Le Mans 1955 : pourquoi un documentaire veut rompre le silence
Ce mardi 8 octobre sort un documentaire consacré à la catastrophe des 24 Heures du Mans 1955. Il rouvre l'une des pages les plus sombres de l'histoire du sport automobile, non sans une certaine complexité.
La catastrophe des 24H du Mans 1955.
Photo de: LAT Images
Les 24 Heures du Mans 1955 auraient pu être les dernières de l'Histoire. Théâtre d'une catastrophe sans précédent, elles ont pourtant continué, dès l'année suivante, au prix d'une vraie remise en cause sécuritaire, devenue ensuite un invariable credo. Pourtant, le retentissement de grande ampleur avait provoqué des mesures drastiques au-delà de nos frontières, à l'image de l'interdiction des courses automobiles en Suisse.
Pour bon nombre de Sarthois, cet événement est un marqueur historique. Personnellement, elle s'est ancrée par le récit d'un père pour qui elle reste le souvenir le plus lointain qu'il puisse retrouver. Il était tout petit garçon et vivait dans un bureau de poste, à une dizaine de kilomètres du circuit des 24 Heures du Mans.
"Je me souviens très bien d'une certaine effervescence", a-t-il souvent raconté. "Les gens arrivaient d'un peu partout, et je me souviens de ma mère qui essayait de joindre le docteur. On essayait de regrouper l'ensemble des médecins du département pour faire appel à eux."
"Après, il y a eu les jours, les semaines, les mois qui ont défilé, et j'ai appris davantage par mes parents et même rencontré des gens qui étaient sur le circuit, nous racontant qu'untel ou untel avait été tué, des enfants qui étaient sur les épaules des papas..."
Des paroles qui traduisent déjà, en filigrane, à quel point la tragédie des 24 Heures du Mans 1955 reste un sujet délicat, complexifié par les silences, par une forme de pudeur évidente aussi, et par la compassion que l'on ressent encore avec beaucoup d'émotion à l'égard des familles des victimes.
Le poids de l'Histoire
La Mercedes-Benz 300 SLR de Pierre Levegh et John Fitch.
Photo de: Motorsport Images
Sept décennies après un drame qui a profondément marqué le territoire, on a tout de même fini par davantage comprendre cet accident qui reste, à ce jour, le plus grave de l'Histoire du sport automobile. Le samedi 11 juin 1955, peu avant 18h30, la Mercedes pilotée par Pierre Levegh s'était envolée dans le public, faisant 82 morts et plus de 120 blessés.
Les circonstances mettront des années à s'éclaircir, permettant d'écarter certaines théories mais pas toutes, de répondre à des interrogations mais pas toutes. On est toutefois en mesure aujourd'hui de reconstituer la dynamique d'un accident qui avait impliqué quatre voitures et dont l'origine se trouvait dans l'entrée au stand bien trop brusque de Mike Hawthorn au volant de sa Jaguar.
Tout ceci, le film réalisé par Emmanuel Reyé le raconte de manière très documentée et éclairée. Sauf qu'il est à part, car il repose avant tout sur une histoire personnelle, sur un secret de famille trop longtemps enfoui : avant ses 17 ans, il ignorait tout de la mort de deux de ses oncles, Claude et François Reyé, figurant parmi les victimes de la catastrophe de 1955.
Ce n'est que des années plus tard qu'Emmanuel Reyé s'est intéressé de plus près au sujet. Puis cette "quête personnelle" est devenue une "enquête", jusqu'à ressentir "un besoin viscéral de mettre cette histoire en images".
"L'histoire des silences et des non-dits est vraiment le maître-mot dans ce film, c'est le fil rouge", explique-t-il à Motorsport.com. "Parce que c'est ce qui m'a interpellé quand j'ai commencé à travailler dessus : en fait, pourquoi on n'en parle pas ?"
"Mes grands-parents ont été blessés au plus profond de leur être par cette histoire qu'ils ont portée à bouts de bras sans pouvoir l'exprimer. Je me suis toujours dit, à juste titre, que ce drame avait considérablement changé la vie de tout le monde au sein de ma famille. J'ai eu envie de faire la lumière sur les circonstances."
Un doc qui remue
Emmanuel Reyé voulait comprendre et rendre hommage à son histoire familiale.
Photo de: Federation Studio
"Le Mans 1955, une tragédie française", c'est le nom du documentaire d'Emmanuel Reyé. Il y fait le choix de montrer la réalité et l'ampleur de la catastrophe, sous un angle finalement assez rare. Les images sont dures mais essentielles pour contribuer aussi à l'humanisation des victimes dont le réalisateur raconte l'histoire.
"C'était important que mes oncles soient incarnés, et les autres personnes aussi, et qu'il y ait des images un peu ‘crues'...", assume Emmanuel Reyé après avoir confié sa réticence initiale. "Je dois vous avouer que lorsqu'on a fait le montage, on avait utilisé uniquement des images en basse définition. Ce n'est qu'après que l'on a acheté les images en haute définition, avec plein de détails que je n'avais pas vus... Ça m'a bouleversé."
Le difficile équilibre entre histoire familiale et recherche de vérité autour d'un événement historique connu de tous est atteint avec beaucoup de justesse. Surtout, les réponses qu'obtient peu à peu Emmanuel Reyé, mais également les interrogations qui s'accumulent, permettent de resituer le contexte général et politique autour d'un événement survenu dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Plus il s'interroge, plus le mur qui se dresse devant l'auteur semble s'élever. Et le spectateur, suivant ce cheminement et cette réflexion, se nourrit des mêmes interrogations, des mêmes réponses, puis de ses propres convictions. Poignante, l'œuvre ne laisse pas insensible, et c'est sans doute sa plus grande réussite, en plus d'apporter un point d'accroche nouveau. Le film remue, questionne, interroge, que ce soit sur l'accident en lui-même, sur ses suites, ou sur la capacité humaine de livrer au grand jour un secret de famille.
C'est l'aboutissement d'un travail qui s'est étendu sur cinq ans, "un putain de tourbillon, assez dingue", confie Emmanuel Reyé. "Je n'ai jamais ressenti un truc pareil", ajoute-t-il en concédant une crainte légitime au moment de laisser le public aller à la rencontre de son documentaire.
"C'est beaucoup d'appréhension et d'humilité, parce que je me suis mis à nu, c'est vraiment un exercice que je n'avais jamais fait auparavant", précise-t-il. "Ça reste une aventure humaine que je ne pense pas revivre un jour, quelque chose d'unique. C'est émotionnellement très fort."
Une histoire commune mais pas partagée
Une sobre plaque commémorative de la catastrophe traverse les décennies sur le circuit du Mans.
Photo de: Rainer W. Schlegelmilch / Motorsport Images
Le réalisateur confesse également son regret devant "pas mal de fins de non-recevoir" lorsqu'il a cherché à entrer en contact avec l'Automobile club de l'Ouest, organisateur historique des 24 Heures du Mans.
"Ça m'a évidemment d'autant plus galvanisé pour avoir envie de comprendre et de creuser", souligne-t-il. "Je ne comprenais pas pourquoi, bien que faisant partie de leur histoire, et de la mienne - on a donc tout simplement un truc en commun -, ils ne souhaitaient pas en parler."
Emmanuel Reyé revendique pourtant un état d'esprit particulièrement apaisé sur la question. Interrogé sur son rapport à l'épreuve des 24 Heures du Mans aujourd'hui, il ne laisse pas la place à la moindre ambiguïté.
"Je n'ai pas du tout de haine contre eux, d'envie de me venger ou quoi que ce soit d'autre", insiste-t-il. "J'ai vraiment voulu raconter cette histoire pour rendre hommage à ma famille et à toutes les victimes de ce drame. Ça me paraissait hyper important qu'aujourd'hui ce soit fait, parce que ça ne l'a jamais vraiment été."
"Je n'ai aucune animosité envers les gens de l'ACO, bien au contraire. Je serais ravi de discuter avec eux sur plein de sujets, mais pour l'instant ce n'est pas le cas. J'espère qu'ils regarderont le film et qu'ils auront un autre regard sur le projet."
Sur ce point, il convient en effet de préciser que l'ACO n'a pas pris part à la réalisation ni à la production du documentaire. Contacté par Motorsport.com, l'organisme a précisé sa position quant à cette absence d'implication qui, après une première approche de l'équipe du film en 2019, a été confirmée définitivement trois ans plus tard.
"En 2022, relancé par la production, l'ACO lui a signifié son refus de mettre à sa disposition ses images d'archives pour la raison suivante : par respect pour les proches des victimes de cet accident, l'ACO a toujours refusé de diffuser des images montrant des corps", nous fait-on savoir. "La production de ce reportage n'ayant pas voulu s'engager sur ce point et n'autorisant pas l'ACO à consulter le documentaire en amont de la diffusion, décision a été prise de ne pas s'y associer."
L'Automobile club de l'Ouest tient également à rappeler qu'il "entretient régulièrement des contacts avec les proches des victimes et les assure de son plein soutien". Lors de la prochaine édition des 24 Heures du Mans, qui aura lieu en marge du 70e anniversaire de la catastrophe, "un hommage sera rendu aux victimes".
L'affiche du documentaire "Le Mans 1955, une tragédie française".
Photo de: Federation Studio
"Le Mans 1955, une tragédie française"
Film documentaire, 1h30
Réalisé par Emmanuel Reyé
Mardi 8 octobre à 20h45 sur Planète+ et disponible sur myCanal
Produit par Federation Studio France (Isabelle Dagnac)
Écrit par Emmanuel Reyé et Aurore Aubin
Sélectionné en avant-première au Hot Docs Festival de Toronto
Prix du Best International Documentary Feature Film au Seattle Film Festival
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