Analyse

L'écurie Alpine sait-elle où elle va ?

L'annonce du départ du directeur d'équipe Otmar Szafnauer et du directeur sportif Alan Permane a fait sensation dans le paddock de la Formule 1.

Esteban Ocon, Alpine A523

Il est de notoriété publique que pour réussir en Formule 1, il faut une vision bien définie, de la stabilité, du budget et du réalisme. Qu'Alpine se sépare d'Otmar Szafnauer et d'Alan Permane semble être un pas dans la direction opposée, d'autant que l'écurie paraît enchaîner les décisions de ce genre sans stratégie globale.

Trois semaines plus tôt, le chef du département moteur Bruno Famin a été nommé vice-président d'Alpine Motorsports, faisant alors la jonction entre le PDG Laurent Rossi et le directeur d'Alpine F1 Otmar Szafnauer dans l'organigramme. À ce moment-là, Famin avait déclaré que l'idée était de clarifier la structure pour Szafnauer, mais que le projet sur 100 courses restait inchangé : "Il n'y a aucune raison de changer la feuille de route."

Une semaine plus tard, Alpine a annoncé que Rossi était parti, mis de côté pour entreprendre des "projets spéciaux" indéfinis, remplacé par un ancien de Ferrari, Philippe Krief. Beaucoup ont interprété cette décision comme une bonne nouvelle pour Szafnauer, qui n'était pas vraiment en phase avec Rossi sur la progression de l'écurie.

Szafnauer s'est alors déclaré confiant sur le fait que Luca de Meo, PDG de Renault, lui laisse le temps nécessaire selon lui pour hisser Alpine aux avant-postes en Formule 1 – aux alentours de 2026.

"Cela prend du temps", a souligné l'Américain. "Cela a pris du temps à tout le monde. Je sais que Luca est un homme de parole, et il m'a donné sa parole sur [un objectif de] 100 courses pour commencer à gagner, et parfois vous faites un demi-pas en arrière pour faire deux pas en avant. Je n'ai donc aucune inquiétude quant au fait que Luca respectera sa parole et me laissera les 100 courses nécessaires."

Otmar Szafnauer, Team Principal, Alpine F1 Team, in the Team Principals Press Conference

Otmar Szafnauer, alors directeur d'Alpine F1 Team

Mais quelques jours après que ces mots ont été prononcés, à la suite d'un Grand Prix de Hongrie désastreux, c'était la fin de la route pour Szafnauer à Enstone, faute d'unisson sur les délais nécessaires pour renouer avec le succès et sur la manière de le faire. Pour Alan Permane, figure emblématique de l'écurie, un désaccord similaire sur ces thèmes a également entraîné le terme de l'aventure.

"Nous n'avons jamais perdu la confiance", a commenté Famin. "Je pense que quand on développe ce genre de projet, il faut vraiment que toute l'équipe et ses dirigeants soient sur la même ligne. Nous travaillions ensemble, mais à un moment, nous nous sommes rendu compte que nous n'étions pas sur la même ligne concernant quelques sujets."

"La concurrence est extrêmement relevée. Si nous ne sommes pas à 100% sur la même longueur d'onde, je pense que nous avons tous suffisamment d'expérience pour savoir qu'il est inutile de continuer ensemble et que chacun doit apprendre à suivre son propre chemin."

En somme, comme l'a confirmé l'intéressé à Spa-Francorchamps, Famin et la direction de Renault estiment qu'Alpine peut devenir compétitif bien plus vite, et de manière différente, que ne l'entendaient les vétérans Szafnauer et Permane.

Cette conviction d'Alpine est assez remarquable, complètement contraire à ce que sont, selon les autres acteurs du paddock de la Formule 1, les délais réalistes et l'approche à adopter pour réussir.

Pierre Gasly, Alpine A523, stand by as marshals assist with a fire

Pierre Gasly observe les commissaires éteindre l'incendie sur son Alpine A523

Pas plus tôt qu'il y a quelques semaines, Frédéric Vasseur était le premier à souligner "l'inertie" quand il s'agit de faire avancer une écurie, lui qui va devoir attendre début 2025 pour mettre la main sur le directeur performance de Mercedes, Loïc Serra.

"D'un côté, on a l'air très agile", avait commenté le directeur de la Scuderia Ferrari. "On change les choses, et du jour au lendemain il peut y avoir un problème puis on le règle d'une course à l'autre. Mais la réalité de notre business, c'est que lorsque l'on veut gouverner un peu le navire, on n'est plus agile. On sait que si l'on veut recruter, on ne parle pas en jours mais en années."

"Il y a quelques semaines, j'ai fait signer un des meilleurs pour nous rejoindre en 2025. Il ne travaillera sur la voiture qu'en 2025 et 2026. L'attente paraît longue. Mais d'un autre côté, si on ne le fait pas, ce sera encore pire dans six mois. Il faut l'accepter comme un élément de base en F1. Si on s'arrête à un moment donné, ça veut dire qu'on repousse encore un peu plus l'incidence que ça aura."

Szafnauer est bien conscient de cet échéancier grâce à son expérience en F1, et c'est pourquoi Alpine doit encore attendre des mois pour l'arrivée d'ingénieurs majeurs recrutés chez la concurrence. Il est impossible de raccourcir les délais contractuels sans y mettre des sommes folles.

Cependant, un autre facteur joue chez Alpine, et cela n'est pas sans rappeler la célèbre définition de la folie attribuée à Einstein : refaire la même chose encore et encore en s'attendant à des résultats différents.

Du point de vue de Famin, il était irréaliste pour Alpine d'espérer des résultats plus rapides sans changer la direction de l'écurie : il estime que la stabilité peut parfois être nuisible car elle empêche un changement de direction, lequel est selon lui nécessaire au vu des performances réalisées en 2023.

S'exprimant au sujet du départ de membres expérimentés de l'écurie, Famin a poursuivi : "Je pense que la stabilité peut aussi être le fait d'obtenir toujours le même résultat de la même manière, sans progresser. Si nous avions été bien plus proches des top teams cette saison, c'est sûr que les choses auraient été différentes. Mais en matière de stabilité et quant à construire les choses, nous devons apporter des changements pour avancer plus vite, et changer cette stabilité, qui est relativement contre-productive à ce stade."

Bruno Famin, Alpine F1 Team

Bruno Famin, directeur d'Alpine F1 Team

Famin a par ailleurs démenti que les décisions récentes soient la marque d'un chaos au sein d'Alpine. Interrogé sur des événements qui semblent se produire sans stratégie définie, le Français a répondu : "Ce n'est pas une manière super positive de présenter les choses. Je pense que c'est plutôt le contraire en réalité, car Alpine a un plan, et nous voulons vraiment développer ce plan."

"Tous ces changements ne se font évidemment pas du jour au lendemain. C'est une vision globale, et quand on y réfléchit un peu, tout a une sorte de logique. Ce n'est pas fait en une heure. L'objectif est vraiment de développer fortement la marque, et l'une des choses que nous devons faire est de développer fortement l'écurie de Formule 1." 

Cependant, même Famin reconnaît que la nouvelle voie à emprunter n'est pas encore complètement établie. "Je crois que nous avons beaucoup de choses à changer dans notre projet. Mais la première chose que je ferai est une évaluation de la situation globale de l'écurie, des usines, de la manière dont les usines travaillent ensemble, de tout. Une fois l'évaluation faite, nous prendrons la décision correspondante."

Pour l'heure, les perspectives d'Alpine sont inchangées à court terme. Le travail continue sur le développement du châssis, et il est encore espéré que le moteur Renault puisse faire l'objet d'une mise à niveau, la FIA ayant évalué qu'il était en deçà de la concurrence. Famin endosse le rôle de directeur d'équipe, mais on ne sait pas encore s'il restera sur la durée ou si quelqu'un d'autre sera nommé à sa place.

Sur le long terme, les choses sont bien moins définies. Le projet sur 100 courses d'Alpine n'est clairement pas suffisamment bon, et il faut une réaction instantanée et majeure pour faire un bond en avant l'an prochain. Mais cette approche d'Alpine consistant à couper des têtes sans savoir où aller ne fait pas l'unanimité.

"Je serais surpris que ça les mène au succès plus tôt", a lancé un vétéran du paddock. "En fait, ça les a probablement fait reculer de cinq ans." C'est désormais aux nouveaux dirigeants d'Alpine de prouver le contraire.

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