Sirotkin : Kubica sait que c'est "chacun pour soi" en F1

Dans cet entretien exclusif avec Motorsport.com, Sergey Sirotkin évoque en détail ses premières semaines au sein de l'écurie légendaire qu'est Williams.

Sirotkin : Kubica sait que c'est "chacun pour soi" en F1

Sergey, parlons un peu de votre emploi du temps. Vous dites que vous étiez à l'usine du lundi au vendredi lors des cinq semaines précédant les essais hivernaux. Que faites-vous le week-end ?

Je viens aussi le week-end pour m'entraîner. Je suis tellement occupé en semaine que je n'ai le temps de m'entraîner que le soir. Et d'habitude ça va, mais après une dure journée sur un simulateur, on ne peut pas s'entraîner aussi dur que nécessaire. Donc les séances d'entraînement les plus dures sont le week-end. Je suis donc à l'usine presque tous les jours.

Vous connaissant, on imagine que vous êtes comme un enfant le matin de Noël ?

Oui, et d'une certaine manière, c'est l'une de mes faiblesses. J'aime vraiment mon métier, peu importe sa difficulté. Lors de ces cinq semaines, il aurait même peut-être été mieux de se reposer un peu, de dire non à certaines choses. De dire qu'il fallait encore que je rentre, que je récupère un peu. Mais je comprends pourquoi tout ce que nous faisons est si important. Je suis conscient de l'intérêt de ces sacrifices, parce que ce que nous faisons maintenant sera véritablement bénéfique plus tard. Je comprends pourquoi les ingénieurs ont besoin que ce travail soit fait, et je n'ai pas encore appris à dire non.

Sergey Sirotkin, Williams FW41

L'équipe a loué un appartement pour vous. Est-ce pour l'intersaison ou pour le long terme ?

Oui, j'ai déménagé. Ce n'est pas loin de Grove, un petit village, Abingdon-on-Thames.

Ça a l'air d'un endroit où l'on s'ennuie vite.

Eh bien je suis seul, oui. Mais avec un tel emploi du temps, pas le temps de s'ennuyer. Je me lève à 6h15 pétantes tous les matins – pas besoin de changer l'heure de mon réveil tous les jours – pour partir avant les embouteillages de 8h et être à l'usine avant 8h30. Généralement, j'arrive plus tôt.

La journée de travail se termine à 16h ou 17h si tout se passe comme prévu. Peu après 17h au plus tard. Puis je m'entraîne un peu, et après, il est 19h30 dans le meilleur des cas. Ensuite, je vais à la supérette, je m'achète quelque chose à manger, je cuisine, et à ce stade, on se moque vraiment d'où on se trouve et de ce qui nous entoure. Le principal, c'est de se coucher, de dormir et de se réveiller à 6h15. Et c'est ça pendant cinq semaines.

C'est sûrement le bon endroit pour ne pas penser au fait que le monde entier vient de découvrir votre existence.

J'ai vraiment ressenti un certain niveau d'attention de toute sorte à un moment, et provenant du monde entier. Mais ces dernières semaines ont été tellement chargées que mon téléphone, avec tous les messages... Même dans l'actualité, cela fait longtemps que je n'ai rien lu.

Avez-vous reçu de nombreux messages de félicitations ? Les avez-vous tous lus ?

Malheureusement pas. Je ne veux vexer personne, mais il y en avait vraiment trop pour tous les lire.

Sergey Sirotkin, Williams FW41

Avez-vous déjà rencontré Frank Williams ?

Oui, souvent. D'ailleurs, voici une anecdote sur notre première rencontre à l'usine cette année. Je faisais des essais d'arrêt au stand avec les mécaniciens – comme d'habitude, deux ou trois fois par semaines. J'étais chargé du pistolet pneumatique. Une fois, nous faisions ces essais, je ne portais pas la tenue de l'équipe et Frank est arrivé derrière moi. Il a observé et a dit : "Ce nouveau mécanicien a l'air de manquer un peu d'expérience, il a besoin de plus de temps pour s'entraîner avec le pistolet pneumatique". On l'a ensuite informé que c'était moi. C'est la première fois que nous nous sommes rencontrés.

Je l'ai vu quelques fois le week-end. Une fois, je suis venu m'entraîner le dimanche matin, il m'a demandé ce que je faisais là. Je lui ai dit que j'étais là pour m'entraîner. Puis je suis venu le soir et je l'ai vu en attendant le préparateur physique. "Encore toi ?"

Pour l'instant, c'est sûrement aux ingénieurs que vous parlez le plus. Tout le monde sait que Rob Smedley est quelqu'un de très direct. C'est comment, de travailler avec lui ?

La première chose qu'il m'a demandée quand nous nous sommes rencontrés, si je me souviens bien, lorsque j'ai moulé mon baquet pour les essais d'Abu Dhabi, c'est : "Robert et toi avez testé pour Renault. Qui était le plus rapide ?". C'est la première chose qu'il m'a dite, et franchement, à sa place, j'aurais sûrement posé la même question. Nous avons une bonne relation. Sa franchise et son honnêteté sont cruciales dans ce monde. Je suis pareil d'une certaine manière, donc c'est plus facile pour moi. Nous travaillons très bien ensemble.

Sergey Sirotkin, Williams FW41

Quand nous avons discuté avant Abu Dhabi, je vous ai demandé si c'étaient les essais les plus importants de votre carrière...

Et j'ai dit que c'était fort possible. Maintenant, je peux dire que c'était le cas.

Avez-vous senti juste après que vos chances étaient meilleures ? Votre perception a-t-elle changé ?

Oui. Même pas à cause des résultats, mais du fait de la réaction que j'ai observée au sein de l'équipe. Cela m'a vraiment rendu optimiste, j'ai vraiment commencé à croire en cette opportunité après les essais.

Qu'est-ce qui a changé ? L'attitude des membres de l'équipe ?

Ce n'est pas que ça ait vraiment changé, non. J'ai juste vu la façon dont l'équipe technique réagissait au résultat et au déroulement de la journée, aux préparatifs que nous avions faits, au travail que nous avons effectué sur le simulateur par la suite. On pourrait dire que je me suis rendu compte que j'avais bien fait mon travail et que mes chances étaient bien plus élevées qu'elles n'en avaient l'air au début.

Sergey Sirotkin, Williams FW41

Vous êtes conscient qu'aux yeux du monde entier, vous avez fait capoter la belle histoire du retour de Robert Kubica, n'est-ce pas ?

Oui. Pour être honnête, nous en avons souvent parlé, certains en sont tristes, d'autres non. Mais vous voyez bien : Robert et moi, nous discutons ici. C'est vraiment quelqu'un de sympa et de génial. Je comprends sa position, je le respecte véritablement, il a tellement accompli, mais... Nous ne sommes pas là pour être ces gentils enfants qui se font des courtoisies. C'est chacun pour soi, et il le comprend parfaitement. C'est arrivé ainsi. Et je pense que nous avons une relation normale.

Pas de tension, donc ? Pas besoin d'en parler ?

Je ne pense pas, et je crois que cela montre le grand respect que j'ai pour lui. C'est quelqu'un d'expérimenté. Je ne vais pas dire "respect" cent fois, énumérer tout son palmarès, mais il le comprend très bien. Donc non, pas besoin de telles discussions.

Robert Kubica, Williams FW41

Cette Williams est la première conçue par Paddy Lowe depuis son retour à Grove. A-t-il parlé de ses idées, de ce qu'il veut accomplir ?

Je pense que le plus important, c'est que nous avons retravaillé le concept. Quand je dis "nous", bien sûr, cela a été établi il y a longtemps, mais cela a ensuite été peaufiné ces derniers mois, notamment sur le simulateur.

Dans l'ensemble, c'est un concept bien plus agressif. Dans de nombreux domaines, pour les ingénieurs, il est toujours question de trouver l'équilibre entre la fiabilité et la rapidité. Et jusqu'à un certain point, c'était toujours la fiabilité qui avait la priorité. Mais maintenant, nous adoptons parfois une approche très agressive, et pas forcément aux dépens de la fiabilité... mais dans certains domaines, nous avons essayé en premier lieu de tirer le meilleur de la voiture, puis de faire le nécessaire pour la rendre fiable également, au contraire d'une approche où la voiture est extrêmement fiable, mais juste lente. Notre philosophie a quelque peu évolué.

Avez-vous parlé à Paddy de façon plus informelle ? Son épouse est russe, la connaissez-vous ?

Oui, nous nous sommes rencontrés à Moscou à la conférence de presse SMP Racing. À vrai dire, ma relation avec lui et avec toute l'équipe est très simple, très humaine. Franchement, c'en est presque surprenant. Paddy, qui est non seulement haut placé mais a aussi beaucoup accompli en Formule 1, est quelqu'un de très sincère, direct et ouvert, et c'est un vrai passionné de sport auto. Et on ne rencontre pas des gens comme ça très souvent. Par exemple, une fois, j'étais à la cantine de l'usine, la queue était très longue, et à côté de moi, dans une queue tout aussi longue, se tenait Paddy. Avec un plateau, comme tous les mécaniciens et tous les autres employés. C'est inhabituel.

Paddy Lowe, Williams Formula 1

Tant mieux. Mais comme vous le savez, la F1 n'est pas qu'un sport. Par rapport aux formules de promotion, il y a davantage de politique.

Vous savez, maintenant que je suis là, je pense même pouvoir dire que j'ai compris que c'était le contraire. Certes, il reste beaucoup de choses que je ne sais pas, beaucoup de choses que je n'ai pas encore vues, mais comme je l'ai dit, ma relation avec l'équipe s'est si bien développée que c'en est presque étonnant. Ces cinq semaines ont été dures. Très dures. Mais je suis ravi de travailler avec ces gens-là.

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