On avait dit "Plus jamais ça"...
L'intervention d'une grue sur la piste de Suzuka au Grand Prix du Japon a ravivé les pires souvenirs dont on aimerait tant se débarrasser. Elle sonne aussi comme un insupportable échec à ne pas reproduire les mêmes erreurs. Il y a eu la sidération, il y a aussi des mots. Pour Jules...
Voir des F1 s'élancer sous la pluie et dans la grisaille de Suzuka est, à elle seule, une image qui ravive de douloureux souvenirs. Quand le départ du Grand Prix du Japon a été donné en temps et en heure, dimanche matin, après trois années d'absence de l'épreuve, il y avait dans les yeux rivés sur les 20 pilotes téméraires une once d'inquiétude, ou au moins de fébrilité. Il y a eu le magnifique duel entre Verstappen et Leclerc en abordant le premier virage qui a vite rappelé pourquoi on aimait tant ce sport. Puis Carlos Sainz a perdu le contrôle, parti en aquaplaning dans des conditions de visibilité bien trop déraisonnables.
La voiture de sécurité, puis le drapeau rouge, ont presque eu un effet rassurant. Jusqu'au moment où l'on a vu Pierre Gasly s'extraire de sa monoplace, dans une colère noire, bien trop inhabituelle pour s'expliquer par une contrariété d'ordre sportif. Dans ce monde où tout va si vite, les éléments nous ont rapidement sauté aux yeux. Ou plutôt, les images de l'impensable : une grue sur la piste détrempée de Suzuka alors que les monoplaces roulaient encore. Sidération.
La course est restée interrompue deux heures durant, dans l'attente d'une fenêtre météo un peu plus favorable, et la colère est montée. Elle a poussé les pilotes à agir, de manière plus ou moins visible. Lando Norris et Sergio Pérez sont sortis de leur bulle de concentration pour tweeter leur incompréhension et dénoncer la situation. Tous ont également échangé entre eux dans ce moment qui ne s'y prête habituellement pas du tout, preuve du malaise évident. George Russell, investi de ses responsabilités à la tête du GPDA, l'association des pilotes, a cherché à joindre directement le président de la FIA. Une fédération internationale qui, dans un premier temps, a communiqué en appuyant sur la vitesse de Gasly sous drapeau rouge.
Traitons la parenthèse tout de suite : oui, le Français roulait trop vite après avoir dépassé la zone où il a croisé cette grue. Les données dont disposent les commissaires sont claires, l'intéressé a lui aussi reconnu son tort, et la sanction est logiquement tombée. Mais cette infraction est un second volet, qui pourrait même être totalement dissocié des vraies raisons de la colère.
La preuve que le chemin sera long
Quand Gasly s'est présenté devant la presse après la course, ses mots ont été ceux d'un homme qui avait certainement le sentiment d'avoir été lâché par les personnes en charge d'assurer sa sécurité. En invoquant la mémoire du regretté Jules Bianchi, en évoquant des circonstances similaires, il a mis ses mots sur ce qui trottait dans notre tête à tous depuis le petit matin. Sur place, nos envoyés spéciaux ont relaté à quel point interroger Gasly après ces événements avait constitué un moment poignant.
Après ce Grand Prix aux circonstances décidément lunaires – où l'attribution des points et le moment où a été abaissé le drapeau à damier ont été confus –, la FIA a annoncé l'ouverture d'une enquête. Prévisible. La FIA enquêtera sur les pratiques de la FIA. Et l'on repense aux récentes remarques de Sebastian Vettel, prônant une Formule 1 qui serait capable de se soumettre à l'évaluation d'un organisme externe et indépendant.

Dix mois après la finale controversée d'Abu Dhabi, le coup est peut-être rude. Le dernier Grand Prix de la saison dernière avait suscité une polémique sportive, et non d'ordre sécuritaire, mais avait cristallisé l'attention sur le fonctionnement de la direction de course et sur les moyens humains et pratiques probablement limités de celle-ci. Le président de la FIA a changé, Mohammed Ben Sulayem a affiché sa volonté de changer les choses, a lié les actes à la parole, a demandé du temps aussi. Ne condamnons pas sa bonne volonté. Il n'est pas question maintenant de jeter l'opprobre sur des femmes et des hommes qui font leur travail, mais plutôt de constater que l'ampleur de la tâche va naturellement bien au-delà du simple renvoi d'un homme, fut-il Michael Masi, sous l'intenable pression qui ne laissait de toute manière aucune autre possibilité.
Ce qui s'est passé dimanche 9 octobre à Suzuka démontre que l'analyse du nouveau président est sans doute la bonne, à savoir que le besoin de réformer est profond, que remettre de l'ordre prendra du temps, qu'il y aura encore et toujours des failles à combler pour un sport où les enjeux sont certes gigantesques au niveau sportif et économique mais où, en premier lieu, des hommes risquent leur vie. On ne peut pas jouer avec la leur.
Bien sûr que la FIA ne joue pas. D'ailleurs, le chemin parcouru ces dernières années a été colossal. L'instauration puis l'acceptation du Halo, qui a démontré toute son utilité, en est une démonstration incontestable. Romain Grosjean peut en témoigner, tout comme de la conscience et des compétences de ceux qui lui ont porté assistance lors de son accident à Bahreïn en 2020. En réalité, s'il y a aujourd'hui cette colère, c'est parce qu'elle doit rappeler le devoir d'intransigeance, cette quête permanente de ne rien laisser passer et de laisser à l'incompressible hasard la part la plus infime qui soit. Parce que l'erreur est humaine, mais qu'à un tel niveau on n'y a malheureusement pas le droit.
Ce n'était évidemment pas délibéré, mais le fait est qu'il y avait dans la présence de cette grue sur la piste un manque de respect insupportable à la mémoire de Jules Bianchi, à ses proches, à tous ceux qui l'ont connu, et à tous ceux qui ont vécu le drame de Suzuka il y a huit ans. On pense aussi à Adrian Sutil et aux commissaires, témoins démunis et choqués à jamais par ce qu'ils ont vu ce jour-là. On pense évidemment plus que tout à Philippe Bianchi, terriblement touché dimanche quand il a appris ce qui se passait au Japon. On avait dit "Plus jamais ça" en 2014 : que désormais tout soit fait pour s'y tenir.
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