Les confidences de Ron Dennis sur ce qui rendait Senna si "phénoménal"
À l'occasion du 30e anniversaire de la mort d'Ayrton Senna, nous rendons hommage au légendaire Brésilien avec une interview de son ancien patron chez McLaren, Ron Dennis. Lui qui partageait quelque chose d'unique avec le pilote, se livre sur les détails de leur relation et sur ce qui rendait le triple Champion du monde si "formidable".
Ayrton Senna, la légende
Un dossier spécial pour retracer la carrière d'Ayrton Senna, pilote légendaire qui a marqué de son empreinte l'histoire de la Formule 1.
Les carrières de Ron Dennis et d'Ayrton Senna se sont liées à jamais lorsque le Brésilien a remporté ses trois titres de Champion du monde avec l'écurie McLaren. Il y a une dizaine d'années, le journaliste de Motorsport.com Jonathan Noble avait pu recueillir le témoignage de l'ancien directeur de l'équipe britannique sur sa collaboration avec l'homme qui a le plus marqué son passage à la tête de McLaren... Nous le republions.
Peu de personnes, si ce n'est aucune, ne sont mieux qualifiées pour parler du pilote Ayrton Senna que Ron Dennis, son patron chez McLaren. C'est la voix de Ron Dennis qui résonne peut-être le plus dans des moments comme celui-ci, remplis de nostalgie. Sa relation avec Senna n'était pas seulement une collaboration sportive réussie, elle était bien plus profonde que cela. Il s'agissait d'un parcours de vie. Sous la houlette de Ron Dennis, Senna est passé du statut d'adolescent de la F1 à celui de superstar des Grands Prix. En travaillant avec son pilote, l'Anglais a beaucoup appris sur la passion, le sacrifice et l'engagement nécessaires pour réussir.
Ayrton Senna et Ron Dennis avant une séance de qualifications.
Photo de: LAT Images
Mais même aujourd'hui, après toutes ces années écoulées depuis ce week-end fatidique à Imola, Ron Dennis a encore du mal à s'ouvrir sur les émotions qui l'ont traversé le jour où Senna a perdu la vie. Il éprouve également une certaine frustration à l'idée que d'autres aient été plus enclins à donner leur point de vue.
"Il n'y a rien de plus certain que les choses comme celle-ci, qui se produisent et qui changent votre vie", dit-il en repensant au Grand Prix de Saint-Marin 1994. "À ce moment-là, j'ai pris la décision de fermer les stands. Il n'y a aucun moyen de partager ces choses là. Vous pouvez vous afficher, agiter les bras et prétendre l'avoir connu mieux que quiconque. Et certaines choses dans le film Senna, certaines personnes qui ont parlé, je dirais que ces gars-là n'étaient rien. Ils n'avaient rien à voir avec la vie d'Ayrton. Ils ne le connaissaient pas. Et ils sont assis là, à parler dans le film, comme s'ils étaient des amis perdus de vue depuis longtemps. Ce n'est pas ce qui s'est passé."
Le temps a quelque peu apaisé la douleur de Ron Dennis. En effet, certaines de ses célèbres histoires avec Senna, comme le tirage au sort pour régler son salaire lorsqu'il a rejoint McLaren, et le pari de manger un chili à 10 000 dollars au Mexique une année, sont entrées dans l'histoire et ont été racontées un nombre incalculable de fois. Mais ce dont Ron Dennis n'a jamais parlé aussi ouvertement, c'est du côté émotionnel de sa relation avec Senna. Comment leurs chemins se sont croisés, puis séparés, puis de nouveau croisés et enfin séparés pour toujours.
Josef Leberer, physiothérapeute de McLaren, aux côtés d'Ayrton Senna.
Photo de: Sutton Images
Ron Dennis croit fermement au processus de "scénarisation rétrospective", qui consiste à adapter des événements à une histoire pour donner l'impression que le destin a déterminé le déroulement de certaines choses. La fiction brouille parfois la réalité. "Après-coup, on adapte le scénario à l'histoire", explique-t-il. "Personne ne peut contester qu'il s'agissait bien du scénario, car la réalité l'a prouvé."
Il suggère que c'est exactement ce qui est arrivé à Senna à Monaco en 1988, après ce qui doit être son tour de qualification le plus célèbre. Selon lui, le fait que le pilote ait parlé plus tard d'avoir agi dans le subconscient, d'avoir une expérience religieuse, a participé à la révision de l'histoire. "En réalité, il n'était qu'un pilote de course phénoménal", explique-t-il pour simplifier.
Ayrton Senna dans les stands.
Photo de: LAT Images
Mais le plus intéressant est que Ron Dennis n'opte pas pour une telle réécriture de l'histoire lorsqu'il évoque ses propres rencontres avec Senna. En effet, il serait trop facile, sachant comment leurs carrières se sont entrecroisées, de laisser croire que leurs multiples réunions n'étaient simplement que le fruit du destin. En réalité, il se souvient ne pas avoir été réellement impressionné par l'attitude de Senna lors de leur première rencontre, même s'il n'y avait aucun doute quant à son talent exceptionnel. Après les titres remportés par le jeune Brésilien en Formule Ford 2000 britannique et européenne en 1982, Ron Dennis lui a tendu la main. En échange d'une option sur un futur contrat, il était prêt à financer le passage du pilote en Formule 3 britannique pour 1983.
"Je ne me souviens plus de ce qu'il demandait, si c'était une option ou un test en F1, mais je lui ai dit que s'il me donnait une option, je paierais sa saison de F3", explique Ron Dennis. "Mais il m'a fait comprendre très clairement, bien que de manière très calme, qu'il n'était pas intéressé. Il avait les capacités et voulait être indépendant. Je n'ai pas trop apprécié, mais je l'ai respecté."
Ron Dennis s'est rappelé de cette rebuffade lorsque Senna a effectué un test pour McLaren à l'hiver 1983 : "Lorsqu'il a commencé à piloter, je me suis dit : 'Je vais te rendre la monnaie de ta pièce, je ne serai pas trop impressionné par ce que tu feras dans la voiture'", raconte Dennis. "'Même si je le suis, je te le dirai pas !'"
"Lors des essais, il est apparu très arrogant parce qu'il voulait absolument prendre l'avantage. Il s'assurait que la voiture n'était pas endommagée par les autres jeunes, demandait s'il allait avoir des pneus neufs, etc. On pouvait voir que c'était le genre à toujours avoir raison. C'était un individu très attaché à ses principes. Il ne m’a donc pas beaucoup plu. Il était rapide, mais je n'étais pas très intéressé. Il était trop jeune pour piloter dans notre équipe, donc cela n'avait pas vraiment d'importance. Nous l'avons laissé partir se faire les dents ailleurs."
Bien entendu, le destin les a réunis par la suite. Ron Dennis se souvient qu'il a remarqué Senna pour la première fois lors du Grand Prix de Monaco 1984, lorsque le Brésilien, au volant de la Toleman, chassait la McLaren d'Alain Prost en première position sous une pluie battante, avant que la course ne soit interrompue prématurément. Quatre ans plus tard, Senna, déjà vainqueur avec Lotus, était l'enfant prodige de McLaren et entamait une ère inoubliable pour l'équipe, qui débutait avec son premier titre mondial en 1988.
Ron Dennis avec Alain Prost 2e, Niki Lauda 1er et Champion du monde et Ayrton Senna 3e.
Photo de: LAT Images
Après avoir été rebuté par certains traits de la personnalité de Senna, Ron Dennis a fini par les apprécier et par s'en inspirer : "Je me suis surpassé parce que je pouvais voir l'engagement qu'il mettait dans son pilotage", dit-il. "Comme dans toute situation, si quelqu'un vous montre que vous pouvez faire encore plus d'efforts, vous le faites. Il a montré ce qu'il était prêt à faire pour atteindre ses objectifs. Et il m'a emmené vers le haut. Je pense qu'il faut essayer d'être aussi bon que la personne qui est à nos côtés. J'aimais ses principes."
Les années de Senna chez McLaren ont été marquées par de très bons moments, mais aussi par de très mauvais. Il y a également eu des fois où Ron Dennis a dû faire ce qu'il fallait pour le bien de l'équipe, même si cela impliquait de sacrifier certains intérêts personnels. Il se souvient qu'après la dispute entre Senna et Prost à Imola en 1989, il s'est rendu à un test à Pembrey pour les confronter sur ce qui s'était passé, et plus particulièrement pour exprimer son mécontentement face à la bombe médiatique qu'avait été l'effondrement de leur relation.
Ron Dennis, Ayrton Senna, McLaren
Photo by: Sutton Images
"Je ne suis pas du tout fier de cette histoire", déclare Ron Dennis. "Nous avions un van Mercedes avec deux banquettes l'une en face de l'autre. J'étais très en colère parce que les pilotes n'avaient pas à s'occuper des médias. Je suis allé à Pembrey, et comme vous devez le savoir, je ne suis pas tendre. Je les ai tous les deux fait fondre en larmes. Ma logique était que si j'étais le méchant et que je pouvais les rendre hostiles envers moi, alors ils ne seraient pas hostiles l'un envers l'autre. J'espérais qu'ils se rallient en se disant : 'Ron n'est-il pas un peu trop dur ?' C'était un bon moyen de les forcer à s'unir, en faisant de moi la cible."
Cependant, le mal était déjà fait et les tentatives de Ron Dennis de faire en sorte que Senna et Prost s'entendent ont finalement échoué. La période où les deux pilotes étaient coéquipiers chez McLaren a été marquée par l'animosité liée à leur rivalité. Mais les derniers mois de la vie de Senna ont montré un net apaisement de ces tensions, dès lors qu'ils n'étaient plus des concurrents directs. Pour Ron Dennis aussi, la fin du partenariat entre Senna et McLaren à la fin de l'année 1993 a marqué un changement radical dans sa relation avec le Brésilien, et il admet qu'ils avaient peut-être besoin de se séparer.
"C'était un homme loyal", se souvient-il. "Mais je pense qu'au moment où nous sommes arrivés à notre dernière course ensemble [Australie 1993], nous avions tous les deux besoin de souffler un peu l'un de l'autre. Notre relation était très intense."
Ayrton Senna, McLaren
Photo by: Rainer W. Schlegelmilch
Pourtant, même avec un contrat signé chez Williams, Senna hésitait toujours à quitter le navire. Ron Dennis était déterminé à ne pas le laisser partir sans se battre et admet que si le timing de l'association de McLaren avec Peugeot pour 1994 avait été légèrement différent, les événements auraient pu prendre une autre tournure.
"Lors du dernier GP [de Senna avec McLaren], bien sûr, tout le monde était très ému", explique-t-il. "Je ne citerai pas de noms, mais il y en avait qui était tellement sous le coup de l'émotion que j'ai dû dire : 'Pour l'amour du ciel, j'essaie de faire en sorte qu'il reste ici, je n'ai pas besoin que vous soyez dans cet état, restez calme ! Et il hésitait. Il hésitait vraiment. Mais il a dit : 'J'ai signé un contrat'. Je lui ai dit que pour rompre un contrat, il fallait prouver le préjudice subi. Et que, de toute façon, je garantirais tout s'il y avait un problème. Il m'a répondu : 'Eh bien, je me suis engagé. J'ai promis de m'engager.' Mais le soir, j'ai quand même réussi à le garder pour la course du lendemain."
"Je voyais bien qu'Ayrton luttait contre sa loyauté en quittant l'équipe. Et, aussi désastreuse que fut notre expérience avec Peugeot, dès que nous avons annoncé que nous allions utiliser leurs moteurs, c'est-à-dire après son départ, il a téléphoné et a dit : 'Si vous aviez fait ça deux mois plus tôt, je serais resté', parce qu'il ne voyait tout simplement pas comment gagner sans un moteur d'usine."
Ayrton Senna sur la première marche du podium aux côtés de son patron Ron Dennis.
Photo de: LAT Images
Le passage de Senna chez Williams n'a duré que trois courses avant qu'il ne trouve la mort à Imola. La fin abrupte de l'une des carrières les plus légendaire de la F1 a privé le sport automobile de sa plus grande star, mais a aussi contribué à en faire une légende. Ron Dennis reconnaît que, comme ça a été le cas pour les stars de la pop et les icônes d'Hollywood qui ont disparu dans la fleur de l'âge, l'un des effets d'une mort prématurée est l'avènement d'une certaine immortalité.
Lorsqu'on lui demande pourquoi tant de gens considèrent Senna comme le plus grand pilote, il répond : "Je pense que c'est parce qu'il a été incroyablement fort pendant toute la période qu'il a passée sur la planète. Je ne vois aucun point positif au fait qu'il ait eu un accident et qu'il ait perdu la vie, mais ce que l'on n'a pas vu, c'est un déclin. On se souvient qu'il était incroyablement compétitif et puis, boum, il n'était plus là. Alors, de quoi vous souvenez-vous ? Je ne me suis jamais demandé à quoi ressemblerait Ayrton s'il était là aujourd'hui. Mais une chose est sûre, c'est qu'il aurait l'air beaucoup plus vieux et qu'il aurait eu d'autres choses dans sa vie qui auraient pu nuire à sa réputation."
Néanmoins, Ron Dennis tient à souligner que ce n'est pas seulement parce qu'il est mort que Senna garde ce statut de figure emblématique de la F1 si longtemps après sa disparition.
"Avant tout, il était formidable. Il avait de bonnes valeurs. Il était très attaché aux principes. Je me souviens, bien sûr, de la course de Suzuka [en 1990], où Prost et lui sont entrés en collision au premier virage. J'ai regardé toutes les traces, les pédales de frein et d'accélérateur, et pas besoin d'être Einstein pour comprendre ce qu'il s'était passé. Il est rentré au stand et je lui ai dit : 'Tu me déçois'. Il a compris. Il n'a pas eu besoin d'en dire plus. C'était l'un de ses rares moments de faiblesse."
Ayrton Senna, McLaren Ford MP4/8
Photo by: Sutton Images
Alors, Senna était-il le plus grand aux yeux de Dennis ? "Je pense qu'il est juste de dire qu'il était le meilleur à son époque, sans aucun doute", dit-il. "On peut se demander ce qui se serait passé si Sebastian Vettel avait couru contre Senna dans la même voiture. Mais tout cela est subjectif. Pour moi, Sebastian a montré ce qu'étaient la discipline et le sacrifice. Il [était] totalement engagé. Bien sûr, vous entendez les histoires de sa petite amie qui s'assoit dans les tribunes [plutôt que d'être une distraction dans les stands]. Et qu'est-ce que cela signifie ? Pour moi, cela signifie un sacrifice. Cela signifie 'Je veux me donner à 100 %'."
Ayrton Senna, vainqueur, avec Ron Dennis.
Photo de: LAT Images
Il est inévitable que les anniversaires tels que celui du 1er mai incitent à ressasser le passé, en particulier en se concentrant sur les meilleurs moments. Mais il y a une vérité dans la relation Dennis/Senna : elle a traversé tant d'épreuves et comporté tant de succès, de bonheurs, de tensions et d'émotions qu'il devient impossible d'en retenir un seul moment marquant. C'est peut-être aussi le cas pour Senna : tant de ses victoires ont été formidables, tant de ses tours de qualifications ont été exceptionnels, qu'il a placé la barre trop haut.
"Il y a peu de choses qui me viennent à l'esprit", concède Ron Dennis. "Mika [Häkkinen] a dépassé Michael Schumacher dans la montée à Spa [en 2000]. J'ai retenu mon souffle pendant 30 secondes après. C'était une manœuvre stupéfiante. Mais les tours de qualifications d'Ayrton étaient toujours à couper le souffle. Il était tellement génial qu'il est difficile de dégager une seule chose. C'était tout simplement un type formidable."
Et, par-dessus tout, un homme qui nous manque toujours, même après toutes ces années.
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