Comment l'audace et le culot ont fait naître Jordan Grand Prix
C'est avec beaucoup de culot, un peu de folie, et un sens affûté de la négociation, qu'Eddie Jordan a lancé sa propre écurie de Formule 1 en 1991. Retour sur les origines d'une épopée qui allait durer près d'une quinzaine d'années.
Photo de : Ercole Colombo
Eddie Jordan 1948-2025
Ancien directeur de l'écurie éponyme de Formule 1, Eddie Jordan est décédé le 20 mars 2025 à l'âge de 76 ans. Retour sur certains des grands moments de sa carrière.
Eddie Jordan s'est éteint ce jeudi 20 mars à l'âge de 76 ans. En 1991, il créait son écurie de Formule 1 et faisait rouler une voiture portant son nom, la magnifique Jordan 191. Tout le monde sait que c'est à son volant que Michael Schumacher a effectué ses débuts en Formule 1 cette année-là.
Il y a quelques années, Mark Gallagher, compatriote et ami proche d'Eddie Jordan, nous avait raconté le début de l'aventure de l'écurie irlandaise. À l'époque journaliste, il s'occupait des relations presse de la structure. Par la suite, il devint directeur commercial de Jordan F1 avant d'occuper un poste similaire chez Cosworth.
Camel coûte que coûte
Eddie Jordan, ancien employé de banque, possédait un bon coup de volant et il était aussi un redoutable chasseur de sponsors. Après avoir mis un terme à sa carrière de pilote, il créa son écurie de Formule 3, qui décrocha le titre britannique en 1987 avec Johnny Herbert, puis il passa à la Formule 3000 et remporta le titre avec Jean Alesi, en 1989. Durant cette période, il devint aussi manager de pilotes.
"Eddie songeait à monter en Formule 1 depuis quelques années", raconte Mark Gallagher. "Son projet a commencé à se matérialiser en 1988. Eddie voulait intéresser Camel à sponsoriser son écurie de F3000, ce que le cigarettier refusait alors obstinément de faire. Lors de la première course de la saison, il est allé emprunter des autocollants Camel chez une écurie italienne et les a apposés sur la voiture de Johnny Herbert."
"Johnny a gagné la course au volant d'une voiture jaune arborant des logos Camel, sans que le cigarettier ne soit au courant. Eddie a ensuite trouvé une entente avec le magazine Autosport pour qu'une photo de la voiture jaune Camel de Herbert apparaisse en page de couverture. Il a mis une pression terrible sur Camel pour obtenir un budget. Las, Duncan Lee, de Camel, a fini par céder."
Eddie Jordan est parti de (presque) rien en F1.
Photo de: Ercole Colombo
Mark Gallagher explique que Jordan avait l'idée de refaire ce que Ron Dennis avait réussi avec Marlboro en achetant McLaren. Car Camel était en F1 avec l'écurie Lotus, mais les résultats de l'écurie britannique étaient décevants, et Jordan a vu une chance de l'acheter. "Jordan était en pourparlers avec Lotus pour y placer un de ses pilotes, Martin Donnelly. Il a tenté d'intéresser Camel pour l'aider à acheter Lotus. Mais ça ne s'est pas fait", raconte Mark Gallagher. C'est à ce moment que Jordan a décidé qu'il valait mieux monter sa propre structure.
Durant l'hiver 1989-1990, Eddie Jordan engloutit toutes ses économies dans la conception et la fabrication de sa première F1. L'équipe ne comptait que 33 employés : une vingtaine qui travaillait pour l'écurie de F3000 et une douzaine sur le projet F1.
"Eddie a engagé Gary Anderson, Andrew Green et Mark Smith pour concevoir la voiture", poursuit Mark Gallagher. "Elle fut terminée en octobre, car Eddie était convaincu que la meilleure façon de vendre des espaces publicitaires était de montrer la vraie voiture plutôt que de beaux documents. Il voulait à tout prix prouver que sa voiture était une réalité. John Watson [un autre Irlandais] a déverminé la Jordan 911, couleur carbone à Silverstone, pour démontrer le sérieux de l'affaire."
Jordan et l'art de la négociation
C'est à ce moment-là que Porsche est entré en scène, à cause du nom de code de la Jordan : 911. "Nous avons reçu une longue lettre en allemand de Porsche AG, expliquant que nous devions changer le nom de la voiture, car Porsche soutenait posséder les droits de l'appellation 911", révèle Mark Gallagher. "Eddie n'a pas réagi. Quelques semaines plus tard, nous avons reçu une autre lettre, en anglais cette fois, de Porsche Grande-Bretagne, exigeant la même chose."
"Eddie a obtenu un rendez-vous avec les gens de Porsche en Grande-Bretagne et il fut confronté à une horde d'avocats. Il a raconté que la saison allait bientôt commencer et que changer l'appellation de la voiture exigeait qu'il refasse toute l'identification juridique de l'entreprise, et que cela allait lui coûter très cher. Après réflexion et à titre de compensation, Porsche lui offrit gracieusement une 911 Carrera. Évidemment, Eddie a simplement changé l'appellation 911 pour 191, et cela ne lui a pas coûté un sou !"
Michael Schumacher au volant de la Jordan 191.
Photo de: Sutton Images
Quelques semaines après le roulage de John Watson, Eddie, en bon Irlandais, décide de faire peindre la voiture en vert, ce qui l'aide à conclure une entente financière avec l'office de tourisme irlandais. "Eddie a eu vent d'une possibilité de partenariat avec Pepsi Cola pour sa marque 7Up", ajoute Mark Gallagher. "Une agence de publicité de Londres, Parallel Media, nous a aidés. Le logo de 7Up se mariait parfaitement avec la couleur de la voiture."
"Même si le logo était de grande taille sur la voiture, il ne s'agissait pourtant que d'un petit montant de deux millions de dollars. Je crois que Pepsi Cola a accepté la proposition d'Eddie en se disant que si c'était une perte, ce ne serait finalement que peu d'argent. La première présence de 7Up en F1 a toutefois donné énormément de crédit à l'équipe. Eddie a ensuite rédigé une liste de toutes les entreprises dans le monde dont le logo comportait la couleur verte. Et c'est ainsi que Fuji Film est devenu un partenaire."
Une première saison brillante
En 1991, cette magnifique Jordan 191 à moteur Ford Cosworth a les faveurs du public et ses performances sont étonnantes. L'écurie fera rouler Bertrand Gachot et Andrea de Cesaris durant presque toute la saison, jusqu'à ce que Gachot se retrouve en prison et qu'il soit remplacé successivement par Michael Schumacher, Roberto Moreno et Alex Zanardi. La première écurie de F1 irlandaise termine la saison 1991 au cinquième rang du championnat constructeurs, parmi 18 équipes.
"Alain Prost nous a offert le plus beau compliment de l'année", affirme Mark Gallagher. "Un jour, il a affirmé que la seule voiture qui était réellement impressionnante à suivre dans les virages était la Jordan. Elle était littéralement collée à la piste. Gary [Anderson] avait fait un travail vraiment formidable.”
Des dettes astronomiques
Jordan a fait une arrivée fracassante en F1.
Photo de: Rainer W. Schlegelmilch / Motorsport Images
Malgré les bons résultats, l'écurie Jordan fait pourtant face à un gouffre financier en cette fin de saison. "Nous avions un énorme découvert à la banque", précise Mark Gallagher. "Je ne connais pas les chiffres exacts, mais je peux estimer qu'Eddie avait misé sur des dépenses annuelles de 7,5 millions de dollars alors qu'en fait, cette première saison lui en avait coûté 11 millions. Les dettes étaient gigantesques."
Pour assurer la survie de son écurie, Jordan abandonne le moteur Ford-Cosworth, payant, pour le Yamaha V12, gratuit. Malheureusement, il s'agit d'un moteur anémique qui casse comme du verre. Une bouée de sauvetage apparaît en décembre 1991.
"L'écurie était sérieuse et avait été performante en 1991", souligne Mark Gallagher. "Cela a mené à un appel téléphonique fortuit d'Ayrton Senna à Noël. Ayrton savait que Sasol [le pétrolier sud-africain] voulait sponsoriser une écurie de F1 et il voulait aussi trouver un volant à son grand ami, Mauricio Gugelmin. Le gouvernement sud-africain avait donné une exemption de taxes à Sasol pour qu'il fasse de la promotion internationale. Jordan était l'écurie la mieux classée au championnat à ne pas être associée à un pétrolier. Ayrton a donc effectué les démarches pour qu'Eddie rencontre les dirigeants de Sasol. Ayrton a poussé très fort pour que le deal se concrétise."
Si la saison 1991 fut une réussite, celle qui suivit fut un désastre. La voiture n'était pas fiable et le moteur Yamaha OX99 était une catastrophe. Les Jordan 192 de Mauricio Gugelmin et Stefano Modena abandonnèrent à 19 reprises, n'inscrivant qu'un seul petit point. La glorieuse première saison faisait déjà partie du passé, mais un avenir plus brillant allait tout de même se dessiner...
Eddie Jordan entouré de son équipe.
Photo de: Motorsport Images
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