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Interview

Les frustrations, l'avenir, son style... Pedro Acosta se confie à Motorsport.com

Dans une interview exclusive, Pedro Acosta évoque tous les sujets, de son départ de KTM à son arrivée chez Ducati, en passant par des questions plus personnelles, sur sa détermination à gagner et sa relation à la peur.

Pedro Acosta, Red Bull KTM Factory Racing

Pedro Acosta se prépare à changer de dimension. Vainqueur de trois titres en l'espace de quatre ans avant de rejoindre le MotoGP – en Rookies Cup, Moto3 puis Moto2 – l'Espagnol a dû apprendre à gérer les frustrations avec une KTM qui ne lui permet pas de gagner en catégorie reine. C'est pour cette raison qu'il a décidé de quitter la marque pour Ducati l'an prochain.

Dans une longue interview accordée à Motorsport.com, Acosta se confie sur ce transfert et sur le changement de statut qu'il implique, puisqu'il va rejoindre le constructeur référence des dernières saisons et partager le garage du pilote le plus titré du plateau, Marc Márquez.

Dans cet entretien, Acosta évoque également sa personnalité qui le distingue des autres pilotes en MotoGP, sa détermination à gagner, la nécessité de changer d'approche depuis un an, sa relation à la peur et le flou qui persiste encore dans son esprit autour de  l'accident avec Álex Márquez à Barcelone.

Tu t'es rendu aux États-Unis pendant la pause estivale. As-tu pu t'éloigner du stress de la compétition ?

Il s'agissait des premières vraies vacances de ma vie. La première partie de l'année a été assez dure, avec tous les problèmes techniques que nous avons eus. Donc je me suis dit : "Je vais aller aux États-Unis et essayer de m'amuser avec quelques amis". Je suis aussi allé voir une course de NASCAR, ce qui était sur ma bucket list. J'ai vraiment apprécié. Je ne vais jamais dans cette partie du monde actuellement, j'ai passé de bons moments. C'était vraiment bien.

Considères-tu que tu es une personne qui a réussi ?

Je ne pense pas du tout avoir réussi. Oui, j'ai réussi pas mal de choses au début de ma carrière, j'ai remporté le titre Moto3 assez vite puis le titre en Moto2. Tout est arrivé très vite et, pour ma quatrième saison en championnat du monde, j'étais déjà en MotoGP, face aux meilleurs. À cet égard, j'ai réussi, et très vite, mais de l'autre côté, il me manque encore ce que j'ai voulu toute ma vie : gagner en MotoGP. On est sur la bonne voie.

Pedro Acosta a été titré dès sa première saison en Moto3.

Pedro Acosta a été titré dès sa première saison en Moto3.

Photo de: Gold and Goose Photography / LAT Images / via Getty Images

Contrairement aux autres sportifs de ta génération, qui adorent montrer leurs jouets ou les objets que la réussite leur apporte, il n'existe aucune photo de toi avec une supercar ou sur un yacht. Est-ce une question de vie privée ou de mode de vie ?

J'aime montrer aux gens qui je suis vraiment. On peut facilement s'emballer et j'aime me dire que j'ai les pieds fermement sur terre. Chez moi, personne ne laisse une opportunité pour que je décolle. Mais j'ai mes petits luxes : j'ai acheté un camping-car l'an dernier et maintenant, je passe beaucoup de temps sur les routes, je dors devant des lacs, ce genre de choses. C'est peut-être mon luxe.

VIDÉO - Interview : Pedro Acosta évoque son avenir

Avec mon premier salaire, j'ai acheté un van pour aller m'entraîner, mais je dormais sur le siège, jusqu'à une nuit où j'ai failli mourir de froid à Barcelone. C'est là que je me suis dit : "Il faut peut-être dépenser un peu plus et acheter quelque chose d'un peu plus sophistiqué".

Si la perspective d'avoir une moto performante avait été plus proche, je serais resté. Malheureusement, ça n'a pas été le cas.

Après six saisons chez KTM, tu as décidé de quitter le constructeur en fin d'année. Es-tu en paix avec la marque ?

Pas totalement. Je pense que KTM m'a tout donné à chaque stade de ma carrière et à chaque stade de notre relation. Mais je suis arrivé au stade où j'avais besoin d'un nouveau défi. Je ne veux pas paraître arrogant, mais depuis mon arrivée en MotoGP, je suis le meilleur pilote KTM sur la grille.

J'ai peut-être besoin d'un nouveau défi ou d'une chose qui redonne une étincelle. KTM m'a permis de gagner le championnat Moto3 et d'avoir tous les outils dont j'avais besoin pour gagner en Moto2. Si la perspective d'avoir une moto performante avait été plus proche, je serais resté. Malheureusement, ça n'a pas été le cas.

Donc tu as fini par te montrer impatient…

Probablement, oui. J'ai cru en ce projet pendant trois ans et il m'a offert opportunité sur opportunité. Mais je pense pouvoir aller plus loin, c'est pour ça que j'ai décidé de partir.

Ne jamais avoir gagné avec KTM en MotoGP devient frustrant pour Pedro Acosta.

Ne jamais avoir gagné avec KTM en MotoGP devient frustrant pour Pedro Acosta.

Photo de: Loic Venance / AFP via Getty Images

Les gens autour de toi disent que tu ne vis que pour gagner, mais tu n'as pas encore pu le faire en MotoGP. Comment gères-tu la frustration ?

Ce n'était pas facile à gérer l'an dernier, surtout parce que je me disais que si je ne gagnais pas, c'était de ma faute. Ensuite, quand on pense que quelque chose relève de sa propre responsabilité, c'est très difficile de se débarrasser de cette tension.

La personne qui m'a le plus aidée à le comprendre a probablement été Carmelo Morales, mon entraîneur. Il a une vision différente de la course et ça a été la clé pour comprendre qu'il y avait une limite claire. Le problème est que j'en demandais beaucoup plus à la moto que ce qu'elle pouvait donner, et à chaque fois je finissais par terre.

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Ce n'est pas vraiment mon style, mais à un moment j'y ai pensé en me disant 'Bon, un top 5 n'est pas si mauvais, et quand on sera bons, on pourra jouer le podium'. C'est peut-être pour ça que je suis plus performant cette année. Même avec les problèmes que nous avons rencontrés dans la première partie de la saison, j'ai régulièrement été proche du top 3.

Tu as fait tes débuts en MotoGP avec une grande attention des médias, et des comparaisons permanentes avec Marc Márquez. As-tu déjà été troublé par cette pression ?

Je ne pense pas que ça m'ait perturbé. Je ne lis pas trop ce qui se dit sur moi, et mon entourage est très sincère et me dit les choses en face. Ces attentes sont là depuis le premier jour, on me comparait déjà à Marc en Moto3.

Je pense que j'ai beaucoup mûri en passant du Moto2 au MotoGP. Lors de ma première saison en Moto2, je voulais obtenir les choses trop vite, mais je manquais de maturité. Au cours de cette première saison en Moto2, je pensais déjà à gagner le titre. À l'inverse, en Moto3 je pensais juste à engranger les points. En MotoGP, j'ai appris à gérer les attentes différemment.

L'an prochain, il n'y aura pas d'excuses et si les choses ne se passent pas bien, ce sera de ma faute.

L'an prochain, tu vas rejoindre l'équipe Ducati officielle, qui est la référence. Il n'y aura aucune excuse.

Sincèrement, j'en suis plutôt heureux. Actuellement, je m'interroge beaucoup sur la façon dont ça va se passer. En général, je ne pointe pas les gens du doigt pour dire qu'une chose n'est pas de ma faute. L'an prochain, il n'y aura pas d'excuses et si les choses ne se passent pas bien, ce sera de ma faute. C'est ce qui me satisfait. Je suis quelqu'un de très direct, même avec moi-même, et je pense que ça ne va apporter que du positif à ma carrière.

Après avoir affronté Marc Márquez, Pedro Acosta va partager son garage en 2027.

Après avoir affronté Marc Márquez, Pedro Acosta va partager son garage en 2027.

Photo de: Ferenc Isza / AFP via Getty Images

Tu vas partager le garage avec Márquez, qui a dominé tous ses coéquipiers. Qu'est-ce qui te fais penser que tu peux mettre fin à ce schéma ?

Je n'ai aucune idée de ce que je vais trouver dans le garage, sincèrement. Mais de l'autre côté, je n'ai aucune pression. Marc est en fin de carrière, je suis juste au début de la mienne. Il connaît tout le monde dans l'équipe, alors que je vais avoir besoin d'un peu de temps pour trouver le rythme dans le garage italien.

J'ai passé six ans chez KTM, je connais tout le monde depuis mes 16 ans. Je vais entamer un nouveau chapitre de ma vie, vous savez. Et je n'ai pas de pression. Heureusement, je vais être là au moins deux saisons. Je vais avoir le temps, d'abord d'entrer dans le rythme puis je verrai ce qu'il se passera lors de la deuxième.

Comment vois-tu ton arrivée chez Ducati ? Penses-tu qu'il y aura des points communs entre ton arrivée aux côtés de Márquez et celle de Jorge Lorenzo chez Yamaha en 2008, quand Valentino Rossi était en place ?

C'est possible, même si je n'y ai jamais pensé comme ça. Je suis très reconnaissant envers Ducati de me permettre de faire partie de ce projet alors que je n'ai pas encore gagné de course en MotoGP. À l'époque, Lorenzo était le pilote dominateur en 250cc, alors que j'ai déjà passé trois ans en MotoGP. Je n'ai pas d'attentes, je veux juste arriver le mardi après Valence et voir que je pourrai faire.

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Ta perception de Márquez a-t-elle changé depuis que tu roules face à lui et que tu l'affrontes en piste ?

Pas trop, sincèrement. Ce qui m'a le plus impressionné au sujet de Marc, c'est tout ce qu'il a dû traverser pour renouer avec le titre. On parle d'un pilote qui a passé plus de dix ans chez le plus grand constructeur mondial en gagnant beaucoup de titres. La souffrance qu'il a traversée sans que ce soit nécessaire – parce qu'il n'avait plus rien à prouver – montre une capacité à gérer la souffrance que l'on n'avait pas vue chez lui auparavant. Ce qui m'impressionne le plus chez lui, c'est la force mentale dont il a fait preuve après autant de blessures.

Pour atteindre son rêve, un rival serait capable de tuer tout le monde – du moins sur le plan sportif. Et si je ne peux pas être sincère avec quelqu'un, je préfère prendre du recul et garder une certaine distance. Je n'ai jamais eu d'amis dans le paddock et je suis content que ce soit le cas.

Dans un championnat où les pilotes s'entendent bien, tu restes tout le temps à l'écart de cette ambiance conviviale. Te sens-tu comme le mouton noir ?

Peut-être. Ou alors, je ne suis peut-être pas du genre à suivre la tendance générale. Je comprends que la plupart des pilotes soient proches les uns des autres et qu'on puisse discuter avec chacun d'entre eux. Mais nous avons tous le même rêve, et il est très difficile d'avoir une relation sincère avec quelqu'un qui veut exactement la même chose que toi. Pour atteindre son rêve, un rival serait capable de tuer tout le monde – du moins sur le plan sportif. Et si je ne peux pas être sincère avec quelqu'un, je préfère prendre du recul et garder une certaine distance.

Pedro Acosta veut garder une certaine distance avec les autres pilotes.

Pedro Acosta veut garder une certaine distance avec les autres pilotes.

Photo de: Gold and Goose Photography / LAT Images / via Getty Images

J'ai la sensation que la bonne ambiance dans le paddock favorise certains pilotes, et pénalise peut-être ceux qui sont moins agressifs.

C'est possible. Je n'ai jamais eu d'amis dans le paddock et je suis content que ce soit le cas. Je n'ai aucun scrupule à dépasser qui que ce soit. Par le passé, les grosses rivalités – Rossi-Biaggi, Crivillé-Doohan, Rossi-Márquez – n'étaient pas des relations faciles. C'est peut-être le piment qui manque au MotoGP actuellement.

On peut très facilement perdre sa concentration après deux drapeaux rouges. Parfois, les pilotes n'ont pas des pensées très claires.

Qu'as-tu ressenti juste après l'accident avec Álex Márquez à Barcelone ?

Rien de bon, sincèrement. Dans ces situations, quand l'adrénaline est très forte, on n'a pas des pensées très claires. Je n'avais jamais été impliqué dans un incident de la sorte. Même après l'arrivée, j'avais du mal à me rappeler exactement ce qu'il s'était passé. J'avais oublié certaines parties.

As-tu un souvenir plus clair maintenant ?

Maintenant je sais très clairement ce qu'il s'est passé. On sait quels sont les risques dans ce que l'on fait, mais relancer la course deux fois n'était peut-être pas le plus intelligent, parce qu'après il y a eu l'accident avec Zarco, Pecco et les autres pilotes. Il faut beaucoup se concentrer, et on peut très facilement perdre sa concentration après deux drapeaux rouges. Parfois, les pilotes n'ont pas des pensées très claires, ou ils ne prennent pas les bonnes décisions. Show must go on, mais sans pilotes, il n'y a pas de show.

Pedro Acosta a été impliqué dans le très gros accident d'Álex Márquez à Barcelone.

Pedro Acosta a été impliqué dans le très gros accident d'Álex Márquez à Barcelone.

Photo de: Gold and Goose Photography / Getty Images

Très peu de pilotes reconnaissent la peur sur une moto. As-tu des peurs en dehors de la piste ?

J'en ai beaucoup. J'ai vraiment peur des gros insectes. En piste, je dois dire que je n'ai jamais ressenti la peur. Quand on roule depuis son enfance, le pilotage d'une moto est naturel.

Même quand tu vois que tu vas tomber ?

Non, parce qu'il est ancré en nous que ça fait partie du jeu. J'ai eu de grosses chutes, mais je n'ai jamais eu de doutes en remontant sur la moto le lendemain. Ça fait partie du jeu et c'est ce que j'ai voulu toute ma vie.

Álex Márquez et Fabio Di Giannantonio vont faire le chemin inverse, en abandonnant une Ducati pour une KTM. Y a-t-il une chose qu'ils doivent savoir ?

Je pense qu'il est mieux qu'ils le découvrent eux-mêmes. Ils vont travailler avec des personnes incroyables. Au cours de mes trois premières saisons en MotoGP, j'ai eu la chance de travailler avec des personnes comme Dani Pedrosa. Pouvoir parler à une telle légende m'a aidé dans certains domaines, comme la gestion des pneus. KTM est de nouveau en progrès, et Álex et Diggia vont passer de bons moments.

Qu'est-ce qui va te manquer le plus chez KTM ?

Les relations humaines que j'ai construites pendant toutes ces années. Dans les plus petites catégories, même sous la barrière Ajo Motorsport, c'était une équipe d'usine KTM. Les gens vont me manquer, mais je vais rejoindre un garage qui a travaillé avec énormément de champions et je pense que ce sera fun de découvrir un nouveau monde.

Pedro Acosta va quitter un environnement très familier en fin d'année.

Pedro Acosta va quitter un environnement très familier en fin d'année.

Photo de: Gold and Goose Photography / LAT Images / via Getty Images

Suis-tu ce qu'il se passe en Formule 1 ?

Pas trop, sincèrement. Je soutiens Verstappen et Piastri, que je connais personnellement. J'aime vraiment leur caractère et leur vision de la course.

Que penses-tu de l'évolution du MotoGP et de sa tendance à rapprocher les week-ends de la Formule 1 ?

On dirait que ça plaît aux supporters. En tant que pilotes, on participe à beaucoup plus d'événements avec les passionnés, mais si ça aide le championnat à grandir, c'est exactement ce qu'il faut. Il y a dix ou 12 ans, si on entrait dans un bar le dimanche matin en Espagne, il y avait le MotoGP sur les écrans. C'est plus rare maintenant. Si ces initiatives aident à faire de nouveau grandir le MotoGP en Espagne, en Europe et partout dans le monde, je trouve ça génial.

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