Ces cicatrices que Ducati a dû panser après le passage de Valentino Rossi

Cela aurait dû être un mariage féérique, ce fut un échec cuisant. La direction de Ducati l'admet, il a fallu se remettre de "beaucoup de blessures" après l'échec du partenariat avec Valentino Rossi, en 2011 et 2012.

Ces cicatrices que Ducati a dû panser après le passage de Valentino Rossi
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Lorsque Pecco Bagnaia a définitivement validé son titre mondial à l'arrivée de la course de Valence, un poids indescriptible s'est ôté des épaules des dirigeants de Ducati. Voilà quinze ans qu'ils attendaient de revivre le sacre d'un de leurs pilotes, quinze saisons durant lesquelles l'espoir a parfois été permis mais a toujours cédé la place à la déception.

Avant Bagnaia lui-même en 2021, c'est Andrea Dovizioso qui s'en est le plus approché, trois fois dauphin de Marc Márquez au championnat. D'autres fois, le constructeur a pu penser qu'il avait opéré un gros coup en recrutant l'un des anciens lauréats de la catégorie reine, en vain. Il y a eu Jorge Lorenzo, qui n'a pas vraiment eu le temps de faire ses preuves, mais aussi dès les premières années qui ont suivi le triomphe de Casey Stoner, Nicky Hayden, arrivé trois ans après son titre avec Honda, et Valentino Rossi.

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Les ambitions étaient énormes à l'époque où le #46, au sommet de sa gloire, a intégré l'équipe basée tout près de son royaume de Tavullia, et la désillusion le fut tout autant. La star a alors connu ses plus faibles saisons avant les deux dernières qu'il disputerait près de dix ans plus tard, ne parvenant à sauver que trois podiums, sans aucune victoire alors que celle-ci ne lui avait encore jamais échappé en quinze ans de Grand Prix... Classé sixième et septième au championnat, il a bien vite fait demi-tour pour s'en aller retrouver Yamaha. Derrière lui, il laissait un champ de ruines.

"Personnellement, quand je suis arrivé chez Ducati en 2013, c'était quelques mois après qu'Audi ait acquis la société auprès des anciens propriétaires, Investindustrial. Il y avait des changements", a relaté Paolo Ciabatti, directeur sportif de Ducati Corse, lorsque Motorsport.com l'a interrogé sur la nature symbolique du titre de Bagnaia, issu de la VR46 Riders Academy dirigée par Rossi.

"Le principal changement a été que Filippo Preziosi a décidé de partir après deux années difficiles durant lesquelles il y avait eu de grandes attentes autour du partenariat entre Valentino et Ducati, qui n'avait pas apporté les résultats qu'ils attendaient. Cela a laissé beaucoup de blessures dans l'organisation, à de nombreux niveaux."

"Normalement, quand les choses vont bien, même les problèmes personnels entre les gens peuvent être gérés, mais quand cela va complètement mal et que vous êtes sous la pression extrême de la presse, de vos partenaires et de vos sponsors, que vous n'obtenez pas de résultats, il va facilement y avoir des gens qui rejetteront la faute sur quelqu'un d'autre. Et cela détruit l'équipe et le groupe. Quand je suis revenu chez Ducati, la situation était un peu celle-là et nous avons donc dû laisser partir certaines personnes fin 2013."

Paolo Ciabatti et Gigi Dall'Igna en 2015

Paolo Ciabatti et Gigi Dall'Igna en 2015

"Si je repense à 2013 − et si je suis honnête − j'ai voulu partir à la moitié de la saison. Nous n'allions nulle part. Ducati sortait de deux années sans succès avec Valentino, nous avions désormais Dovizioso et Nicky [Hayden] et nous étions toujours autant en difficulté. Les médias étaient très négatifs avec nous et disaient que nous n'allions nulle part, ce qui était vrai dans une certaine mesure parce que nous n'avions pas de direction technique claire cette année-là."

Paolo Ciabatti a alors trouvé le soutien de Claudio Domenicali, nouveau patron de la marque. "Je lui ai tout simplement parlé ouvertement et je lui ai dit : 'C'est une situation dans laquelle nous n'allons nulle part, et si ça continue comme ça, ça va être très négatif pour l'image de l'entreprise'." Il fallait une prise de conscience, puis une réaction. "J'ai dit que nous devions faire quelque chose et qu'il fallait que ce soit quelqu'un qui soit capable de gérer un projet techniquement complexe comme le MotoGP", a ajouté le directeur sportif.

C'est alors que Claudio Domenicali a convaincu Gigi Dall'Igna de quitter Aprilia pour Borgo Panigale fin 2013. Et l'ingénieur a peu à peu commencé à redresser le programme du constructeur. "Depuis, les choses se sont beaucoup mieux passées", a repris Paolo Ciabatti. "C'était difficile aussi parce que Ducati n'est pas [un constructeur] aussi grand que les Japonais et nous devons donc nous appuyer sur le sponsoring et les partenariats. Or, à ce moment-là, il était très difficile de trouver des gens qui voulaient investir dans Ducati."

"[Avec] Valentino, ils étaient vraiment prêts à [nous] soutenir pour obtenir la meilleure visibilité possible, mais nous n'avons pas [réussi] et il a été difficile de reconstruire cette crédibilité. Elle ne peut se bâtir que sur les résultats. Vous pouvez faire des promesses, mais si vous sortez d'un contexte de non-réussite [il est difficile de convaincre les gens]. Donc, ce n'était pas facile et quand on repense à ces dix dernières années, c'est vraiment une grande chose d'en être là où nous en sommes aujourd'hui."

Une fois les changements internes effectués, Ducati a peu à peu dû se reconstruire une image rassurante pour ses partenaires et convaincre le public et les médias. Pour Claudio Domenicali, il y a peut-être eu une certaine forme d'impréparation face au recrutement de Valentino Rossi, qui a apporté avec lui des attentes extrêmes et dont les mauvaises performances ne pouvaient passer inaperçues.

"Nous ne réussissions pas à gérer le boomerang médiatique de Valentino et nous avons accusé le coup", a décrit l'administrateur délégué de Ducati, cité par La Repubblica. "Quand on prend le pilote le plus célèbre en Italie, avec neuf titres mondiaux, et que l'on n'arrive pas à gagner, on écorne son image. Je suis devenu administrateur délégué en 2013, alors qu'il venait de partir, et j'ai ramassé les morceaux."

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Avec Gigi Dall'Igna, le groupe s'est reconstruit et la Desmosedici a subi les mutations qui, sur la durée, allaient la ramener vers le sommet. La saison 2014 a servi de transition, mais dès le mois de mai la GP15 commençait à se dessiner. Elle allait offrir à Ducati une belle série de podiums avant, dès 2016, le retour des Rouges à la victoire.

Si son excellence technique est souvent louée, Dall'Igna − "l'un des meilleurs ingénieurs moto au monde" pour Paolo Ciabatti − ne manque jamais de mentionner la qualité des équipes qui l'entourent à Borgo Panigale et qui ont œuvré avec lui à cette reconstruction. Son arrivée n'a en effet pas entraîné le bouleversement total des ressources humaines que l'on aurait pu penser à l'époque.

"Je tiens à reprendre les mots de Gigi : 'Je suis venu chez Ducati en pensant que c'était un désastre. J'ai trouvé les bonnes personnes et j'ai juste dû organiser le travail.' Le savoir-faire était déjà chez Ducati", a ainsi relaté Davide Tardozzi, team manager, auprès du podcast officiel du MotoGP. "Gigi a été très intelligent pour sélectionner et faire avancer les bonnes idées. Les connaissances étaient [là]. Je pense que 90% des employés de Ducati Corse sont les mêmes qu'à cette époque catastrophique."

"Quelqu'un devait organiser le travail, décider quelle idée de la planche à dessin méritait d'être sélectionnée pour investir dessus. Gigi est un manager fantastique. C'est évidemment un bon ingénieur parce que pour sélectionner les bonnes idées, il faut savoir de quoi on parle. Mais il a toujours donné du crédit aux employés de Ducati. Je pense que nous avons environ 125 personnes qui étaient là lors de cette période catastrophique, en 2012 et 2013. Gigi fait un fantastique travail de leader."

Avec Vincent Lalanne-Sicaud

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