Édito - Risky business

Le risque semble être le mot du moment en MotoGP. Rossi prendrait trop de risques à l'entraînement et Márquez en course. Mais qu'attend-on d'eux, au juste ?

Certains observateurs s'emportent en voyant des pilotes moto "prendre des risques" et mettre en péril leur place dans la course au titre, voire leur intégrité. On leur reprochera tantôt leur méthode d'entraînement ou leur stratégie de course, ces moments où ils flirtent avec la limite et peuvent, en se confrontant au danger, glisser du fil sur lequel ils évoluent.

Est-ce à dire qu'un bon pilote doit être un bon gestionnaire ? Que le talent pur de pilotage a tout autant de valeur que le calcul et la stratégie ? Le point de vue se défend, certains pilotes ont construit leur carrière sur une approche relativement mesurée face à d'autres, plus funambules, ayant écrit parmi les pages les plus spectaculaires de la compétition. Je ne vais pas mentir, je suis beaucoup plus sensible à un pilote qui se donne à fond qu'à un sage gestionnaire qui tendrait à faire basculer le show survolté que peut être la course moto dans la tiédeur d'une balade dominicale. Bien entendu, tout pilote sait mieux que personne que la moindre performance dans une discipline aussi pointue est en soi un exercice de force, le fruit d'un effort dont nous ne pourrons jamais mesurer la teneur. Il n'empêche qu'un Troy Bayliss provoquant la colère de son team manager quand il continuait à pousser en dépit du fait qu'il avait course gagnée a toujours beaucoup plus fait grimper mon taux d'adrénaline qu'un pilote à l'approche moins jusqu'au-boutiste. Je n'y peux rien, c'est la chair de poule qui parle.

Si je dois me faire l'avocat du diable, je reconnais que j'aurais peut-être un point de vue différent si j'avais été le Davide Tardozzi de Bayliss, un directeur d'équipe ou, pire, un sponsor, qui tremblerait chaque dimanche de voir son pilote envoyer dans le gravier une moto qui ne représente pas qu'un enjeu sportif, mais aussi une valeur commerciale et marketing. Peut-être pourrais-je craindre que mon pilote, qui porte l'étendard de ma marque dans la lutte pour le titre, ne gâche des mois d'efforts et d'investissement en repoussant la limite inutilement et en se blessant.

Puisque j'ai la sérénité de pouvoir suivre les courses sans considérations mercantiles, je m'en tiens à mes émotions primaires, ainsi qu'aux autres grandes notions chères aux pilotes : le feeling et la confiance. Combien sont-ils à tenter de nous expliquer, à nous autres simples observateurs, que pour être performants ils doivent attaquer, car seule une approche incisive leur permet de se sentir à l'aise et en confiance ? Cette gestion du risque, qui peut nous paraître si impalpable, est à la base de la performance pour nombre d'entre eux, sans compter que notre grille d'évaluation du degré de risque n'est en rien comparable à celle de sportifs dont l'activité se passe à plus de 300 km/h.

Marc Marquez, Repsol Honda Team, Danilo Petrucci, Pramac Racing

Marc Márquez est assurément un pilote spectaculaire, capable de repousser les limites quand on pense l'excellence atteinte. Après les nombreux abandons qui ont condamné ses espoirs de titre en 2015, il avait promis qu'il se montrerait plus prudent et qu'il saurait se contenter de résultats parfois en demi-teinte au lieu de chercher à obtenir toujours plus en prenant peut-être trop de risques. Cette approche, ce "nouveau Márquez" a plutôt bien fonctionné l'an dernier si l'on en croit ses 12 podiums, ses cinq victoires, et surtout le fait qu'il n'a jamais abandonné avant de coiffer la couronne au Japon. Et puis, une fois le titre acquis… Márquez a chuté à la course suivante ! "Toute l'année, j'ai été très concentré sur la limite, or quand tu as déjà atteint ton objectif d'être champion, tu as beau essayer d'être le même, tu pilotes différemment. Tu pilotes plus en confiance, tu penses que la limite est plus loin", expliquait-il alors.

Tomber, oui, mais pas en course

Depuis, l'Espagnol semble avoir perdu l'envie d'être sage. Des chutes, il en connaît plus que jamais sachant qu'il est tombé 20 fois en Grand Prix depuis le début de saison, un record pour lui en catégorie reine. En revanche, seules deux de ces chutes sont survenues en course et il défend l'approche qui consiste à chercher la limite quand cela coûte le moins cher. Dimanche dernier, encore, alors qu'il est tombé au warm-up, première séance du week-end disputée sous la pluie, il a produit une performance impeccable l'après-midi et expliquait par la suite que la chute du matin avait été "un avertissement" et que sans cela il serait tombé en course.

Dans l'approche de Márquez, il y a aussi l'idée qu'il y a un temps pour tout et qu'une fin de championnat aussi serrée doit justement porter à prendre plus de risques pour des points qui pourraient se révéler décisifs en novembre. C'est la raison pour laquelle il a choisi de ne pas se contenter de la deuxième place et de jouer quitte ou double dans un dernier tour de folie. "J'ai réalisé que je ne savais pas si ces cinq points allaient me manquer à Valence, alors j'ai attaqué. C'était un gros risque. Bien sûr, si j'étais tombé tout le monde aurait dit 'Il ne changera jamais, blablabla…' Mais c'est mon style. C'est ce style qui m'a rapporté cinq titres !" Dont acte.

Andrea Dovizioso, Ducati Team, Marc Marquez, Repsol Honda Team

L'entraînement sort de l'ombre quand la limite est dépassée

On pourra objecter qu'il ne s'agit pas uniquement de gestion, et qu'il y a aussi une part de chance dans le fait d'être récompensé ou non pour sa prise de risques. Et il en va de même pour les risques encourus à l'entraînement, ce que Valentino Rossi a récemment expérimenté. Ironiquement, alors qu'il n'a été que très peu blessé durant sa carrière en compétition, c'est dans sa préparation que l'Italien a connu deux accidents ces trois derniers mois. L'entraînement, un domaine à part, dont nous sommes bien souvent exclus en dépit de quelques images que l'on nous donne à voir mais qui ne laissent généralement pas transparaître grand-chose des efforts du pilote, de la souffrance, comme de ces moments où il se trouve sur le fil et échappe, peut-être par miracle, à des blessures.

C'est lorsque celles-ci surviennent que le fameux risque qui a été pris est soudain placé sur le devant de la scène. Lorsque Rossi se blesse en motocross à quelques jours du Grand Prix d'Italie, puis à nouveau en enduro à l'approche de son épreuve maison de Misano, il n'y a alors pas d'autre choix possible que de rendre public l'entraînement auquel il s'adonnait. L'impact est tel sur le microcosme du MotoGP que l'on bascule dans une communication de crise quelles que soient finalement les conditions du pilote. À partir du moment où sa forme risque d'être impactée pour la course suivante, si tant est qu'il puisse y participer, il est obligatoire de porter les faits sur la place publique. Et pourtant, Rossi lui-même expliquait ces derniers jours que sa séance d'enduro du 31 août n'avait rien d'exceptionnel et qu'elle était même plutôt routinière.

"Les pilotes s'entraînent beaucoup plus intensément qu'ils ne le faisaient par le passé. Il n'y a pas de doutes là-dessus et je pense que Valentino avec son Academy en est un signe, avec la multitude de disciplines qu'ils pratiquent pendant la semaine", souligne Lin Jarvis, directeur exécutif de Yamaha Motor Racing. "Les pilotes s'entrainent beaucoup plus comme des athlètes et sont beaucoup plus fréquemment sur une moto qu'ils ne l'étaient par le passé, ce qui signifie que les risques sont automatiquement élevés. Plus vous faites de kilomètres et plus vous prenez de risques."

Avec des essais MotoGP drastiquement limités au cours de la saison, les pilotes sont contraints de trouver d'autres façons de s'entraîner. "Ils doivent utiliser des méthodes alternatives et le dénominateur commun de nos jours, c'est que pour la plupart ils pilotent en dirt", constate Jarvis. Dirt track, flat track, motocross, enduro… Les disciplines sur terre développent le physique autant que le mental, cependant le degré de risques varie fortement entre ce que Rossi peut faire sur sa piste maison et sur une piste de motocross ou un parcours d'enduro, plus imprévisibles.

Valentino Rossi, Yamaha Factory Racing

Impossible cependant de les priver de ces entraînements, dans lesquels ils sont nombreux à voir la bonne formule pour être affûtés. "J'ai toujours pensé qu'on ne pouvait pas envelopper les pilotes dans du coton, parce que c'est la nature de la bête", souligne Jarvis. Et il ne s'agit pas que de moto, bien entendu, car nombreux sont les pilotes, toutes disciplines confondues, qui veulent conserver le droit de jouir de leur temps libre en pratiquant les sports qui leur plaisent, en dépit du fait que les accidents de Schumacher en ski ou de Hayden à vélo ont créé des précédents difficiles à effacer des mémoires des assureurs. Chez Yamaha, des vétos ont déjà été mis, par exemple pour des courses à vélo. "Faire du vélo c'est une chose, mais courir à vélo c'est une autre histoire", indique Jarvis. "Nous n'interdisons pas le ski, nous n'interdisons pas le vélo. Mais nous insistons sur le fait que si un pilote souhaite s'inscrire à une course, quelle qu'elle soit, il doit nous en demander la permission avant, qu'il s'agisse d'une course automobile ou de vélo ou de moto."

Aujourd'hui, on pourra reprocher à Valentino Rossi d'avoir pris trop de risques à l'entraînement, mais c'est pourtant la qualité de sa préparation athlétique qui explique sa longévité, qui lui permet à 38 ans de continuer à se battre pour le titre face à des pilotes qui n'avaient pas encore dit leur premier mot quand il faisait ses débuts mondiaux… Si l'on est cohérent dans son jugement et que l'on admire un Rossi pour sa capacité à rester au sommet à son âge, alors il nous faut aussi admirer son abnégation et les efforts investis dans le programme d'entraînement qu'il s'est constitué sur-mesure. Et si l'on trépigne devant des courses où un pilote est capable de jouer le tout pour le tout dans le dernier tour en y signant le meilleur temps pour aller arracher cinq précieux points, alors oublions un instant ce qu'il aurait pu y perdre et savourons ce qu'il nous offre.

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