Pourquoi la Finlande n'a-t-elle plus de pilotes en F1 ?
"Pour gagner, embauchez un Finlandais." Dans le paddock de la F1, tout le monde a déjà entendu ce proverbe initialement anglophone. Pourtant, des Finlandais, il n'y en a plus sur la grille. Pourquoi donc, et cela va-t-il durer ?
La Finlande a beau ne compter que 5,6 millions d'habitants – soit seulement 0,07% de la population mondiale – elle a immensément contribué à l'Histoire de la Formula 1.
Certes, le pays nordique n'a jamais accueilli de Grand Prix, ni même eu d'écurie en championnat du monde. Mais parmi ses neuf pilotes, on en dénombre sept qui sont montés sur le podium (dont Mika Salo et Jyrki Järvilehto, mieux connu sous le nom de JJ Lehto), parmi lesquels cinq vainqueurs (notamment Heikki Kovalainen et Valtteri Bottas) et même trois champions : Keke Rosberg, Mika Häkkinen et Kimi Räikkönen. Cela sans compter Nico Rosberg, qui a été couronné en 2016 mais a couru sous licence allemande à partir de sa seconde saison en F3 Euro Series en 2004.
Ce taux de réussite peut paraître surprenant. Comment l'expliquer ?
Dans une citation souvent impartie à tort à Räikkönen, le journaliste finlandais Heikki Kulta, très connu dans le paddock, a jadis attribué ce succès aux rudes conditions climatiques régnant au pays des mille lacs. "Nos routes et nos longs hivers", a répondu Kulta au Telegraph en 2008. "Il faut vraiment être bon conducteur pour survivre en Finlande. C'est toujours glissant et bosselé."
Kovalainen, cependant, n'est pas tout à fait d'accord. "On s'habitue à des conditions assez dures et glissantes dès un très jeune âge. Dès qu'on est sur les routes, j'imagine qu'il faut une aptitude meilleure que la moyenne pour survivre et parvenir à rester sur ces routes glissantes", confie l'ancien pilote Renault, McLaren et Lotus à Motorsport.com. "Beaucoup de gens mentionnent souvent ça, mais je ne pense pas que ça y contribue autant qu'il n'y paraît."
En revanche, deux autres facteurs ont davantage d'influence, selon Kovalainen.
Les Finlandais ont un palmarès encore meilleur en rallye, et leurs succès quasi constants dans cette discipline font qu'ils sont souvent dans l'actualité - explique Kovalainen - pour continuer à inspirer les générations futures
Photo de: Sutton Images
Le premier est une passion tenace pour les sports mécaniques, dans un pays qui a eu encore davantage de succès en rallye. D'Ari Vatanen à Kalle Rovanperä, huit Finlandais ont été champions du monde dans cette discipline ; la France est seconde, avec trois pilotes titrés. Dans l'enfance et l'adolescence de Kovalainen, Juha Kankkunen et Tommi Mäkinen dominaient le WRC, tandis que Mika Häkkinen se faisait remarquer en Formule 1. Il n'est donc pas surprenant que le jeune loup d'alors se soit intéressé à ce sport – il a d'ailleurs remporté le championnat du Japon des rallyes à deux reprises.
"Tous ces gars-là, ils étaient très souvent aux infos, alors on les voyait forcément – on les voyait partout", explique Kovalainen. "Peut-être que ça a influencé beaucoup de gens comme moi : je voyais les infos, je voyais les voitures, je voyais la vitesse à laquelle ils allaient, et ça a peut-être accru la passion pour le sport automobile."
"L'autre raison pourrait être que la mentalité des Finlandais est assez neutre", poursuit le quadragénaire. "Nous sommes des gens relativement impassibles, nos journées sont assez ordinaires – dans la moyenne, en quelque sorte. Dans un tel environnement où la pression est si élevée, c'est une bonne chose. Il y a beaucoup de pression, on est sous les projecteurs avec beaucoup de choses à gérer. Si on peut rester calme et garder son sang-froid naturellement, ça aide beaucoup. On dirait que les Finlandais n'ont pas besoin de travailler super dur là-dessus : même si la situation est tendue et compliquée, nous restons calmes et gardons notre sang-froid."
"J'étais surpris, car je me disais que si Hülkenberg avait le baquet, les performances de Valtteri étaient au moins aussi bonnes que celles de Hülkenberg"
Heikki Kovalainen
Or, à moins que l'un des pilotes Mercedes se blesse et soit remplacé par Bottas, 2025 sera la première saison de Formule 1 sans Finlandais au départ d'un Grand Prix depuis les débuts de Lehto en 1989.
Bottas n'est effectivement pas parvenu à conserver un baquet après avoir échoué à marquer le moindre point sur une Stake Sauber en difficulté en 2024. Le nouveau réserviste Mercedes préfère évidemment rester optimiste en vue du marché des transferts 2026 – "Je ne considère toujours pas ça comme ma dernière course", a-t-il déclaré à Abu Dhabi – mais pour l'heure, c'est une réalité.
"Je l'ai vu venir, alors je ne suis pas complètement surpris", indique Kovalainen. "En seconde moitié de saison, il devenait de plus en plus évident que Valtteri n'allait pas continuer comme titulaire."
"Quand Sauber n'a pas voulu signer et a fait signer Hülkenberg avant Valtteri, j'étais surpris, car je me disais que si Hülkenberg avait le baquet, les performances de Valtteri étaient au moins aussi bonnes que celles de Hülkenberg. J'imagine qu'il y a probablement des raisons marketing derrière ça, mais c'est un peu décevant si la décision est motivée par le marketing, car habituellement ce genre de grande marque… Si l'on veut devenir un top team, on choisit les pilotes selon les performances, pas pour le marketing."
Bottas a perdu son volant chez Stake Sauber pour 2025, mettant fin à une longue série de Finlandais en F1.
Photo de: Zak Mauger / Motorsport Images
"Cela dit, Hülkenberg a été relativement performant, je ne suis pas en train de dire qu'il est un mauvais choix. Mais que Valtteri soit là depuis trois ans et n'ait pas été prolongé, cela m'a donné l'impression qu'il manquait quelque chose dans cette relation – quelque chose qu'ils n'aiment pas au sujet de Valtteri, ou bien il ne correspond pas à leur projet."
Un problème majeur est toutefois la raréfaction des Finlandais en formules de promotion. Aucun n'a approché un baquet de Formule 1 de près ou de loin depuis les débuts de Bottas en 2013 ; le seul à avoir couru dans l'antichambre de la Formule 1 (la F2, ou précédemment le GP2) dans les 15 dernières années est Niko Kari.
Kari a fait partie du Red Bull Junior Team en 2016 et 2017 après avoir remporté le titre de SMP F4 ; il s'est classé dixième en tant que rookie en F3 Europe et en GP3, ce qui ne lui a pas suffi à conserver sa place dans l'académie. Son unique passage en F2, bref et infructueux, date des deux derniers meetings de 2018, et il n'a quasiment pas couru depuis la saison 2020 d'ELMS.
Comment expliquer ce phénomène ? "C'est une bonne question. Je n'ai probablement pas la bonne réponse à ça. C'est un sujet dont nous avons également débattu dans les studios de Formule 1, ici [en Finlande], quand je travaille à la TV. Nous n'avons pas de consensus clair", répond Kovalainen, qui est ouvert à l'idée d'aider de jeunes loups finlandais en monoplace ou en rallye, ayant lui-même demandé conseil à Keke Rosberg dans sa jeunesse.
"À mon époque, quand j'étais l'un des premiers à rejoindre le programme de jeunes pilotes Renault et que Renault était même parmi les premiers à créer un tel programme à l'époque, le principal bénéfice que je tirais de ce programme, c'était le soutien financier. Ils finançaient toutes mes saisons en formules de promotion."
"Mais de nos jours, si mes informations sont correctes, même si l'on est choisi dans un programme de jeunes pilotes tel que celui de Ferrari, de Mercedes ou un autre, la plupart des jeunes doivent quand même apporter du budget eux-mêmes – et c'est un assez gros obstacle, car les budgets sont énormes, et la Finlande n'est pas un si grand marché, surtout de nos jours avec une économie chancelante. Globalement, les temps sont durs pour beaucoup d'entreprises, de gens et de familles. C'est particulièrement difficile de lever des fonds pour quelque chose comme le sport auto. C'est probablement l'une des raisons."
"En même temps, les très bons se font bel et bien sélectionner, en parvenant à montrer qu'ils ont un talent remarquable et qu'ils font quelque chose d'exceptionnel. Bien que le budget soit difficile à rassembler, certains jeunes pilotes peuvent probablement se regarder dans la glace et y trouver une autre raison [de leurs difficultés]."
Kovalainen a atteint la F1 grâce au soutien de Renault au début de sa carrière, mais ce n'était pas une garantie de réussite (comme l'ont découvert Loïc Duval et José María López), ce qui ne fait qu'illustrer le défi auquel sont confrontés les Finlandais.
Photo de: Renault F1
"Il faut vraiment faire régulièrement quelque chose d'exceptionnel. Je ne pense pas qu'il soit forcément nécessaire de remporter tous les championnats junior ou toutes les courses auxquelles l'on participe, mais il faut faire quelque chose de remarquable, quelque chose que les gens vont remarquer. Peut-être est-ce aussi quelque chose qui manque aux jeunes qui tentent de faire carrière en Formule 1."
Ne vous méprenez pas, Kovalainen n'entend pas qu'il a eu la tâche facile. "Il a été très clair très tôt que tant que j'étais suffisamment performant et qu'ils étaient satisfaits, ils pouvaient faire avancer ma carrière, ils pouvaient me mener au niveau supérieur à chaque fois", relate l'ancien protégé du Losange. "Mais en même temps, il y avait beaucoup de concurrence. On était [six] au tout début du programme de jeunes pilotes Renault, et finalement, j'ai été le seul à gravir les échelons jusqu'à devenir pilote Renault en Formule 1."
"Je n'ai pas remporté tous les championnats auxquels j'ai participé, mais chaque année je suis parvenu à signer des pole positions, à remporter des courses et à étonner les gens. Ils ont aimé ça, et c'était la clé pour aller jusqu'en F1."
En revanche, il y aura un Finlandais en Formule 3 cette saison : Tuukka Taponen, qui fait partie de la Ferrari Driver Academy depuis deux ans.
Plus récemment, le pilote franco-finlandais Marcus Amand a brillé en karting en remportant le championnat d'Europe CIK-FIA 2019 dans la catégorie OK-Junior, mais sa carrière en monoplace n'a pas décollé. Amand n'a remporté aucune victoire lors de trois années passées en Formule 4 et en Formule Régionale, et il a rejoint la Porsche Carrera Cup l'an dernier.
En revanche, il y aura un Finlandais en Formule 3 cette saison : Tuukka Taponen, qui fait partie de la Ferrari Driver Academy depuis deux ans. Taponen est triple champion de Finlande de karting et s'est également octroyé un titre mondial en 2021. L'an passé, il a remporté le championnat du Moyen-Orient de Formule Régionale, avant de prendre la troisième place dans la compétition européenne derrière Rafael Câmara et James Wharton, respectivement actuel et ancien juniors Ferrari.
Le jeune homme de Lohja, à 50 kilomètres à l'ouest d'Helsinki, s'attaque à la F3 avec ART Grand Prix, gardant à l'esprit le succès d'un compatriote dans ce championnat (alors dénommé GP3) avec cette même écurie.
"ART GP est une écurie que nous autres Finlandais connaissons bien. Par exemple, Valtteri Bottas a remporté le championnat avec ART GP avant d'être promu en Formule 1", souligne Taponen. S'il venait à imiter Bottas quatorze ans plus tard, le pilote de 18 ans remporterait le titre de F3 en tant que rookie avant des débuts en F1 dès 2027…
Taponen peut-il devenir le prochain grand espoir finlandais de la F1 ?
Photo de: ART Grand Prix
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