Hommage à Frank Williams
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Hommage à Frank Williams

Comment Frank Williams a créé sa propre équipe

Même s'il a ouvert une structure privée en 1969, en engageant une Brabham, Frank Williams a toujours considéré la saison 1977 comme le vrai point de départ de son équipe.

Comment Frank Williams a créé sa propre équipe

D'une Brabham en 1969, la structure Frank Williams Racing Cars est ensuite passée à une De Tomaso en 1970, une March entre 1971 et 1972 et, enfin, son propre châssis en 1973 avec le soutien du constructeur Iso Rivolta. Les performances n'étaient pas au rendez-vous dans les jeunes années de Frank Williams en catégorie reine et, toujours à la recherche d'argent, il ouvrit sa porte à l'homme d'affaires canadien Walter Wolf pendant la saison 1975, après les départs successifs d'Iso et de Marlboro.

Après sept douloureuses années sans le sou, Williams entrevoyait la lumière au bout du tunnel début 1976. D'une part, Wolf incarnait le rôle de portefeuille ; de l'autre, il apportait dans ses valises les voitures et les actifs de l'écurie Hesketh. Néanmoins, la saison 1976 s’avéra un naufrage complet, la 308C (rebaptisée FW05) étant peu compétitive.

L'ambitieux Wolf demanda alors à Harvey Postlethwaite, le talentueux designer de Hesketh, de concevoir une toute nouvelle voiture pour 1977, puis fit appel à Peter Warr, un ancien de Lotus, pour prendre la direction de l'équipe à la place de Frank Williams. Ce dernier se vit confier le poste ingrat de chercheur de sponsors, ainsi évincé de sa propre équipe. Alors, lorsque la toute nouvelle Wolf WR1 s'imposa au Grand Prix d'Argentine, en janvier 1977, Williams n'était pas présent pour célébrer cette victoire retentissante.

Frustré par les remaniements en interne, Williams avait tout simplement décidé de repartir de zéro en créant une structure baptisée Williams Grand Prix Engineering. Après toutes ces années de dur labeur, il n'avait plus rien, ayant perdu son adhésion à la FOCA [l'ancienne association des constructeurs, ndlr] dans l'affaire Wolf. Cependant, il avait un contact, le pilote belge Patrick Nève, et un sponsor, la Brasserie Belle-Vue.

Fort de quelques succès en Formule Ford et en Formule 3 en Grande-Bretagne, Nève avait déjà saisi une opportunité en F1 avec RAM puis Ensign, en 1976. Une fois un accord avec Williams trouvé, le pilote montra de belles choses lors de l'International Trophy (une épreuve réservée aux monoplaces de F2) à Silverstone, en terminant troisième avec le meilleur tour.

Toutefois, cette forme ne se répéta jamais en Formule et certaines voix dans le paddock laissèrent entendre que sa March n'était pas au poids réglementaire à Silverstone, probablement pour duper de potentiels investisseurs... Mais qu'importe la vérité derrière cette rumeur, Williams parvint à se dégoter un nouveau sponsor avant de commencer la saison : la compagnie aérienne Saudia.

Première sortie pour Patrick Nève au volant de la Williams en Espagne

Première sortie pour Patrick Nève au volant de la Williams en Espagne

Mais Williams pouvait aussi compter sur les talents de Patrick Head. Le Britannique avait déjà fait appel aux services de l'ingénieur durant la période Williams-Wolf, lorsque Postlethwaite travaillait sur le développement de la WR1. Séduit par l'idée de concevoir une monoplace de Formule 1 à partir d'une feuille blanche, Head répondit positivement aux sirènes de Williams.

"J'étais encore chez Wolf et nous faisions des essais en Afrique du Sud", se souvient Head. "Frank m'a appelé et m'a dit : 'J'ai encore monté [une équipe], nous avons un budget de 10 courses, est-ce que tu veux te joindre à nous ?'. Je lui ai dit que j'y réfléchirai et que je répondrai à mon retour. Je pense que le temps était venu de faire mes propres affaires. La première année [en 1977], nous utiliserions la voiture de quelqu'un d'autre, puis nous ferions la nôtre en 1978. Cependant, je ne crois pas avoir pensé au-delà de la première année."

1978 : Patrick Head et Frank Williams présentent la Williams FW06 dans leur usine de Didcot

1978 : Patrick Head et Frank Williams présentent la Williams FW06 dans leur usine de Didcot

La mission première de Williams était de trouver un châssis de seconde main. Frank opta pour une March 761, conçue pour disputer la saison 1976, et donna au cofondateur Max Mosley la coquette somme de 14 000 livres. Ensuite, il prit sur quatre moteurs Cosworth DFV d'occasion. Frank avait désormais un pilote, un sponsor, une voiture avec un moteur et un ingénieur. Il ne lui manquait plus qu'une usine.

La nouvelle équipe prit ses quartiers à Unit 10, Station Road, à Didcot. Les formalités administratives trainèrent mais, à une date qui reste gravée dans la mémoire de Head, Williams et lui emménagèrent prématurément.

"J'ai oublié pourquoi nous n'avions pas de clé", poursuit Head. "Il fallait vraiment que nous nous installions rapidement, le Grand Prix d'Espagne approchait. Alors nous sommes entrés par effraction le 28 mars 1977. Le sol était dégueulasse, c'était une ancienne usine de tapis ou quelque chose comme ça. Il n'y avait aucune machine, aucun équipement, rien du tout. Il fallait tout mettre en place et nous avions désespérément besoin d'avancer."

À peine un mois plus tard, l'équipe était en route pour disputer son premier Grand Prix, à Jarama : "On avait un chauffeur un peu taré. Wolf possédait un super camion bleu brillant et, lors de notre première course, le type est rentré dedans et a causé des dégâts considérables..."

Il y avait 31 engagés en Espagne et seulement 25 places sur la grille de départ. En qualifications, Nève ne trembla pas, arrachant le 22e temps. Le dimanche, bien aidé par les nombreux abandons et autres problèmes mécaniques, le Belge remonta jusqu'à la onzième position avant qu'une crevaison ne le fasse redescendre d'une place au drapeau à damier, avec quatre tours de retard sur le vainqueur Mario Andretti.

Au-delà de ce résultat totalement anecdotique, Williams Grand Prix Engineering était lancé. L'équipe fit l'impasse sur la manche suivante, à Monaco, et organisa une séance d'essais à Zolder, qui allait accueillir le Grand Prix de Belgique en juin. Malheureusement, Nève eut un accident, ce qui demanda des efforts conséquents pour réparer le châssis.

"[March] avait dit à Frank que c'était un châssis de 1976", précise Head. "Lorsqu'il a été renvoyé pour les réparations, les mécaniciens ont fait un super travail mais en décapant la peinture, ils ont découvert qu'il s'agissait du châssis de 1974 et qu'il avait été repeint plusieurs fois !"

L'accident n'a certainement pas aidé, étant donné que l'équipe fonctionnait avec peu de moyens : "Le budget était censé être de 200 000 dollars. Nève devait apporter 100 000 et Frank mettre les 100 000 restants. Nous avons fini par avoir 180 000, parce qu'il n'avait récolté que 80 000 mais, à l'époque, c'était beaucoup d'argent. Je n'ai pas vraiment mis mon nez dans le budget mais nous ne dépensions presque rien. Nous prenions des vols très bon marché et nous logions dans les hôtels bas de gamme dégotés par Frank."

"À l'époque, c'était très amusant, mais je ne suis pas sûr que je serais heureux de retenter l'expérience aujourd'hui ! Sur chaque circuit, nous louions une petite caravane de 3,5 mètres comme motorhome... Cette année-là, nous avons participé à 11 courses et je crois que nous ne nous sommes pas qualifiés à trois reprises. Cela vous marque vraiment. Lorsque vous faites vos bagages et que vous partez le samedi soir, alors que tous les autres restent sur place et préparent leurs voitures pour la course, ça fait mal. Ça fait vraiment mal..."

Sous la pluie, Nève se classe dixième du GP de Belgique 1977

Sous la pluie, Nève se classe dixième du GP de Belgique 1977

En 1977, Nève a terminé dans le top 10 quatre fois (seuls les six premiers étaient récompensés), avec une septième place au Grand Prix d'Italie comme meilleur résultat. "Pour être honnête, je dois dire que [Nève] n'était pas un gros dur", estime Head. "La F1 était un peu au-dessus de ses capacités."

"Je ne me suis pas rendu à Watkins Glen [pour le Grand Prix des États-Unis] parce que je travaillais sur la nouvelle voiture. Mais apparemment, il avait escaladé le vibreur dans une chicane et était rentré au stand en disant à l'équipe de vérifier la suspension. Il y avait environ une heure entre les deux séances d'essais mais il est resté dans la voiture et n'a pas voulu en sortir. Les gars ne comprenaient pas pourquoi."

"Dans la nuit, lorsqu'ils ont retiré le siège, tout le dessous de la monocoque était déformé. C'est ce qui était si drôle chez lui. Quelqu'un de normal serait sorti [de la voiture] et aurait dit : 'Je suis désolé, j'ai un peu abîmé la monocoque'. Ce n'est pas comme si nous étions lourds avec lui, nous ne lui avons pas collé une énorme pression ou quelque chose comme ça. C'était un drôle de personnage..."

Alors que l'équipe s'est agrandie pendant l'année, de nouvelles personnes ont été engagées, dont un jeune employé nommé Ross Brawn, lui aussi issu de l'aventure Wolf-Williams. "J'imagine que j'étais quelqu'un de romantique au début", se remémore Brawn. "J'avais été accueilli par Patrick et Frank, et Frank était assez charismatique. Quand il s'est fait virer [en 1976], le jeune garçon romantique que j'étais a vécu cela comme une injustice. Lorsque l'opportunité de partir s'est présentée, je n'ai pas ressenti d'attachement particulier envers Wolf Racing. Cela aurait probablement été le cas si Frank et Patrick étaient encore là. La décision fut facile à prendre."

Brawn a passé la majeure partie de la saison 1977 à travailler en Formule 3 avant de rejoindre Williams en fin d'année : "C'est parce que j'ai appris à connaître Patrick chez Wolf et travaillé pour lui que je suis revenu [en F1] lorsque lui et Frank ont créé Williams. Je me souviens que j'étais le 11e employé, en comptant Patrick, Frank et les secrétaires. Il n'y en avait pas beaucoup quand je suis arrivé à Didcot."

Head admet qu'il ne pensait pas à l'époque que Brawn deviendrait une figure majeure de la F1 : "C'est vraiment extraordinaire. J'ai mené un entretien avec Ross pour le poste chez Wolf. Il avait fait un stage à Harwell [établissement de recherche atomique à Didcot, ndlr] et je l'ai pris comme machiniste dans l'atelier très modeste qu'ils avaient."

"Il était tout à fait clair que Ross était un gars intelligent mais, même quand il est passé chez Williams et que nous lui avons donné quelques projets à faire, je n'ai jamais réalisé qu'il était capable de faire beaucoup plus que ce que nous lui confions. Lorsque vous employez des gens, il est toujours très intéressant d'identifier ceux qui sont capables de faire beaucoup plus. Ross était beaucoup plus facile à vivre à cette époque qu'aujourd'hui. On ne sentait pas vraiment d'ambition chez lui. Si elle était là, il la cachait bien !"

GP d'Afrique du Sud 1978 : En terminant au pied du podium, Alan Jones offre à Williams ses premiers points

GP d'Afrique du Sud 1978 : En terminant au pied du podium, Alan Jones offre à Williams ses premiers points

Avec son bras droit, Neil Oatley, Head a passé les derniers mois de 1977 à concevoir ce qui allait devenir la Williams FW06. La monoplace, désormais totalement peinte aux couleurs de Saudia, fit ses débuts en Grand Prix en janvier 1978, en Argentine. Comme l'année passée, seule une voiture était engagée et celle-ci fut confiée à Alan Jones.

Vainqueur du Grand Prix d'Autriche 1977 avec Shadow, Jones était un pilote talentueux. Aussi belle que bien née, la FW06 mettait donc en valeur tout les compétences de l'Australien. Williams est soudainement passé de retardataire à sérieux outsider et, en 18 mois seulement, les victoires ont commencé à suivre.

"On ne se battait pas avec les gros en 1977", rappelle Head. "Mais en 1978, on commençait à les embêter. Nous avions [un budget de] 350 000 livres en 1978, ce qui était bien assez pour gérer une voiture, mais Frank continuait à nous loger dans ses asiles de nuit..."

Concernant Nève, il n'a jamais figuré dans les plans de Williams au-delà de la saison 1977. Le Belge n'a été aperçu qu'une seule fois l'année suivante, lorsqu'il tenta de se qualifier au Grand Prix de Belgique avec une March privée, sans succès.

Pour Frank, cette première saison avec la vieille March, synonyme de renaissance, est toujours restée importante à ses yeux. "Je n'ai pas de mauvais souvenirs de la saison 1977", avait-il confié lorsque l'équipe avait fêté son 20e anniversaire, en 1997. "Mais avec le fait de ne pas se qualifier et d'être en queue de peloton, on voyait régulièrement quelqu'un arriver en furie pour nous engueuler parce que nous l'avions gêné en se faisant prendre un tour."

"À la première tentative, je n'étais arrivé à rien en étant tout seul. Mais on m'a donné l'opportunité de recommencer et je l'ai saisie. Je pense qu'il ne faut pas oublier [la saison] 1969, elle a joué son rôle, mais l'évènement majeur date de 1977. C'était très difficile mais c'était amusant, ça en valait la peine, et nous étions convaincus que nous y arriverions."

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