Opinion - Faire de Meeke son bouc émissaire n'aidera pas Citroën

Le communiqué de presse de Citroën publié après l'arrivée du Rallye de Sardaigne indiquait que l'équipe se concentrait déjà sur la Pologne. Elle faisait bien. La septième manche de la saison, qui venait de s'achever, offrait peu de choses à dire.

La Sardaigne fut assez diabolique. Le Portugal n'avait pas été beaucoup mieux. L'Argentine pouvait être oubliée. La Corse avait tourné à la catastrophe. Le Mexique fut génial. La Suède, un vrai choc et le Monte-Carlo... eh bien, n'a pas été le retour rêvé pour une des plus grosses puissances que le monde du rallye ait pu espérer.

La faute à qui ? Kris Meeke.

Personne d'autre ? Euh... laissez-moi voir ce qui est écrit ici.

Bon, Craig Breen a montré son manque d'expérience en passant sur une pierre qui a endommagé le carter de sa boîte de vitesses. Un peu dur, ça. Andreas Mikkelsen ? Une mention le concernant ? Quelque chose sur son rythme conservateur en Sardaigne ? Quelque chose à propos de sa huitième place, à plus de huit minutes ? En effet, il y a bien une mention. "L'approche d'Andreas a été constructive et positive." Très bien.

Donc, le coupable étant mis hors d'état de nuire pour la prochaine manche en Pologne, que peut-on attendre du line-up Citroën composé de Mikkelsen, Breen et Stéphane Lefebvre ? Pour être brutalement honnête, rien de plus que ce que l'équipe a réalisé il y a une dizaine de jours en Italie.

"Qui a le plus de victoires en spéciale cette année ? Thierry Neuville, avec 29. Qui est deuxième ? Kris Meeke, avec 25."

En envoyant Meeke sur le banc de touche, Citroën a pu penser qu'il y aurait moins de travail (l'histoire récente peut ajouter du poids à une telle analyse), mais a aussi ruiné toute chance que l'équipe aurait pu avoir de gagner, mener, ou même potentiellement signer des meilleurs temps en spéciale. Car, qui a remporté le plus de victoires en spéciale en Championnat du monde cette année ? Tout le monde le sait, c'est Thierry Neuville avec 29. Qui est deuxième ? Kris Meeke, avec 25.

Arrêtez de crier. Oui, vous, au fond de la salle, qui considérez déjà cet article comme dicté par le seul chauvinisme d'un journaliste britannique. Admettons que ce qui est écrit ci-dessus ait pu l'être avec un soupçon d'irrévérence, mais restons-en là et creusons plus profondément les raisons pour lesquelles Meeke a été écarté au profit de Mikkelsen. Une bonne occasion, probablement, de se remémorer la saison du pilote jusque-là.

Rallye Monte-Carlo : accident de la route

A occupé la deuxième place avant de sortir dans l'ES4. Revenu le samedi en Rally2, a rencontré des problèmes mécaniques puis a été envoyé hors de la route, sur la liaison vers Monaco, par une voiture ne participant pas à la course.

Rallye de Suède : 12e

Troisième au début, puis la tenue de route de la Citroën a changé le deuxième jour, la rendant "inconduisible". Sorti de la route et bloqué un moment lors du second passage dans Vargåsen, avant de rejoindre l'arrivée.

Rallye du Mexique : victoire

Incroyable retournement pour l'équipage, la voiture et Citroën. A bénéficié d'une position de départ lointaine sur la route le premier jour, mais s'est ensuite montré fiable et régulier sur un rallye dont il ne s'en était jamais bien sorti auparavant. A survécu à un couac mineur dans la dernière spéciale (impliquant un demi-tour sur un parking spectateurs).

Tour de Corse : problème moteur

Premier ou deuxième sur chacune des spéciales le premier jour, s'est installé en tête et a solidement contrôlé jusqu'au milieu du deuxième. Un problème de fuite d'huile dans le moteur l'a empêché de signer ce qui était une probable deuxième victoire de suite.

Rallye d'Argentine : sorti de la route

Parti en tonneaux après que la voiture a mal réagi sur la bosse de Santa Rosa qui avait déjà cassé la boîte de son équipier Craig Breen. Revenu en Rally2, s'est crashé de façon spectaculaire après une erreur dans Los Gigantes.

Rallye du Portugal : 18e

A mené le temps d'une spéciale dans une première journée incroyablement serrée avant de glisser au large dans un droite de la spéciale de Ponte Lima, d'où une casse de suspension. Revenu pour le reste du week-end, a emmené la voiture à l'arrivée.

Rallye d'Italie : accident et dégâts

A encore mené après deux des trois premières spéciales, puis glissé dans un droite de la cinquième. La C3 a heurté le talus avant de partir en tonneau. Voiture retirée en raison d'un dégât du côté droit de l'arceau de sécurité.

Le nombre de sorties de routes de Meeke cette année est inacceptable. Nul ne le conteste. Ce qui pose question, c'est la raison de chacun de ces accidents. Et c'est ici que que nous nous distinguerons de la communication de Citroën, le dimanche soir du Rallye de Sardaigne.

Kris Meeke, Citroën C3 WRC, Citroën World Rally Team

J'ai discuté le samedi avec le directeur de l'équipe, Yves Matton, de la situation concernant Meeke. Après cet échange, la nouvelle de la mise à pied du pilote pour la Pologne ne fut pas une surprise, mais en privé, Matton avait été bien plus conciliant.

"Je ne suis pas en colère, la philosophie est plus de travailler ensemble là-dessus. Nous sommes dans le même bateau et nous travaillons pour la même marque", disait-il. "Ce qui est le plus important, c'est l'image de la marque et le retour sur investissement que nous pouvons donner à Citroën car nous sommes employés par la marque et nous devons lui en donner pour son argent."

Dimanche soir, "travailler ensemble" était devenu saboter Meeke pour faire place à Mikkelsen, sous le prétexte de lui permettre de "recharger ses batteries et s'enlever un peu de pression". Personnellement, je ne peux penser à une façon de mettre plus de pression à un pilote.

Mais il n'y a là rien de nouveau pour Citroën. Pensez à Chypre 2005. François Duval avait reçu le même traitement, excepté que c'était pour deux manches. Quelle réussite sur le Belge, n'est-ce pas... Il n'a plus jamais fait de saison complète en tant que pilote officiel.

Peur de l'avenir ?

J'ai passé la plus grande partie de la saison, jusque-là, à essayer de comprendre ce qu'il se passait chez Citroën. Nous savons tous que la voiture est handicapée par une suspension dont on peut faire remonter l'origine jusqu'à l'époque de Duval, et le retour d'un différentiel central piloté n'a pas doté la C3 du tremplin vers le succès que beaucoup avaient envisagé. Mais pour moi, cela va plus loin. Ces problèmes tombent tous deux par un malaise bien plus large et plus misérable : les réductions de budget, après la fusion des activités sportives de PSA.

Des collègues des paddocks de Formule E et des rallyes-raids dans le monde entier l'admettent tout autant. Là où les quartiers généraux parisiens du groupe étaient fermement divisés entre les rouges et les bleus – Citroën et Peugeot –, il y a maintenant une seule et heureuse famille. À ceci près que la famille est de plus en plus petite, en raison de supposés doublons, et qu'il y a de moins en moins de bonheur en ces lieux – des sources internes évoquant même une peur de l'avenir. Il est incroyable de penser que Peugeot et Citroën, il y a un peu plus d'une décennie, régnaient sur le WRC.

Ce qui est vraiment au cœur de ce problème est le déclin des produits de série de PSA. Ne pas vendre suffisamment de voitures a eu un effet préjudiciable sérieux, profond et, pour tout dire, compréhensible, sur le budget compétition. Le retour des Rouges est en danger de devenir une farce financièrement paralysante.

Kris Meeke, Paul Nagle, Citroën C3 WRC, Citroën World Rally Team

La communication de Citroën est assez gracieuse pour accepter que tout n'est pas rose en son jardin, mais je ne suis pas sûr que le public comprenne pleinement l'étendue des soucis auxquels les pilotes font face avec la C3 WRC. Combien de fois cette année les avons-nous entendus parler d'une tenue de route étrange, dire ne pas savoir ce que la voiture allait faire ? Celle-ci est imprévisible à l'extrême. En Suède, passer un enchaînement de virages avec elle était déjà une réussite en soi. En Corse, c'était la voiture de rallye la plus rapide et la plus belle jamais conçue.

Quoi qu'il en soit, mettre Mikkelsen dans la voiture en Italie a coûté son volant en Pologne à Meeke. En réalité, ce pourrait être la meilleure chose qui pouvait arriver à l'Irlandais du Nord.

Mikkelsen pas à l'aise

Mikkelsen est un pilote de classe mondiale et sera Champion du monde dans les prochaines années, cela ne fait aucun doute. Il n'est donc pas à huit minutes sur un rallye. Nous pensions tous que le Norvégien, atterrissant dans la C3 WRC ne Sardaigne, tirerait avantage de sa position sur la route et occuperait une place dans le top 3 vendredi soir. Être huit minutes derrière deux jours plus tard, avec pour seule casse mécanique celle d'un différentiel avant samedi après-midi, ne faisait pas partie du plan.

Ce qui s'est passé est que Mikkelsen n'a tout simplement pas pu être à l'aise dans la voiture. Elle était à des millions d'années-lumières de son style de pilotage et il était impossible d'y faire quelque chose.

Cela vaut le coup à ce stade de noter le manque de diversité en matière de tests dans le programme de Citroën l'an dernier. Prenez, par exemple, sa préparation pour le Monte-Carlo : le premier test s'est déroulé... sur les routes du Sanremo.

De même, tout au long de l'année dernière, il y eut aussi des inquiétudes, y compris de la part de l'intéressé lui-même, quant au fait qu'un seul pilote (Meeke) joue un si grand rôle dans le développement. On peut ne pas être surpris que l'arrière de la C3 joue lui-même un si grand rôle dans la façon dont elle se comporte. C'est comme ça qu'il l'aime.

Le Meeke-bashing est devenu très à la mode, surtout parmi les fans britanniques et irlandais déprimés. Je trouve risible que ces "supporters" si rapides à louer sa victoire mexicaine (malgré le couac de la dernière spéciale) soient prêts désormais à le pendre haut et court sans chercher à avoir la moindre compréhension de la situation générale. Ou du genre de pilote qu'il est.

Le genre tout ou rien

Meeke, c'est le genre tout ou rien. On se souvient de sa victoire dans la manche la plus rapide de l'Histoire du WRC, l'année dernière en Finlande. Un pilotage comme celui de Mikkelsen en Italie (que Citroën a qualifié avec raison de "constructif et positif") n'est pas le genre de la maison.

Que s'est-il passé quand Meeke a reçu la chance de sa vie chez Citroën ? Après trois spéciales du Rallye de Finlande 2013, il n'était qu'à 1,7 seconde du meilleur temps de Sébastien Ogier dans Koukunmaa. Deux jours plus tard, il s'est crashé alors qu'il était cinquième. Rallye suivant : Australie, première fois là-bas, et il gagne la spéciale de qualification organisée alors. Puis il se crashe. Et de deux.

Matton lui donne sa bénédiction pour 2014 et qu'arrive-t-il ? Podium au Monte-Carlo et quatre autres pour le reste de la saison. L'année suivante, il gagne pour la première fois. Trois ans de contrat en poche à la fin de 2015, et deux victoires en sept départ suivent en 2016. On ne se rend pas compte de ce que la C3 fait subir à ses pilotes cette année.

Kris Meeke, Citroën C3 WRC, Citroën World Rally Team

Parlez-en avec chacun d'entre eux en off et l'histoire est la même. Désormais, je ne m'attends plus à ce que Citroën lave son linge sale en public et tourne un communiqué post-Italie en une retranscription fidèle d'un débriefing, mais il est dommage d'avoir jeté l'un des siens sous le bus. La profondeur de la crise actuelle ne peut être sous-estimée. Une idée de son ampleur se reflète dans le fait que Meeke n'a répondu à aucun de mes 11 appels au moment où j'écris ces lignes.

Citroën a eu tort de ne pas prendre Mikkelsen dès le début de la saison. Mais la décision de le mettre dans une voiture à la place du leader de l'équipe – tout en laissant deux juniors en place – reste assez étrange. De son propre aveu, Matton ne pourrait envisager d'écarter Breen : c'est le meilleur marqueur de l'équipe. Mais, pour les deux autres, qui de Meeke ou Lefebvre avait le plus de chance d'obtenir le top 5 requis dans moins de deux semaines à Mikolajkii ?

J'aurais parié sur Meeke. Mais ça, vous le saviez déjà.

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