Lurquin et sa première victoire sur le Dakar : "Ce n'est pas que pour moi..."
Suite à sa victoire aux côtés de Nasser Al-Attiyah au Dakar 2026, Motorsport.com a eu l'opportunité de discuter avec Fabian Lurquin, qui a remporté pour la première fois la classique des rallyes-raids. Entretien avec un passionné.
Photo de: Red Bull Content Pool
Motorsport.com France : Vous avez dit à la RTBF, à la fin du Dakar, que vous alliez faire une "super teuf" pour fêter la victoire. Est-ce qu'elle est déjà faite ou est-elle en train de s'organiser ?
Fabian Lurquin : Non, non, non. Elle est déjà faite donc je suis... Je ne savais pas trop ce qui m'attendait en rentrant chez moi, mais j'avais une centaine de mes proches qui étaient là et qui m'attendaient à la gare. On a un peu fait la fête à la gare. Je leur ai montré le trophée que j'avais ramené à la maison et puis on est allé dans un endroit qu'ils avaient réservé où il y avait un petit peu à manger, un petit peu à boire et on est rentrés aux petites heures en fêtant ça dans la joie et l'allégresse.
Après votre arrivée, on a vu beaucoup d'émotion, beaucoup de soulagement, beaucoup de joie évidemment. Vous avez dit vous-même que ça faisait 22 ans que vous aviez cette ambition de remporter le Dakar. On est quatre jours après [au moment de l'entretien], qu'est-ce qu'on retient d'une telle victoire ?
Pour être totalement honnête, je suis toujours en train de l'intégrer. Je n'ai pas encore complètement tout réalisé. De temps en temps, je dois me rappeler que je l'ai gagné, je suis encore un peu surpris moi-même, donc je suis toujours dans cette phase-là pour le moment. Je ne suis pas encore dans l'après.
Ce n'est pas que pour moi, c'est pour la famille, c'est pour nos amis ; je les ennuie depuis près de 30 ans avec cette histoire-là, d'abord avec mon père et puis avec moi...
Sur le plan personnel, surtout avec une famille qui a baigné dans le rallye-raid - notamment avec votre père Jean-Marie qui a été 3e du Dakar 2004 en tant que copilote de Jean-Louis Schlesser -, j'imagine que ça va au-delà d'une simple fierté de la victoire, c'est aussi une fierté familiale.
Oui, c'est un peu ça. Il y a mon père, il y a mon jeune frère [Jonathan] qui va participer à l'Africa Eco Race la semaine prochaine. C'est ça, mon père, ma mère faisaient du sport auto et donc, quelque part, on parle Dakar dans la famille depuis plus de 30 ans. Donc arriver à ramener ce trophée... Ouais, c'est ça, ce n'est pas que pour moi, c'est pour la famille, c'est pour nos amis ; je les ennuie depuis près de 30 ans avec cette histoire-là, d'abord avec mon père et puis avec moi... Je crois qu'il y a un petit soulagement de tous les côtés [rire]. Je vais leur parler d'autre chose.
On a senti - vous l'avez dit vous-mêmes - votre envie de partager, de "déverser le bonheur" auprès des gens qui vous sont proches...
Bah ouais, c'est ça. C'est ma manière... Voilà, je suis comme ça, je vis comme ça, je vis à travers, pour, avec les gens que j'aime et je suis super bien entouré. Je sais qu'ils ont vécu ça avec moi un peu impuissants et en espérant pour moi que j'atteigne mes rêves, et j'avais envie de leur rendre la pareille, tout le soutien que j'ai depuis toutes ces années dans les bons et dans les moins bons moments. Là, c'est le top moment, et j'ai envie de leur rendre ça, j'ai envie de leur partager ça. Sans eux, ça n'a pas de goût.
En termes de fierté, quelque chose qui est étonnant dans votre victoire, c'est que vous êtes le premier copilote belge vainqueur en Autos, vous êtes aussi le premier Belge qui gagne en Autos depuis Jacky Ickx... Sur ce plan-là, est-ce que c'est là aussi une grande fierté car pour la Belgique, au Dakar, c'est un club assez fermé de vainqueurs ?
Alors moi, par rapport à ça... Attention, je suis très fier d'être Belge, j'adore mon pays, mais je ne joue pas non plus en équipe nationale, quoi. Donc je suis très content si tous les Belges sont contents et qu'on se retrouve tous ensemble là-dessus. Mais, ça ne m'apporte pas une fierté supplémentaire. Je suis très content d'avoir gagné, très content d'être Belge... Voilà, pas plus que ça.
Al-Attiyah et les masterclass "jour après jour"
Fabian Lurquin et Nasser Al-Attiyah après leur victoire.
Photo de: A.S.O.
À l'arrivée, il y a une phrase qui a été très marquante...
[Il coupe] Je sais de quoi vous allez me parler.
Ne vous inquiétez pas, j'essaie d'attaquer par un autre angle !
Mais c'est très bien. Comme ça, ça me permet aussi de développer un petit peu ce qui était mon idée là-dedans.
Vous avez dit auprès de La Chaîne L'Équipe : "Il fallait être avec Nasser pour gagner". Avant qu'on parle de l'éléphant au milieu de la pièce, qu'est-ce que c'est un Dakar aux côtés de Nasser Al-Attiyah ?
Bien qu'il y ait énormément de pression, de la concurrence comme jamais dans l'Histoire du Dakar Autos, il y avait de la sérénité dans la voiture. Il est très calme, il est posé, il sait ce qu'il fait, il montre l'exemple en faisant jour après jour des masterclass. Parce qu'il faut se rendre compte de ça : Nasser a fait un Dakar absolument parfait. Il a tout le temps été dans le bon rythme, ni au-dessus, ni en dessous. Il préservé la voiture, il a préservé les roues, il a su me donner un petit coup de main quand il fallait... et il ne m'a pas fait peur une [seule] fois avec la voiture. La performance personnelle de Nasser, au-delà du trio voiture-pilote-copilote, lui sa partition a été une masterclass du début à la fin.
Donc c'est pour ça que quand je dis qu'il fallait être à coté de Nasser cette année, c'est que Nasser avec toute son expérience, tout son palmarès, qui en plus fait une performance masterclass, si on voulait gagner le Dakar il fallait être avec lui. Voilà, c'est juste ça que je dis. Alors, j'ai participé à ça, mais le fait est que c'est le meilleur qui a peut-être rendu sa meilleure partition.
Rien qu'en termes de gestion des pneus : je crois que vous avez dénombré seulement deux crevaisons sur tout ce Dakar contre 13 pour Sébastien Loeb ou 15 pour Henk Lategan, c'est ça ?
Alors, moi j'en ai dénombré trois mais les statistiques ont l'air de dire quatre, mais moi je n'ai pas changé de quatrième roue donc... Peu importe. Mais on a beaucoup moins de crevaisons que la plupart de nos concurrents. Alors certes, il peut y avoir une petite partie de réussite, mais l'écart est tellement grand par rapport aux autres que même s'il y a de la réussite, on ne peut pas tout mettre sur ce compte. [...] On a vu que ça a été un facteur déterminant encore cette année.
S'il y en a un qui peut à un moment dire "Chapeau bas, Nasser, quelle magnifique masterclass, quel magnifique Dakar tu nous as fait", c'était ma manière de le dire.
La phrase a été parfois interprétée comme "il fallait être avec Nasser donc il ne fallait pas être avec quelqu'un d'autre", mais on sait que dans votre cas ce n'est pas une pique déguisée à Sébastien Loeb avec qui vous vous entendez très, très bien...
Alors non, ce n'est pas du tout mon genre d'envoyer ce genre de pique et si j'avais un truc à dire à Seb, on est des grands garçons, on parlerait l'un avec l'autre, et ce n'est même pas un sujet quoi. Non, moi je parlais juste purement - je n'avais pas du tout Seb dans un coin de ma tête -, je saluais juste la performance de mon pilote, la performance masterclass de mon pilote.
Parce que, quelque part, même si certains journalistes ou certains spécialistes de notre discipline peuvent appréhender la performance de Nasser, moi je suis aussi quelque part un grand spécialiste de ma discipline et j'étais avec lui tout le long. Donc s'il y en a un qui peut à un moment dire "Chapeau bas, Nasser, quelle magnifique masterclass, quel magnifique Dakar tu nous as fait", c'était ma manière de le dire. Rien à voir avec Seb.
Qu'est-ce que c'est de passer de Sébastien Loeb à Nasser Al-Attiyah dans le siège du pilote ?
De toute façon, que ce soit passer de Seb Loeb à Nasser ou à un moins connu... De toute façon, un pilote n'est pas comme un autre. Alors, forcément, l'essentiel - le squelette du boulot - reste le même, mais la manière de communiquer, les canaux ne vont pas toujours être les mêmes, les mots ne vont pas être les mêmes. On cherche forcément à faire en sorte que son binôme soit le plus possible dans une situation où la performance est la plus facile à réaliser.
Donc quelqu'un, pour être bien avec moi, ne va pas avoir besoin des mêmes choses... Seb et Nasser n'ont pas besoin, par exemple, de la même chose en termes de - je ne sais pas - de réconfort, de renforcement positif, ce genre de chose-là. Et donc on va toujours s'adapter en fonction du nouvel humain qu'on a en face de soi ; et là on apprend à le connaître pour pouvoir, quelque part, le mettre dans les meilleures dispositions favorables à la perf, c'est ça l'idée.
En termes d'adaptation, avec notamment seulement quelques mois et trois épreuves disputées avant le Dakar, vous diriez que vous êtes toujours en recherche avec Nasser ou vous êtes bien ?
[sourire dans la voix] Je pense qu'on est quand même... [Gagner le Dakar], ça ne veut pas dire que ce n'est pas perfectible mais naturellement... Forcément, il avait énormément d'expérience, [et] je commence à en avoir beaucoup aussi, donc ce sont quand même deux professionnels qui se rencontrent, qui ont de la bouteille, donc ça facilite les choses, bien sûr. Mais naturellement aussi, c'était assez facile de bosser ensemble rapidement.
Est-ce qu'on a des caractères qui s'emboîtent bien ? Ça, je ne sais pas dire, mais en tout cas il n'y a pas de heurts dans la voiture, ça s'est très vite passé harmonieusement et justement, le but c'est d'avoir une disponibilité à la performance et très vite ça a été possible et le cas. Mais par contre, effectivement, je pense que si on se re-présente - et j'espère bien que ce sera le cas - l'année prochaine sur le Dakar ensemble, je pense qu'on sera plus prêts et meilleurs ensemble que cette année.
Une ultime frayeur dans un Dakar très dense
Nasser Al-Atityah et Fabian Lurquin se sont fait une dernière frayeur lors de l'ultime étape du Dakar 2026.
Photo de: Red Bull Content Pool
Vous abordiez la dernière étape avec une avance qui était - à l'échelle de ce Dakar - un peu confortable, entre guillemets, mais quand même, il y a eu cette petite frayeur. Est-ce que vous pouvez juste nous raconter un peu ce qui s'est passé ? Car c'est vrai qu'on a senti que vous aviez abordé cette étape avec de la nervosité, qui a entraîné cette erreur, mais que vous avez su très vite vous reconcentrer et finalement faire en sorte que l'avance que vous aviez soit un peu votre bouée de sauvetage dans ce moment...
C'est ça. Il faut savoir que la dernière étape du Dakar nous était annoncée "super facile" par l'orga, mais je peux vous dire qu'il n'y a jamais une étape du Dakar qui est facile, aussi courte soit-elle. En plus, on apprend une demi-heure avant de partir que les motos ça s'est perdu, que ça s'est joué à deux secondes, donc ça fait monter un peu la pression d'un cran. On essaie de savoir ce qui s'est passé. Les informations ce n'est pas facile parce que finalement elles sont sur la TV et nous, là où on est, on n'a pas la télé. Donc ça perturbe encore un petit peu plus notre concentration sur la spéciale.
Et puis, effectivement, dans la spéciale on se prend un peu les pieds dans le tapis. Il y a un endroit, justement purement en nav', je ne vois pas la sortie - la correspondance entre la note et... Et c'est d'ailleurs uniquement quand il y a la deuxième voiture qui, finalement, elle aussi après avoir cherché, passe entre deux rochers que là je me dis : "Ah oui, d'accord, c'est là." Mais je n'avais pas vu que c'était là. C'est réellement ça : un truc de nav', je n'ai pas vu. Alors est-ce que c'est parce que je suis un peu plus stressé ? Je n'en sais rien. Nasser ne l'a pas vu non plus. Mais dans le moment où on cherche, les cinq minutes qu'on passe à chercher - alors c'est sûr qu'on est un petit peu excités -, mais il n'y a pas de panique.
Et quand on a la solution, je remets les choses [à plat] - je pense que Nasser a dû penser la même chose que moi mais je le verbalise -, je dis : "Écoute, on a perdu six minutes, il nous en reste dix [d'avance]. Il reste 65 km de spéciale, on va faire ça calmement, doucement, on va aller chercher notre titre avec sécurité." C'est ce qu'on a fait et puis voilà. J'aurais préféré faire une spéciale clean, mais je suis assez content de nous, de notre recovery.
C'était justement ma question suivante, mais j'allais vous demander à quel point le scénario de la catégorie Motos entre Ricky Brabec et Luciano Benavides vous avait influencé...
On sait que tout peut arriver et qu'il faut rester concentré jusqu'à la fin. Donc je le savais, ça rajoutait une couche évidemment, sans compter que j'avais bien mal au cœur pour Brabec. Ça nous mettait une petite couche de stress en plus, mais ça nous rappelait aussi et surtout qu'il ne faut rien lâcher jusqu'au tout dernier mètre. Et c'est ce qu'on a fait, en fait : on n'a pas lâché. On s'est pris les pieds dans le tapis, les circonstances étaient ce qu'elles étaient, mais derrière je trouve qu'on a réagi solidement en ne tombant la tête la première et en se reprenant et [en disant] : "OK, terminons ça calmement". Et c'est ce qu'on a fait.
J'avais peur au départ qu'on ait un Dakar un peu trop facile.
Si on devait faire un bilan, est-ce que vous diriez que c'est un Dakar dont le parcours n'était pas parmi les plus difficiles, mais qu'il a été rendu extrêmement difficile par la densité de la concurrence ?
Exactement. Alors je ne peux pas dire non plus que c'était un Dakar facile, mais on venait quand même... D'ailleurs j'avais peur au départ qu'on ait un Dakar un peu trop facile. Parce que, historiquement, on venait d'avoir deux-trois Dakars vraiment costauds en termes de terrain - pas spécialement de kilométrage -, mais globalement ils étaient durs. Et souvent, la difficulté, au fur à mesure des années, suit une courbe un peu sinusoïdale : donc "très difficile" et comme ça a été très difficile, l'organisation baisse un peu le niveau d'intensité pour ajuster. Et c'est difficile de taper juste. Là, je trouve qu'ils ont un petit peu baissé le niveau de difficulté par rapport aux années précédentes, mais ils ne se sont pas non plus fourvoyés en le baissant trop non plus. Je trouve que c'était raisonnable comme niveau de difficulté et qu'effectivement la grande difficulté a résidé dans le niveau de compétition qui était jusque-là inégalé.
Si vous deviez retenir un seul moment de ce Dakar, en dehors de la victoire finale, ce serait quoi ?
On a fait quelques superbes étapes. Moi, je dirais la fin de la 10e [étape], pour moi personnellement. On est parti 13e, on a eu une journée difficile le jour d'avant. On s'est remobilisé, on fait une super étape et on revient sur le groupe de tête juste à la sortie du franchissement. Et on passe la ligne d'arrivée en premier. C'est un petit peu sur des coups de nav' où les autres se trompent peu à peu, nous on ne se trompe pas, on est consistants jusqu'à la fin et on va chercher notre étape en finissant première voiture alors qu'on partait 13e. C'était une belle spéciale bien accomplie.
Quel est votre programme pour les semaines à venir ?
On a le championnat du monde qui va continuer en mars [Rallye du Portugal], mais j'ai la chance d'avoir Nasser qui est un touche-à-tout, qui a envie de rouler et qui, surtout, au-delà d'avoir envie de rouler - parce que ça reste un passionné avant tout -, il sait que plus il roule, meilleur il est et plus il reste dans le rythme. Donc là, on est en train de discuter. On va peut-être retourner en Arabie saoudite la semaine prochaine faire la Baja Hail.
Objectif championnat du monde à la fin de la saison ?
Oui, évidemment, bien sûr. Moi j'avais deux objectifs dans la vie : gagner le Dakar en premier puis être champion du monde. Ce qui est génial, c'est qu'on a la bonne voiture, la bonne équipe et qu'on vient de gagner le Dakar et donc ça nous met en tête du championnat du monde. On va absolument tout donner pour ça.
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