Esteban Ocon a-t-il vraiment un problème avec ses coéquipiers ?
À quoi pense-t-on lorsque l'on évoque Esteban Ocon ? À un pilote rapide ? Certainement. À un compétiteur acharné ? Sans aucun doute. Mais probablement aussi à des accrochages entre coéquipiers. Mais cette réputation ne serait-elle pas injuste ?
Parlons d'un pilote qui a fait ses débuts avec une écurie de fond de grille avant d'intégrer une structure plus importante, où il a affronté un coéquipier bien en place qui en était le leader pendant plusieurs années. Tout ne s'est pas déroulé sans heurts. Outre quelques désaccords sur la stratégie ayant donné lieu à des échanges radio animés, il y a eu quelques accidents. Rien d'inattendu lorsqu'un pilote jeune et ambitieux rejoint une écurie, pas pour jouer les seconds rôles, mais pour y faire ses preuves.
Avez-vous deviné de qui il s'agit ? Un dernier indice : il parle français.
Son nom, bien sûr, c'est Charles Leclerc. À moins que vous n'ayez eu quelqu'un d'autre en tête.
La veille de sa deuxième victoire en Formule 1, au Grand Prix d'Italie 2019, Charles Leclerc a sérieusement agacé Sebastian Vettel ainsi que son patron, Mattia Binotto, en refusant d'offrir l'aspiration à son coéquipier à la fin des qualifications. Le pilote allemand a ensuite désobéi aux consignes d'équipe à Sotchi en refusant de céder la position qu'il avait gagnée au départ grâce à l'aspiration du Monégasque. Quelques mois plus tard, les deux hommes se sont accrochés et ont abandonné au Grand Prix de Styrie 2020.
En Formule 1, les coéquipiers ne doivent pas s'accrocher. Idéalement, ils devraient toujours faire passer les intérêts de l'équipe avant les leurs. Mais il arrive tout de même qu'ils se percutent, et ils désobéissent souvent aux consignes d'équipe, ou du moins les remettent en question. Cette description d'un "pilote jeune et ambitieux" pourrait aussi être celle de Max Verstappen. Sa défense face à Daniel Ricciardo à Bakou en 2018 avait peut-être dépassé les bornes. L'accrochage qu'il avait provoqué était déjà le deuxième entre les deux pilotes Red Bull, après celui du Grand Prix de Hongrie 2017. Et l'on se souvient du fameux "Non !" du pilote néerlandais, dès sa première saison chez Toro Rosso, quand il lui avait été demandé de laisser passer son coéquipier Carlos Sainz à Singapour.
L'accrochage entre Verstappen et Ricciardo à Bakou, en 2018.
Photo de: Sutton Images
Ni Charles Leclerc ni Max Verstappen n'ont la réputation d'être de mauvais coéquipiers. Charles a probablement une image trop sympathique pour être perçu comme un méchant, et Max... il gagne. Blague à part, ils n'ont pas cette réputation parce qu'ils sont simplement considérés comme des individus extrêmement compétiteurs et que l'on pardonne à de tels pilotes de parfois faire passer leurs propres intérêts d'abord.
Pour Esteban Ocon, cependant, l'image de "quelqu'un qui s'accroche constamment avec ses coéquipiers" s'est installée au fil du temps, surtout si l'on parcourt les réseaux sociaux. Afin de comprendre les origines de cette perception, il faut remonter à l'époque où il côtoyait Sergio Pérez chez Force India. En 2017 et 2018, tous les deux ont eu leur lot d'accrochages.
"Je ne sais pas exactement pourquoi", répond Esteban Ocon en haussant les épaules lors d'un entretien accordé à Motorsport.com. "Je pense que les choses ont parfois été exagérées. Oui, il y a eu quelques incidents, c'est sûr, et j'aurais parfois aimé que ça se passe différemment."
"Mais avec le recul, j'ai fait de mon mieux pour travailler avec l'équipe et mon coéquipier, et je pense qu'à chaque fois, nous avons atteint ensemble les objectifs possibles avec notre voiture, que ce soit avec Sergio, Daniel [Ricciardo], Fernando [Alonso] ou Pierre [Gasly]. Honnêtement, j'ai bien travaillé avec chacun d'entre eux. Oui, il y a eu des incidents que j'aurais aimé voir se dérouler différemment, c'est certain. Mais sur la durée, il y en a eu très peu."
"Très peu", vraiment ?
Esteban Ocon devant Sergio Pérez au GP de Hongrie 2018.
Photo de: Glenn Dunbar / Motorsport Images
Au cours de leurs deux saisons passées ensemble, Sergio Pérez et Esteban Ocon ont été impliqués dans cinq incidents distincts, même si le Français tient à préciser que cela n'a jamais affecté la position finale de Force India au championnat. Compte tenu de la hiérarchie de l'époque, les deux coéquipiers se sont souvent retrouvés face-à-face, leur écurie étant à la fois loin des premiers mais suffisamment devant le reste du milieu de grille.
"Il y en a eu cinq ?", s'amuse Esteban Ocon lorsque l'on évoque ces souvenirs. "Je me rappelle de tous, c'est sûr. J'ai toujours essayé de faire de mon mieux dans la voiture, j'ai toujours essayé de tirer le maximum de tout ce que j'avais entre les mains. Ce n'est jamais une bonne chose d'avoir un contact avec son coéquipier, et je ne le souhaite pas."
"Mais oui, c'est arrivé quelques fois parce que nous étions très proches. La première année, en 2017, nous étions la plupart du temps entre la sixième et la huitième place, toujours sur la même ligne de la grille. Maintenant... Oui, jeune et affamé, j'ai dit des choses dans la presse que je ne dirais probablement pas maintenant. Et j'ai un respect total pour Checo, c'était vraiment un plaisir d'être son coéquipier."
Aujourd'hui, Esteban Ocon est beaucoup plus prudent avec les médias. Ce qu'il aurait toutefois pu ajouter, c'est que les gens ont tendance à oublier que sur ces cinq incidents, un seul était en grande partie de sa faute : celui à Bakou, en 2017, quand il a serré Sergio Pérez contre le mur dans le premier tour, à la sortie du virage 3.
Plus tard cette année-là, en Hongrie, le Mexicain a touché la voiture du Français au premier virage. Quelques semaines plus tard, il l'a serré à deux reprises contre le mur avant le Raidillon. C'est après cette course qu'Esteban Ocon s'est emporté devant les micros : "Il n'est pas très professionnel. Il n'a jamais fait ça avec un autre coéquipier, je pense que je vais aller le voir d'homme à homme et lui dire la vérité. Il ne me fait pas peur."
Dans la foulée, il a publié un tweet resté célèbre, accusant Pérez d'avoir tenté de le "tuer" par deux fois ce jour-là.
Esteban Ocon sous les couleurs de Force India.
Photo de: Jerry Andre / Motorsport Images
Un an plus tard, à Singapour, les deux pilotes s'accrocheront à nouveau après une tentative du Français de dépasser dans le premier tour. Envoyé contre le mur par son coéquipier, il avait dû abandonner. Mais alors que quatre des cinq incidents étaient principalement dus à une défense exagérée de Sergio Pérez, c'est Esteban Ocon qui a hérité de l'étiquette de "mauvais coéquipier".
Elle est vraisemblablement apparue bien plus tard, peut-être lorsqu'il a partagé le garage Alpine avec Fernando Alonso. Les deux hommes ont eux aussi connu leur part de frictions en piste. Souvenez-vous du message radio de l'Espagnol après le premier tour au Grand Prix de Hongrie 2022 : "Jamais de ma vie je n'ai vu une défense comme celle d'Esteban aujourd'hui. Jamais".
Pourtant, en deux ans, ils ne se sont touchés qu'une seule fois, lors d'une course sprint au Brésil. En tentant de dépasser Esteban Ocon dans la longue ligne droite, Fernando Alonso avait endommagé son aileron avant. "Merci à notre ami", avait réagi le double champion du monde à la radio. Alors que leur collaboration allait prendre fin, il avait également prétendu en interview qu'il était "toujours en train de se battre contre une voiture tout au long de l'année", dans une allusion à peine masquée au pilote tricolore.
Il y a probablement une part de vérité dans cette affirmation, mais on peut également rappeler que Fernando Alonso n'a jamais hésité à faire passer les messages qui l'arrangeaient devant la presse. N'oublions pas que le coéquipier qu'il a sans doute le plus encensé durant sa carrière reste Stoffel Vandoorne, qu'il battait systématiquement en qualifications. Et à l'écouter aujourd'hui, Lance Stroll est un futur champion du monde.
Fernando Alonso et Esteban Ocon à Interlagos en 2022.
Photo de: Mark Sutton / Motorsport Images
"Nous avons connu quelques bagarres, c'est sûr", acquiesce Esteban Ocon. "Mais oui, en deux ans, nous ne nous sommes touchés qu'une seule fois, et ça n'a pas eu de conséquences car nous avons fait la course de notre vie le lendemain. Nous sommes partis dernier au Brésil et je crois que Fernando a terminé cinquième, et moi huitième."
"Mais j'admire énormément Fernando. Il a toujours été un des pilotes que j'ai le plus respecté pour ce qu'il a fait, pour son talent et pour son habileté en piste. Pour moi, c'est le pilote qui sort le plus des sentiers battus. Et je lui parle beaucoup ! Même aujourd'hui. Lors de la présentation F1 75 Live, on parlait de karting. Parce que nous vivons et nous respirons pour la course, et c'est un point commun que nous partageons. C'était un honneur de travailler avec un tel champion, un double champion du monde."
Esteban Ocon ne veut pas entrer dans une joute verbale, et c'est compréhensible compte tenu de la sensibilité du sujet. Surtout maintenant, après deux années passées aux côtés de Pierre Gasly et le très médiatique accrochage de Monaco, qui lui a valu une vague de critiques sur les réseaux sociaux.
"Avec Pierre, c'est une très longue histoire", sourit-il. "Je pense que nous sommes les seuls à pouvoir comprendre d'où nous venons et quelles sont nos relations. Mais même Pierre lui-même a dit que nous avions maintenu l'unité dans l'équipe lors des moments difficiles. Et vous savez, parfois, heureusement que nous étions là pour sauver le navire."
"C'est une bonne chose d'avoir vécu des moments comme ceux au Brésil. Même si nous avons notre propre histoire, ces moments-là resteront gravés pour nous deux. D'où nous venons, je ne crois pas que quiconque dans le monde aurait cru que nous serions dans la même équipe et sur le podium en F1. C'était formidable de vivre cette expérience ensemble."
Esteban Ocon et Pierre Gasly sur le podium à Interlagos en 2024.
Photo de: Lubomir Asenov / Motorsport Images
Compte tenu de leur animosité, c'est un peu comme si le monde entier n'attendait que l'accrochage. Le restart au Grand Prix d'Australie 2023, n'a pas vraiment changé grand-chose car il est évident que les deux pilotes s'étaient retrouvés fortuitement dans cette situation. Il fut largement considéré comme un incident de course. En revanche, l'accrochage de Monaco l'an dernier, cette fois clairement imputable à Esteban Ocon, a provoqué un déluge de critiques à son égard.
"Même s'il y a eu Monaco, ça n'a pas pénalisé l'équipe", souligne-t-il. "J'ai assumé. J'aurais aimé que les choses se passent différemment, c'est sûr. Mais nous avons fait de notre mieux à chaque fois. Et je pense que nous avons tiré le maximum de la voiture tout au long de ces deux saisons."
Bien qu'il ne s'étende pas sur le sujet, Esteban Ocon reconnaît qu'il est frustrant d'être à ce point critiqué, d'autant plus que peu de gens ont en réalité essayé de se pencher objectivement sur son soi-disant passif avec ses précédents coéquipiers.
"Dès qu'il y a un gros titre, les gens se jettent dessus", regrette-t-il. "Mais que puis-je dire ? De mon point de vue, nous avons fait tout ce que nous devions faire [avec chaque écurie] et saisi les opportunités quand elles se présentaient. Et nous avons bien travaillé ensemble, avec Pierre, avec Fernando, avec Daniel. Nous avons aussi bien travaillé avec Checo. Nous avons coché les cases et c'est le plus important."
"Je ne suis pas là pour percuter mon coéquipier. C'est n'importe quoi. C'est ce que les gens cherchent. Et quand tout le monde rit d'un sujet, les gens aiment suivre et s'engager sur la même voie. Mais avec le temps, j'espère que ce sera oublié."
Esteban Ocon et son ingénieure de course Laura Müller.
Photo de: Simon Galloway / Motorsport Images
Esteban Ocon est le premier à admettre qu'il aime la course acharnée. Comme tous les autres pilotes de F1, c'est un compétiteur. S'il avait eu la chance d'avoir une voiture capable de gagner, cette tendance à se battre contre tout le monde, y compris ses coéquipiers, aurait pu être considérée comme la marque d'un futur champion. Dans une certaine mesure, c'est ce qui s'est passé chez Force India, mais l'étape suivante n'a jamais été franchie.
À certaines occasions, il aurait probablement dû être un peu plus prudent face à un coéquipier, mais il n'aurait pas tort non plus de souligner qu'il n'a jamais eu un partenaire tendre face à lui. Et comme certains d'entre eux sont beaucoup plus suivis sur les réseaux sociaux, il a probablement donné à leurs fans des raisons de ne pas l'aimer.
Avec cette image qui lui colle à la peau, qu'elle soit justifiée ou pas, il sait probablement qu'il ne peut pas se permettre de donner encore du grain à moudre à ses détracteurs. Dans sa nouvelle aventure chez Haas, pour la première fois de sa carrière, il sera clairement le pilote le plus expérimenté. Désormais, c'est son voisin de garage qui est le jeune ambitieux.
Esteban Ocon et Oliver Bearman.
Photo de: Zak Mauger / Motorsport Images
"Je ne m'attarde pas vraiment là-dessus", assure Esteban Ocon sur ce sujet. "L'équipe compte évidemment sur moi pour mon expérience. Et ce que je pense est parfois très important, en faisant très tôt des commentaires pour voir où progresser, identifier les faiblesses et les forces de la voiture. L'équipe y a été très réceptive."
"Vous savez, Ollie [Bearman] a plus d'expérience que moi au sein de l'équipe ! Bien sûr, j'ai des années d'expérience en course, mais il est arrivé comme un rookie le mieux préparé possible. Et c'est très bien, car je suis sûr que nous allons aider l'équipe à progresser très vite une fois que nous serons au premier Grand Prix, et ce sera important pour tirer le maximum."
Une chose est sûre : indépendamment de sin image, Esteban Ocon a été recruté par Haas pour son implication avec l'équipe. Son nouveau patron et ami de longue date, Ayao Komatsu, a loué la collaboration exemplaire entre Nico Hülkenberg et Kevin Magnussen pendant deux ans, en dépit de leur propre passif. C'est exactement ce qu'il attend d'Esteban Ocon et Oliver Bearman.
Pour le Français en particulier, il n'y a pas de meilleure occasion de se débarrasser de la réputation qui lui colle à la peau depuis trop longtemps.
Partager ou sauvegarder cet article
Abonnez-vous pour accéder aux articles de Motorsport.com avec votre bloqueur de publicité.
De la Formule 1 au MotoGP, nous couvrons les plus grands championnats depuis les circuits parce que nous aimons notre sport, tout comme vous. Afin de continuer à vous faire vivre les sports mécaniques de l'intérieur avec des experts du milieu, notre site Internet affiche de la publicité. Nous souhaitons néanmoins vous donner la possibilité de profiter du site sans publicité et sans tracking, avec votre logiciel adblocker.
Meilleurs commentaires