Édito - Nicky Hayden, le champion des cœurs

Bosseur, talentueux, attentionné, exigeant, sincère... Nicky Hayden a marqué la compétition moto et nous laisse aujourd'hui un souvenir indélébile.

35 ans, c'est court. Pourtant, la vie de Nicky Hayden aura été bien plus riche que les nôtres. Sa vie, il la résumait ainsi : "Les motos et la famille". Lequel passait avant l'autre ? Difficile à dire tant les deux étaient intrinsèquement liés. Comme il le disait lui-même, avoir remporté le titre MotoGP n'était pas sa victoire personnelle, c'était celle de sa famille. Un clan qui s'était dédié à la moto et qui avait tout mis en œuvre pour que celui qui avait émergé ait les moyens d'aller au bout de son rêve d'enfant, pourtant un peu fou : devenir Champion du monde, là-bas, en Grand Prix.

Nicky, au même titre que ses frères et sœurs, n'aurait pas pu faire autre chose que de la moto étant enfant, c'était véritablement le terreau de cette famille, elle unissait ses parents et s'était transmise naturellement à la fratrie. Quand nous allions nous amuser au bac à sable, les enfants Hayden avaient une piste à la maison et y consacraient leurs loisirs. Quand nous jouions à la Game Boy, Nicky pilotait. Quand nous apprenions nos tables de multiplication, il analysait les chronos de la course qu'il avait disputée quelques jours plus tôt. Chez les Hayden, à la fin de la semaine d'école on prenait la route, et on roulait de nuit pour sillonner les États-Unis, qu'il faille aller en Oklahoma ou au Texas, de circuit en circuit, de course en course. Les "Hayden Bros" se sont vite fait connaître dans le milieu, ils étaient adorés comme peuvent l'être de charmants bambins, et déjà admirés pour leur talent. "Quand j'étais gamin, nos week-ends étaient fun. Toute la famille embarquait dans le camping-car pour aller sur les courses. C'était la vie telle qu'elle devrait être", m'a-t-il résumé un jour.

Cet amour viscéral de la moto ne l'a jamais quitté. Il y a quelques années, il me disait : "La course c'est ma vie, mais je m'y laisse parfois enfermer, et je dois me souvenir qu'il est important pour moi d'essayer de m'en détacher et de me reconcentrer, de passer du temps avec mes amis et ma famille. Mais la course, c'est vraiment tout ce à quoi je pense !" Manger, dormir et respirer moto, tel était Nicky décrit par sa mère. C'était un mode de vie, tout tournait autour de cela.

Nicky Hayden durant son enfance

Hayden est toujours apparu en MotoGP comme un immense bosseur. Sa réputation d'être le premier en piste et le dernier à la quitter pendant les essais privés n'a rien de surfait. De même pour son intense programme d'entraînement. "Tout n'est pas que bières et barbecues !" riait-il. "Toute chose dont je pense qu'elle peut m'aider en course, je vais la faire." C'est ainsi qu'après avoir remporté le titre MotoGP, il ne trouve rien de mieux à faire que revisionner la course, et le lendemain matin, il tire son frère du lit pour aller courir.

La dernière fois que je l'ai vu, c'était l'année dernière, au Grand Prix d'Aragón. Venu remplacer Jack Miller, convalescent, il avait une nouvelle fois imposé sa manière de faire, une attitude attentionnée couplée à un investissement total. Pas question de faire les choses à moitié même quand on est 20e au classement. "Un grand pro", voilà ce que disait le team avec une moue de respect. Un grand pro aussi avec nous, les journalistes, qui avons afflué chez Marc VDS et l'avons assailli de tant de questions sur cette RCV qu'il retrouvait après une longue parenthèse. Infatigable Nicky Hayden, qui tentait d'assouvir notre curiosité avec patience.

Jamais aucune excuse

Gentil, oui, mais aussi ambitieux et perfectionniste comme se doit de l'être un champion. Lui qui n'avait quasiment aucune expérience sur le mouillé avant le MotoGP, il a appris à appréhender les conditions les plus piégeuses. Il a dû remettre son style de pilotage en question à plusieurs reprises pour s'adapter à ses différentes motos, et jamais, jamais il n'a fait reposer la moindre responsabilité de ses difficultés sur qui que ce soit d'autre que lui. S'il n'était pas là où il voulait être dans la hiérarchie, il travaillait, travaillait encore. Hayden c'était Mr "no excuse".

À l'automne 2006, avant d'être titré, il avait prolongé son contrat avec Honda avec qui il allait toutefois connaître des difficultés par la suite. Les années 2007-2008 ont parfois pu être blessantes, aussi je lui ai un jour demandé s'il n'avait pas regretté de ne pas avoir rejoint à l'époque Ducati, avec qui on l'avait dit en contact. Il avait ri de ma question, sans doute naïve aux yeux de quelqu'un qui assumait obstinément chacun de ses choix et de ses actes, et puis il avait fini par admettre : "C'est toujours du 50-50 et je crois que tout arrive pour une bonne raison. Mais, si je pouvais revenir en arrière, je serais passé chez Ducati cette année-là, oui." Aurait-il fallu qu'il ne s'entête pas à rester chez Honda en 2007 ? Cela aurait été renier une autre de ses qualités premières : la loyauté. En réalité, il le savait pertinemment, passer chez Ducati deux ans plus tôt n'aurait pas nécessairement été la clé d'un deuxième titre, la véritable difficulté qu'il a eu à affronter résidant plutôt dans le changement de règlement. "Mon expérience en dirt track a été une grande aide à l'époque des 990cc et lorsque l'électronique et les pneus n'étaient pas aussi développés qu'aujourd'hui. Mais maintenant c'est quelque chose qui me pénalise parfois", me disait-il en 2010.

Nicky Hayden, Ducati Marlboro Team

À quoi tient la perception que l'on a d'un pilote ? C'est la question que je ne cesse de me poser depuis une semaine. Le MotoGP est un stop-and-go. On te déroule le tapis rouge quand tu es au sommet, mais on peut te dénigrer tellement vite quand les choses tournent mal. C'est oublier un peu vite le talent et l'abnégation qu'il faut à chacun des pilotes de ce championnat pour être là où ils sont.

Combien de fois ai-je entendu, lu, que ça n'était pas Hayden qui avait "gagné" le titre 2006 mais Rossi qui l'avait perdu. Aurait-il été mieux perçu en tant que champion s'il n'avait pas été titré après une chute du Docteur ? Ce n'était pourtant que l'ultime tournant décisif, réduire ce titre à ce faux-pas de l'adversaire serait oublier tout le déroulé de ce championnat, la place de leader occupée dès avril par Hayden, la concurrence féroce menée pas uniquement par Rossi, mais aussi par Capirossi, Melandri ou encore Pedrosa. L'image qui se dessine d'un champion après sa mort est-elle plus vraie, moins réductrice que celle qui est véhiculée de son vivant ? Est-ce que l'on ne tend pas à oublier les accrocs ? Est-ce que l'on ne retient pas finalement les seules choses essentielles ? Je n'ai pas la réponse, mais dans les témoignages exprimés ces derniers jours, je retrouve indéniablement Nicky Hayden tel que je l'ai toujours perçu.

Nicky Hayden

Je l'ai découvert en 2003, quand il a fait ses débuts "en Europe" comme il disait (comprendre "en Championnat du monde"). Il détonnait, assurément. Face au réservé Kenny Roberts Jr, le dernier Champion du monde américain à l'époque, il arrivait avec les cheveux longs, Eminem dans les écouteurs et son large sourire désarmant vissé sur un visage juvénile. Un accent made in Kentucky, aussi, qui a un peu secoué le milieu, un vocabulaire bien à lui qui nous faisait rire tandis qu'on s'efforçait de prendre le pas. J'étais "rookie" aussi à l'époque, et j'ai le souvenir qu'Earl Hayden a été la première personne anglophone à laquelle j'ai parlé dans le paddock MotoGP, et il faut bien reconnaître que, quand on a à peine plus de 20 ans, cela remet les idées en place sur son niveau d'anglais ! Cette famille-là savait qu'elle investissait un monde très différent du sien, mais quelle gentillesse chez ces gens…

Attentionné et bien éduqué, Nicky était un Hayden pur et dur. On dit que pour être un grand champion, il faut être égoïste. Je n'ai jamais trouvé la part d'égoïsme chez lui. Sa vie s'était forgée sur l'équilibre délicat entre la poursuite de son rêve d'enfant et la volonté viscérale de renvoyer l'ascenseur à sa famille. Les anecdotes ne manquent pas sur leurs sacrifices, comme cette fois où le toit de la maison prenait l'eau mais où Earl avait dépensé l'argent de la réparation pour que Nicky aille courir. "Mes parents et toute ma famille ont tout donné pour que mes frères et moi-même ayons une chance et c'était comme si on avait tous remporté ce titre, même mes sœurs !" m'expliquait-il après son sacre. "Elles sont nos plus grandes supportrices. Quand on était enfants, tout l'argent était dépensé pour les garçons et leurs courses, et mes sœurs ne se sont jamais plaintes."

Nicky Hayden, Honda

Quand il est arrivé en MotoGP, Hayden centralisait bien des attentes, car il s'était déjà forgé une sacrée réputation. Il avait battu des légendes outre-Atlantique et suscitait la curiosité, c'est le moins que l'on puisse dire. Pour son premier Grand Prix, il partait 22e, et on pouvait penser que les stars étaient ailleurs, mais il fallait voir l'excitation de ce gamin en fond de grille. Un tel bonheur de courir, c'est impayable. En 2006, j'avais retrouvé cette même impatience chez lui après un intense hiver de tests qui avait laissé encore des soucis à régler sur la RC211V. Il trépignait littéralement à l'heure d'aborder la saison qui allait le consacrer : "J'aimerais pouvoir dire que tout a été à 100% sans problème, mais en tout cas, je suis excité. La course, c'est la partie fun et c'est ce pour quoi je vis."

Il ne lui a fallu que quelques semaines pour se faire adopter par le MotoGP, et une saison pour émerger comme une future star, alors même qu'il occupait une place à double tranchant pour sa première année, celle de coéquipier de Valentino Rossi. Au lieu de s'appesantir sur le fait qu'il évoluait dans l'ombre du roi, Hayden a puisé dans sa soif d'apprendre pour tirer le meilleur profit de cette situation. Trois ans et demi plus tard, il avait donc battu Rossi, qui venait s'ajouter à son tableau de chasse à l'immense Mat Mladin qu'il avait vaincu en AMA. "Mat a été difficile à battre. Je n'avais que 17 ans quand j'ai commencé à l'affronter, j'étais donc très jeune et j'ai beaucoup appris à ses côtés. Mais Rossi est d'un tout autre niveau, beaucoup plus dur que Mat ! Rossi ne se rend jamais, il n'imagine jamais qu'il peut être battu", m'expliquait-il.

Hayden avait révolutionné l'AMA, lui qui au bout de 33 départs avait déjà passé le cap des dix victoires et qui, en 2002, était devenu le plus jeune champion du Superbike américain. En MotoGP, il a commencé par battre Bayliss et Edwards au classement du Rookie de l'année 2003. Son sacre en 2006 fait de lui l'un des cinq seuls pilotes à avoir pu remporter ce championnat depuis sa création en 2002 et des trois de toute l'Histoire de la catégorie reine à avoir pu coiffer la couronne sans être arrivés en tête du championnat sur le dernier Grand Prix.

Le Champion du Monde 2006 de MotoGP Nicky Hayden savoure

Il paraît que pour être journaliste il faut être neutre. Soyons franc, il faut aussi (avant tout ?) être passionné. Pour moi, l'arrivée d'Hayden en 2003 a constitué un de ces moments où l'on comprend qu'un sang nouveau est insufflé dans un championnat aux stars, aux routines établies. La sincérité de son engagement était évidente, il suffit de le revoir célébrer sa victoire à Laguna Seca en 2005 ou encore ivre de bonheur dans son tour d'honneur à Valence en 2006, pour mettre tout le monde d'accord sur le bon fond du Kentucky Kid. Ce fan qui brandissait un petit panneau sur lequel il était écrit "World champion of our hearts", à Valence, ne s'y était pas trompé.

J'essaye de retenir ce qui me fait sourire : ses errances capillaires, les gros gants de laine qu'il portait au printemps, les pas de danse sur le podium, et puis son père brûlé à la jambe après avoir été embarqué bien malgré lui à l'arrière de la RCV pour un tour d'honneur mémorable à Laguna. J'essaye aussi de garder en mémoire ce qui m'a fait vibrer en tant que passionnée : les trois pilotes passés à l'extérieur de l'Andretti Hairpin au départ du GP des USA en 2006, ce podium arraché à Gibernau dans le dernier tour du GP d'Australie 2003, l'arrivée folle du GP des Pays-Bas 2006… Nicky Hayden a assurément marqué la compétition moto et été à la hauteur de ses rêves d'enfant.

"J'ai vraiment été béni. J'ai eu une vie magnifique, passée à courir sur des motos, et j'ai suivi la route qui s'est tracée devant moi. J'ai simplement abordé chaque défi comme une nouvelle opportunité."

Nicky Hayden, Repsol Honda Team, passe le drapeau à damier
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