augmentation des revenus, j'espère que nous serons aussi capables parallèlement d'attirer de nouveaux sponsors et que l'attractivité de la F1 augmentera. Nous sommes tous pareils sur ce point, car je parle avec certains de mes homologues et nous avons davantage de perspectives que par le passé quand nous essayons d'attirer de nouveaux sponsors. Si nous pouvons augmenter le volume de sponsors, que nous faisons les mêmes efforts avec la télévision et avec les droits commerciaux, je crois que nous allons dans la bonne direction.

Kimi Raikkonen, Alfa Romeo Racing C41 , Daniel Ricciardo, McLaren MCL35M et Fernando Alonso, Alpine A521

Le système actuellement utilisé pour répartir les revenus entre les équipes est-il correct pour une petite équipe ? 

Vous savez, c'était une négociation plus que longue (rires). 

Oui, on s'en souvient, il y a deux ans, c'était assez long. 

Quand on est un top team, on veut toujours réduire ce que l'on est prêt à abandonner. Et quand on est une petite équipe, on veut toujours en obtenir plus. Au bout du compte, nous avons trouvé un accord, et je pense qu'il est bon pour nous. Mais le plus important est d'augmenter l'ensemble des revenus de la F1. Ce n'est pas trop la répartition entre nous tous le problème, si ces revenus vont dans la bonne direction. Le prochain objectif selon moi est d'augmenter les revenus d'ensemble de la F1, mais je crois qu'ils font le boulot pour. Globalement, la F1 a fait du très bon boulot l'an dernier. D'abord pour survivre, pour courir. Nous étions probablement le seul sport international à continuer... Et l'on peut voir cette saison qu'il y a de véritables efforts de la part des promoteurs, des sponsors, etc. Je pense que nous allons dans la bonne direction. 

Qu'en est-il des relations avec Alfa Romeo ? 

Vous connaissez la situation du côté de Stellantis, et je crois que nous avons de très bonnes et positives discussions avec eux pour prolonger le contrat, et j'espère que nous le ferons... Ce n'est pas une décision qui m'appartient. 

Est-ce que les choses ont changé depuis le passage à Stellantis ? 

Non, c'est juste qu'ils doivent réorganiser un peu la situation de leur côté, mais je suis plutôt satisfait et optimiste devant les dernières déclarations de Stellantis au sujet de la marque Alfa Romeo. Ils veulent apporter beaucoup de soutien, et je pense que la marque Alfa Romeo est un formidable atout pour le groupe. C'est aussi un énorme atout pour la F1, car c'est une marque emblématique, qui était en F1 dès le début, et j'espère que nous pourrons tout mettre en place.

Un logo Sauber Engineering sur l'Alfa Romeo Racing C38

Pensez-vous que pour l'avenir d'une petite équipe, l'une des chances de faire des bénéfices pour survivre est de se tourner vers d'autres métiers, hors de la Formule 1 ? Il y a Sauber Technology, par exemple. 

C'est certain. C'est l'une des directions que nous avons prises ces derniers mois pour développer l'entreprise et pas seulement l'équipe. Nous devons capitaliser sur l'atout qu'est la F1 afin de développer un business externe. C'est un long processus. Ce n'est pas facile, car très souvent les écuries de F1 ne sont pas habituée à se confronter... à la vie normale (rires). Nous avons donc dû changer un peu la mentalité. Mais nous sommes sur la bonne voie. Chez Sauber, nous sommes en train de faire grandir cette tierce partie, assez rapidement. Je pense que bientôt, ça deviendra une part décente des revenus. 

Parlons d'Antonio Giovinazzi. Il semble plutôt solide depuis les essais hivernaux, il a franchi un cap. Êtes-vous d'accord avec ça ? 

Oui, il a clairement franchi un cap entre les deux saisons, mais c'était déjà comme ça durant la deuxième partie de 2020. Il est encore bien trop tôt pour tirer des conclusions sur le rythme cette saison, mais si vous regardez, il a fait de bonnes qualifications, à l'exception d'Imola quand il a eu le problème [avec Mazepin]. Lors des autres séances de qualifications, il emmenait l'équipe. C'est important pour nous d'avoir la stabilité, et je pense qu'Antonio grandit, progresse. Il a été un peu... Je ne sais pas si malchanceux est le bon mot, mais nous avons eu de nombreux problèmes en course pour marquer des points ; mais au moins le rythme était là. Plus important encore, il y a 23 Grands Prix, et si le rythme est là, nous marquerons des points. 

On ne sait pas si Kimi Räikkönen fera une saison de plus ou pas. Mais il est certain qu'il est proche de la fin de sa carrière. Pensez-vous qu'Antonio soit prêt à avoir un jeune coéquipier ? Peut-il devenir le leader expérimenté de l'équipe ? 

Je pense, car son retour technique est plutôt solide. Par le passé, l'un de ses problèmes était probablement le fait d'être concentré sur Kimi comme référence. Et il devait se concentrer sur lui-même. Le gros changement qu'il a fait ces douze derniers mois, c'est qu'il s'est dit : "OK, maintenant je me concentre sur moi-même, je fais le boulot, je suis capable de le faire, et si je suis à 100% de mes capacités, je ferai du bon boulot". Il a fait ce changement d'approche. Et ce n'est pas facile. Car très souvent, la première référence est votre coéquipier, et maintenant il s'octroie sa propre position dans l'équipe. C'est aussi important pour nous. 

Antonio Giovinazzi, Alfa Romeo Racing

Donc ce n'est pas impossible de voir un jeune avec lui ? 

Non, rien n'est impossible, mais il est un peu tôt pour parler des pilotes de 2022. Antonio fait du bon travail et il reste 19 Grands Prix, ou quelque chose comme ça. 

Qu'en est-il du rôle de Robert Kubica dans l'équipe ? 

Il a fait une séance d'EL1. Nous avons aussi fait deux journées de tests il y a deux semaines à Barcelone, pour Pirelli, avec les pneus 18 pouces. Vous savez que j'ai de bonnes relations avec Robert, depuis 20 ans. Il fait de très bonnes choses pour l'équipe grâce à son retour technique et sa compréhension des pneus, de l'approche qu'il pourrait y avoir pour l'avenir. Pour moi, il est fantastique au niveau du retour technique qu'il donne. C'est important pour nous d'avoir Robert car il a une très bonne compréhension, et ce ne sont pas des conneries du tout, il a une très bonne compréhension des performances de la voiture et de l'équipe. C'est un bon soutien pour nous, il fait partie de l'équipe. 

Ces deux dernières années, on a vu votre nom associé à Mercedes, à Renault. Avez-vous déjà eu la tentation de changer de vie professionnelle ou d'accepter un autre challenge ? 

Avoir des contacts, c'est la vie de la F1. Quand les journalistes me demandent si j'ai parlé avec d'autres pilotes, je réponds "bien sûr !". Nous passons notre vie ensemble, nous prenons l'avion ensemble, et nous sommes tous en contact les uns avec les autres. Maintenant, le plus important pour moi est de construire quelque chose. Et je pense qu'avec Alfa Romeo Racing et Orlen, j'ai la possibilité de bâtir quelque chose. Les 24 prochains mois seront cruciaux car il y a la nouvelle réglementation, le renouvellement de l'accord avec le partenaire [Alfa Romeo]. Si l'on peut construire quelque chose de solide, je ne vois aucun intérêt pour moi de changer. 

Vous êtes donc désormais concentré sur l'avenir de l'équipe. Pensez-vous qu'il s'agisse d'un avenir positif ? 

Oui, nous devons saisir ces changements comme une opportunité. Concernant le plafonnement budgétaire, nous sommes habitués à jouer dans ce domaine. Nous sommes un peu en dessous, mais disons que c'est notre monde, ce n'est pas un gros changement. Nous devons trouver de nouveaux sponsors pour atteindre le plafond, mais ça va. C'est une opportunité, et la nouvelle réglementation l'est également, mais ce sont les résultats qui parleront. 

Antonio Giovinazzi, Alfa Romeo Racing C41

Vous êtes probablement le meilleur expert du paddock concernant les jeunes pilotes. Ces trois, quatre ou cinq dernières années, on a vu des pilotes de moins de 20 ans en Formule 1. Est-ce une bonne chose selon vous d'avoir de si jeunes pilotes ? 

Le problème n'est pas la F1, c'est le karting. Le problème, c'est d'autoriser des pilotes de 12 ans à faire le Championnat du monde, car lorsqu'ils sont 13 ou 14 ans, ils n'ont rien d'autre à faire. Ils ont le sentiment d'avoir tout fait en karting, donc ils veulent aller en monoplace. On trouvera toujours un promoteur, des portes qui s'ouvrent aux gamins de 14 ans pour piloter dans un championnat, et après ils sont en F3 à 15 ou 16 ans. Théo Pourchaire en est un bon exemple. Je ne veux pas parler comme un vieux, mais j'ai discuté de ça avec Giedo van der Garde. Il m'a dit que lorsqu'il avait le même âge que Pourchaire aujourd'hui, il était Champion du monde de karting. Le problème vient de là. Même pour le karting, ce serait mieux de garder les jeunes un peu plus longtemps. Maintenant, il y a aussi une autre différence, à savoir qu'ils sont très bien préparés. Le karting et les formules de promotion sont beaucoup plus professionnels qu'ils ne pouvaient l'être il y a dix ou vingt ans. La préparation est meilleure, la F2 est maintenant très proche de la F1 et la structure [des écuries] est très professionnelle, donc la préparation est bonne. Regardez Lando [Norris], George [Russell] ou Charles [Leclerc] : tous ces gamins ont gagné en formules de promotion, et dès qu'ils sont arrivés en F1 ils étaient capables de faire du bon boulot. C'est assez impressionnant. 

Ces jeunes de 18 ou 19 ans sont aussi impressionnants quand il faut faire un briefing avec dix ingénieurs. Piloter est une part du boulot, mais pas la totalité. N'est-ce pas étrange pour vous de faire un briefing avec un jeune de 18 ou 19 ans en F1 ?

Non, je ne crois pas. Quand ils sont dans ce type d'environnement, ils sont dans une zone de confort. Car c'est leur monde, ils parlent de course et de voiture durant des années. Et ils y sont habitués. Même s'il y a dix ingénieurs autour de la table, le plus important est de construire une relation forte avec l'ingénieur de course, et ils y sont habitués. C'est probablement plus difficile pour eux de gérer la pression des médias, car c'est la première fois qu'ils doivent le faire. Il y a une énorme marche par rapport aux autres disciplines. Très souvent, c'est la partie du travail hors de la voiture qui est la plus difficile. 

Où imaginez-vous Fred Vasseur dans cinq ans ? Toujours en Formule 1 ? 

Dans cinq ans ? Je dois faire les Jeux olympiques à Paris ! Je ne sais pas dans quel sport, mais il le faut ! (rires)

Êtes vous prêt à vous arrêter ? 

Non. Tant que la passion et la motivation sont là, c'est dur. Nous faisons de plus en plus de courses, ça devient de plus en plus difficile. Mais au bout du compte, la motivation réelle vient de la passion pour la course. C'est pareil pour vous, pareil pour tout le monde dans le paddock. Tant que l'on a ça, ce n'est pas un travail. 

Antonio Giovinazzi, Kimi Raikkonen, Robert Kubica, Alfa Romeo Racing, Daniel Obajtek, PKN Orlen/PDG, Frédéric Vasseur, Team Principal, Jan Monchaux, Directeur Technique
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