Pour Liberty Media, la nationalité des pilotes MotoGP devient problématique
Alors que plus de 40% de la grille MotoGP est composée de pilotes espagnols, être d'une nationalité différente est devenu un atout majeur dans le cadre du nouveau concept que Liberty Media souhaite mettre en place, plus tourné vers le spectacle.
Photo de : Steve Wobser / Getty Images
Le MotoGP n'est plus seulement un sport : c'est une compétition, mais aussi un divertissement. Or, pour que le spectacle qu'il représente touche le public le plus large possible, il a besoin d'ambassadeurs dans chaque pays. Au cumul de ses trois catégories, le championnat réunit actuellement 21 nationalités différentes en 76 pilotes titulaires, ce qui semble être plutôt hétérogène.
Sauf que, dans le détail, 32 de ces 76 pilotes sont espagnols et 12 sont italiens, ce qui donne un cumul de près de 60% pour ces deux nations, historiquement très représentées dans les courses moto. Si l'on observe uniquement la catégorie MotoGP, 15 des 22 pilotes sont soit espagnols soit italiens.
Avoir plus de 40% de coureurs nés en Espagne a parfois créé de la controverse ces dernières années, néanmoins le nombre de pilotes représentant un pays plutôt qu'un autre ne semblait pas poser problème à Carmelo Ezpeleta, qui défendait, avant l'arrivée de Liberty Media, que le MotoGP voulait réunir les meilleurs pilotes, d'où qu'ils viennent.
En septembre de l'année dernière, le discours du PDG de Dorna Sports sur ce sujet avait quelque peu varié. "Ce devrait être comme pour les Jeux Olympiques : trois Américains y vont, et si vous êtes le quatrième Américain, vous n'y allez pas, même si vous êtes meilleur que ceux d'autres pays", avait-il alors déclaré à Speedweek.
"Ce que nous voulons, c'est avoir les meilleurs pilotes du monde, et s'ils représentent de nombreuses nationalités différentes, tant mieux. La priorité est qu'ils soient les meilleurs", avait-il clarifié pour Motorsport.com.
La grille MotoGP 2026 compte neuf Espagnols et six Italiens.
Photo de : Dorna
"Avoir des pilotes représentant un plus grand nombre de pays sur la grille de départ n'est pas quelque chose que nous, Dorna, imposons, mais plutôt quelque chose que les équipes comprennent comme étant important et bénéfique", avait ajouté Carmelo Ezpeleta, assurant également que cela n'était "absolument pas" une exigence de Liberty Media.
Le message était néanmoins bien passé, et les équipes commencent effectivement à regarder de plus près la nationalité des pilotes qu'elles recrutent afin de rechercher des talents qui ne soient pas espagnols ou italiens, ces deux pays représentant 68% de la grille MotoGP.
En abordant 2027 sous ce nouveau prisme, certains top pilotes pourraient se retrouver sans guidon à l'image du champion du monde 2020 Joan Mir ou des vainqueurs Maverick Viñales (en difficulté avec son épaule blessée l'an dernier) et Álex Rins, 16 Grands Prix remportés à eux deux dans la catégorie reine.
À l'inverse, l'Australien Jack Miller ou le Sud-Africain Brad Binder, pourtant éloignés des avant-postes depuis plusieurs saisons, restent très recherchés du fait de leur nationalité, bloquant de fait l'ascension de jeunes talents tel l'Espagnol Manu González, resté sur la touche cette saison à cause de sa nationalité.
Ce que les équipes recherchent à présent, ce sont des profils comme Ai Ogura (Japonais), David Alonso (Colombien) ou Diogo Moreira (Brésilien). Ils ont acquis une grande valeur, ainsi que l'a démonté ce dernier qui s'est offert un bain de foule à Goiânia et a attiré avec lui des milliers de fans brésiliens au circuit.
Jeune, talentueux et Brésilien : Diogo Moreira a le profil parfait.
Photo de : MotoGP Sports Entertainment Group
Personne ne doute bien entendu du grand talent de ces jeunes pilotes, néanmoins cette tendance qui veut que l'on réduirait le nombre d'Espagnols et d'Italiens et que l'on primerait l'arrivée de pilotes aux nationalités plus variées pourrait bien être à double tranchant pour Liberty puisque le divertissement recherché requiert aussi des héros pour l'incarner. Or, depuis le départ de Valentino Rossi, la seule véritable star ayant pu faire le show et le rendre visible hors des frontières du championnat a été Marc Márquez.
La valeur d'une double nationalité
L'un des pilotes qui risque de se retrouver sans guidon la saison prochaine n'est autre que Franco Morbidelli, proche de Valentino Rossi, premier membre de la VR46 Riders Academy et aujourd'hui aligné par l'équipe du Docteur.
Né à Rome d'un père italien et d'une mère brésilienne, il aurait pu bénéficier de cette double nationalité s'il l'avait affichée à ses débuts dans le championnat, en 2013. Morbidelli a expliqué à Motorsport.com qu'en plus de son passeport italien, il possédait bien celui du pays de sa mère.
"J'ai envisagé de courir comme Brésilien lorsque j'ai débuté ma carrière en championnat du monde, entre 2013 et 2014. On y a réfléchi", a-t-il admis. "Uccio [Salucci, bras droit de Rossi] m'en a parlé comme d'une option intéressante. Mais finalement, j'ai décidé de courir sous les couleurs italiennes. Je suis né et j'ai toujours vécu en Italie, et j'ai pris cette décision à ce moment-là."
Aujourd'hui, Morbidelli n'envisage plus de courir sous une autre licence, en dépit du risque qui plane sur les Italiens. "Je ne vais pas changer de nationalité, j'ai commencé avec l'Italie et c'est avec elle que je finirai, mais chacun sait l'amour profond que je porte à mes deux pays, l'Italie et le Brésil", explique le pilote de 32 ans.
D'autres, en revanche, ont vu dans la double nationalité une voie intéressante pour leur carrière et se sont saisis de cette opportunité. L'un des premiers à adopter la nationalité de son père a été Gabriel Rodrigo, qui a couru en Moto3 de 2014 à 2021, avant de prendre sa retraite en 2022 après son passage en Moto2. Dans les 123 Grands Prix auxquels il a participé, il a toujours représenté l'Argentine, bien qu'il soit né et ait vécu toute sa vie à Barcelone.
Rodrigo a disputé le championnat d'Espagne 2013, se battant jusqu'au bout avec Fabio Quartararo, sacré champion cette année-là. "Je me souviens être monté plusieurs fois sur le podium, les premières fois sous les couleurs espagnoles", explique l'ancien pilote à Motorsport.com. "Même si ma place en championnat du monde était déjà assurée pour 2014, la Dorna m'a dit que ce pourrait être une bonne idée que je coure avec le passeport argentin. D'ailleurs, pour mon dernier podium en CEV, j'avais déjà adopté le drapeau argentin."
"Personne ne m'y a forcé, c'était une suggestion que j'ai étudiée avec ma famille et qui me semblait être une bonne idée, d'autant plus que j'ai toujours eu un fort sentiment de double nationalité, même si j'ai toujours vécu en Espagne", poursuit-il. "À l'époque, on pensait aussi que cela pourrait être bénéfique pour ma carrière, tant sur le plan sportif qu'au niveau des sponsors argentins… qui ne sont jamais arrivés. Au-delà de la simple satisfaction personnelle, cela ne m'a apporté aucun avantage."
Gabriel Rodrigo a ouvert la voie en affichant sa double nationalité.
Photo de : Gold and Goose Photography / LAT Images / via Getty Images
La voie ouverte par Rodrigo a été suivie en 2023 par David Alonso, né à Madrid mais courant sous les couleurs de la Colombie, le pays de sa mère. Champion du monde Moto3 en 2024 et déjà vainqueur de 19 Grands Prix, Alonso entame sa deuxième année en Moto2 et rejoindra Honda en MotoGP la saison prochaine.
Bien qu'il ait couru sous les couleurs espagnoles dans ses jeunes années, dans son championnat national, il représentait déjà la Colombie quand il a fait ses premières apparitions mondiales en tant que wild-card, en 2021 et 2022. Après son sacre en 2023, Alonso est devenu une véritable idole dans le pays de ses grands-parents maternels et, depuis, il s'y rend chaque année pour rencontrer ses fans et ses nombreux sponsors locaux.
"C'est une décision prise en concertation avec l'équipe et ma famille, en honneur de ma mère. Il s'agit de porter le drapeau tricolore au plus haut. Quand l'hymne retentit sur le podium et qu'on le chante, on le ressent plus intensément et cela rend ce moment encore plus spécial. C'est le moment du triomphe. L'entendre procure un sentiment de bien-être. C'est magnifique et joyeux", explique le jeune pilote.
En plus de son talent, sa double nationalité a fait de David Alonso l'un des jeunes pilotes les mieux côtés.
Photo de : Gold and Goose Photography / LAT Images / via Getty Images
Deux nouveaux porte-drapeaux argentins dans le championnat
Valentín Perrone a fait une entrée remarquée en Moto3 avec un passeport argentin, bien que lui aussi soit né et ait passé la majeure partie de sa vie à Barcelone. Pour le pilote Tech3, courir sous les couleurs du pays de son père était une évidence.
"Plus qu'une décision, c'était quelque chose que je ressentais depuis mon plus jeune âge. Dès mes premières courses, j'ai couru avec le drapeau argentin", explique-t-il à Motorsport.com, alors qu'il aborde sa deuxième saison dans la catégorie Moto3 et compte à son actif trois podiums.
"Tout en vivant en Espagne, la culture argentine a toujours fait partie de ma vie grâce à mon père. On regardait tous les matchs de foot de River Plate, on mangeait [argentin], l'asado, tout… L'Argentine a toujours été près de moi et j'ai toujours porté ce drapeau, depuis mon plus jeune âge", ajoute le pilote de 18 ans.
Valentín Perrone affiche fièrement les couleurs argentines sur son compte.
Photo de : Gold and Goose Photography / LAT Images / via Getty Images
Également natif de Barcelone, Marco Morelli a pris une décision identique, lui qui a disputé huit Grands Prix l'an dernier et fait à présent partie des titulaires en Moto3, déjà récompensé par un podium au Brésil. Il a beau avoir grandi en Espagne, son lien avec l'Argentine, le pays de son père, a toujours été très fort.
"Chez moi, j'ai grandi entouré de nombreuses traditions argentines, des barbecues du week-end jusqu'au maté, qui faisaient partie intégrante de la vie familiale et qui m'ont permis de rester connecté à cette culture dès mon plus jeune âge", explique-t-il à Motorsport.com.
"Mon père a émigré d'Argentine jusqu'en Espagne en quête d'une vie meilleure, de nouvelles opportunités, et cette histoire faite d'efforts et de sacrifices a toujours été une référence très importante pour moi", ajoute le pilote du team Aspar.
"Depuis que j'ai commencé à courir, j'ai toujours souhaité le faire sous les couleurs argentines, comme un hommage naturel à mes racines et à l'histoire de ma famille. Ce n'était pas une décision prise sur un coup de tête, mais un sentiment qui m'habitait depuis le début de ma carrière sportive."
Malgré la sincérité de sa démarche, Morelli comprend que sa double nationalité est une opportunité et un atout. "D'un point de vue sportif, c'est aussi un choix judicieux sur le long terme", explique son agent, Santi Costa. "Comparée à l'Espagne, où le nombre de pilotes est important et le marché très concurrentiel et saturé, l'Argentine est bien moins représentée dans les compétitions internationales."
"Pouvoir représenter un pays moins présent peut apporter une valeur ajoutée. En résumé, c'est un choix qui allie une très forte dimension personnelle et familiale à une vision sportive d'avenir", ajoute le manager, soulignant ainsi pourquoi posséder un passeport différent des nationalités surreprésentées aujourd'hui en MotoGP est un réel atout sous la nouvelle direction conduite par Liberty Media.
Les pilotes des trois catégories selon leurs nationalités
|
Pays |
MotoGP |
Moto2 |
Moto3 |
Total |
|
Espagne |
9 |
14 |
9 |
32 |
|
Italie |
6 |
3 |
3 |
12 |
|
Japon |
1 |
2 |
2 |
5 |
|
Australie |
1 |
1 |
1 |
3 |
|
France |
2 |
|
|
2 |
|
Turquie |
1 |
1 |
|
2 |
|
Afrique du Sud |
1 |
|
1 |
2 |
|
Indonésie |
|
1 |
1 |
2 |
|
Pays-Bas |
|
2 |
|
2 |
|
Argentine |
|
|
2 |
2 |
|
Royaume-Uni |
|
|
2 |
2 |
|
Brésil |
1 |
|
|
1 |
|
Belgique |
|
1 |
|
1 |
|
Rép. tchèque |
|
1 |
|
1 |
|
États-Unis |
|
1 |
|
1 |
|
Colombie |
|
1 |
|
1 |
|
Autriche |
|
|
1 |
1 |
|
Malaisie |
|
|
1 |
1 |
|
Nouvelle-Zélande |
|
|
1 |
1 |
|
Finlande |
|
|
1 |
1 |
|
Irlande |
|
|
1 |
1 |
|
TOTAL |
22 |
28 |
26 |
76 |
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