Pourquoi le GP de Catalogne pourrait pousser les pilotes de MotoGP à enfin s'unir
Le débat qui a émergé à Barcelone quant au fait que la course MotoGP a été relancée malgré deux drapeaux rouges pourrait bien donner l'élan décisif pour que les pilotes se regroupent au sein d'une association défendant leurs intérêts, à l'instar du GPDA en Formule 1.
Photo de : Gold and Goose / Motorsport Images
Le Grand Prix de Catalogne a réuni tout ce qui rend le MotoGP unique dans le paysage sportif mondial, et que Liberty Media avait bien compris en décidant d'investir plus de 4 milliards de dollars pour racheter le championnat.
D'abord, il nous a été rappelé dimanche que les pilotes MotoGP ne sont vraiment pas faits du même bois que les autres êtres humains, par leur capacité à se remettre les idées en place après avoir assisté à deux scènes aussi effroyables que les accidents subis par Álex Márquez et Johann Zarco, qui ont entraîné la neutralisation de la course à deux reprises. Alors que l'Espagnol et le Français étaient en route pour l'hôpital, le reste du peloton a dû remonter en selle pour affronter un troisième départ. Une relance qui, selon la grande majorité d'entre eux, n'aurait pas dû avoir lieu.
"J'ai plus d'expérience que d'autres [et] j'arrive à faire passer [ça] au second plan dans ma tête. Et puis, l'adrénaline aide aussi à ne pas trop réfléchir parfois, mais ça n'est pas bien. On a deux gars à l'hôpital, alors est-ce qu'il faut vraiment faire une troisième course ? Je pense que ça n'était pas nécessaire", a notamment déclaré Pedro Acosta, involontairement à l'origine de la chute brutale de Márquez et du premier drapeau rouge.
Jorge Martín a tenu pratiquement le même discours. "Je ne sais pas si c'était nécessaire de poursuivre le spectacle. Après ces accidents, on a eu l'ambulance en piste… Je pense qu'il faudrait penser aussi un peu à l'aspect humain", a-t-il réagi dimanche après-midi.
"Je suis un exécutant, je fais ce qu'on me dit, mais il faut réfléchir et se demander jusqu'à quel point cela vaut la peine de risquer notre vie de cette manière", a ajouté le pilote Aprilia, estimant que la tension décuple le danger dans ce type de situations. "Redémarrer trois fois, c'est très dangereux et excessif. Je peux y faire face mentalement, mais d'autres n'y parviennent pas. L'atmosphère qui s'installe pousse à ce que ce genre de choses arrive."
Même Fabio Di Giannantonio, sorti vainqueur du Grand Prix, a exprimé ses doutes quant au fait que la course ait été relancée après le second drapeau rouge, alors que cette journée avait été marquée par de nombreux signes qui auraient dû inviter à plier bagage.
"On sait que notre sport est génial et nous offre un spectacle formidable, mais on est humains aussi et ça n'est pas toujours bien de voir ce genre de choses en piste", a rappelé le pilote italien.
Les pilotes ont pris trois départs, dimanche à Barcelone.
Photo de : Gold and Goose Photography / Getty Images
La dernière fois qu'un Grand Prix MotoGP n'a pas repris après un drapeau rouge, c'était en 2011, lorsque Marco Simoncelli a trouvé la mort dans un accident survenu pendant la course de Sepang. Des accidents comme ceux de dimanche à Barcelone génèrent une certaine angoisse, mais à la portée somme toute limitée parmi les pilotes du fait de leur capacité extrême à se concentrer.
L'atmosphère qui régnait dimanche présente des similitudes avec celle que l'on a connue, par exemple, l'année dernière en Malaisie, après l'accident entre Noah Dettwiler et José Antonio Rueda lors du tour de formation de la course Moto3. À cette occasion, face à l'incertitude quant à l'état du jeune Suisse, certains avaient également souligné qu'il avait été inutile de donner le départ de la course de la petite catégorie. "Cette course n'aurait jamais dû avoir lieu", avait déclaré Acosta.
Mais ce qui s'était passé ce jour-là à Sepang et ce qui s'est passé à Barcelone dimanche illustrent parfaitement le décalage qui existe entre le rôle joué par les pilotes et le poids qu'ils ont dans des moments aussi décisifs et extrêmes que ceux-là.
Dimanche après-midi, tout le monde aurait pu s'accorder à dire qu'il était plus approprié d'annuler le Grand Prix étant donné que les pilotes n'étaient pas dans les conditions mentales idéales. Cependant, cela n'a pas eu assez de poids pour remettre en cause la décision des organisateurs de maintenir le programme prévu.
Le scénario aurait certainement été différent si les pilotes avaient fait entendre leur voix collectivement, de façon unie et portée par un organisme les représentant. Et l'on en revient à évoquer la fameuse association de pilotes dont on parle depuis plusieurs années déjà et qui, pour diverses raisons, ne parvient pas à se concrétiser.
Fallait-il relancer la course après de telles scènes ?
Photo de : DANIEL BALLARIN / AFP via Getty Images
Entre individualisme, manque de cohésion et de solidarité, le sujet n'avance pas, et l'on perçoit même un recul dans l'implication des pilotes sur les sujets de sécurité. C'est plus qu'une impression lorsque l'on entend les plaintes de certains d'entre eux concernant la faible participation aux réunions de la Commission de sécurité, une occasion unique pour les pilotes de s'asseoir chaque vendredi à la même table que les organisateurs et d'évoquer en privé tout ce qui les dérange.
"Plus personne ne vient… Comment peut-on imaginer que quelque chose peut fonctionner si on n'essaye même pas ? Pour moi, c'est vraiment nul", s'est agacé Pecco Bagnaia en début de week-end à Barcelone, lorsqu'il lui a été rapporté que certains de ses collègues jugeaient la Commission de sécurité inutile.
Quant à l'argument du manque de temps, il ne trouve pas plus grâce aux yeux du pilote italien. "C'est dommage que certains disent qu'ils n'ont pas le temps d'aller à la commission de sécurité. Ça n'est pas vrai que les choses ne se font pas : si on était nombreux, elles se feraient."
Et Bagnaia a de quoi être frustré par la situation : à la course précédente, au Mans, il est le seul à s'être rendu à la commission avec Jack Miller et Luca Marini. "On était trois à la commission de sécurité, alors que celle-ci était à mon avis importante compte tenu du fait qu'une règle a été ajoutée en cours de route", déplorait-il, en référence au changement de règlement décidé concernant l'entrée dans les stands, à la suite d'un incident impliquant Marc Márquez lors de la manche précédente, à Jerez.
Le MotoGP enfin prêt à suivre le modèle de la F1 ?
En Formule 1, les pilotes sont réunis sous la bannière du GPDA ("Grand Prix Drivers' Association", ou "Association des Pilotes de Grand Prix"), organisme créé en 1961 sous la présidence de Stirling Moss, puis relancé en 1994. Il est actuellement dirigé par Alexander Wurz, George Russell et Carlos Sainz, et conseillé juridiquement par le cabinet d'Anastasia Fowle, et permet aux pilotes de prendre la parole lorsqu'ils le juge opportun.
Il y a deux ans, le GPDA a ainsi publié une lettre reprochant à la FIA et à son président, Mohammed Ben Sulayem, de les traiter comme des enfants en les menaçant de sanctions s'ils utilisaient un langage grossier ou offensant. En 2022, les pilotes avaient failli ne pas prendre le volant lors des essais du Grand Prix d'Arabie saoudite, à la suite d'explosions qui s'étaient produites à quelques kilomètres du circuit.
Carlos Sainz fait partie des pilotes à la tête du GPDA en F1.
Photo de : Chandan Khanna / AFP / Getty Images
C'est en 2023 que ce type de syndicat a été le plus susceptible de se constituer en MotoGP. Les pilotes s'étaient alors mis d'accord pour désigner Sylvain Guintoli comme représentant et porte-parole. Cependant, le processus a échoué lorsqu'il a fallu déterminer d'où proviendraient les fonds pour couvrir les frais de l'organisation. Il convient également de souligner que les responsables de la Dorna voyaient cette initiative d'un mauvais œil, en raison du contre-pouvoir qu'elle aurait pu représenter.
"Les pilotes MotoGP sont différents de ceux de la Formule 1. Ici, chacun fait cavalier seul et ne se rend pas compte d'une évidence : unis, ils auraient beaucoup plus de poids et pourraient obtenir bien plus de choses pour le bien commun. C'est une question d'éducation et de sensibilité", explique à Motorsport.com un manager de pilotes.
"Avec cette mentalité, ils sont toujours en infériorité dans tout différend ou confrontation avec Dorna", ajoute cette source bien informée.
Les pilotes font pourtant bel et bien partie des acteurs essentiels du championnat, au même titre que les équipes, les marques et le promoteur. C'est ce dernier qui a le dessus par défaut, mais les constructeurs sont organisés au sein de la MSMA et les équipes au sein de l'IRTA. Les seuls qui sont encore à la merci des éléments sont les pilotes, alors qu'ils sont les principaux gladiateurs de la piste et, paradoxalement, ceux qui sont aussi les plus exposés à tous les égards.
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