Il y a 50 ans : l'injuste victoire de James Hunt face à Niki Lauda ?
Le Grand Prix d'Espagne est souvent regardé comme le premier tournant de la saison 1976, puisqu'il marque dans les faits la première victoire de James Hunt face à Niki Lauda cette année-là, dans ce qui deviendra un duel légendaire. Toutefois, 50 ans après, cette victoire a de quoi laisser un goût amer. Récit.
Photo de: Rainer W. Schlegelmilch
Rétro : Dans l'Histoire des sports méca
Sur deux ou quatre roues, replongez-vous dans l'Histoire des sports mécaniques, celle qui a écrit la légende des hommes et des machines durant des décennies.
La Formule 1 regorge de saisons à l'histoire passionnante et au final à suspense. Mais rares sont celles qui ont atteint l'intensité et la dramaturgie, pour diverses raisons, de la campagne 1976.
Écrire sur le sujet en 2026, c'est bien entendu se frotter à une nostalgie toujours palpable. D'autant plus palpable que le désamour pour la F1 actuelle est - pour une partie du public - assez profond. C'est aussi se frotter à une légende, dans tous les sens du terme : c'est à la fois un récit fabuleux mais aussi une histoire déformée, amplifiée par le temps, aussi par le fait que les archives sont forcément moins pléthoriques et accessibles qu'à notre époque.
C'est également, enfin, tenir compte du fait que cette "légende" a été mise en avant, à une époque où la F1 n'avait pas la popularité qui est la sienne actuellement, dans un très bon film - infiniment meilleur que le long métrage de 2025 signé Joseph Kosinski, si vous voulez mon avis - de Ron Howard en 2013, à savoir "Rush".
Bref, même sans être un archiviste né, l'histoire, dans ses grandes lignes, est bien connue, principalement par son deuxième acte : celui d'une lutte pour le titre s'étirant jusqu'à l'ultime épreuve de la saison entre Niki Lauda (Ferrari) et James Hunt (McLaren), l'Autrichien s'étant entre-temps miraculeusement sorti d'un accident terrifiant au Nürburgring. Un final auquel Lauda, jugeant la situation trop dangereuse sous la pluie du Japon, choisira de renoncer et duquel Hunt ressortira in extremis champion.
Si l'on prend "Rush" comme point de référence, il est évident que l'Allemagne et le Japon sont les deux moments forts de la saison, les deux courses qui portent une énorme partie la dramaturgie du film. Toutefois dans son déroulé de la saison, quand il n'expédie pas certains résultats de façon expresse, le cinéaste s'attarde un peu plus sur deux autres épreuves : Monza pour y montrer le retour à la compétition de Lauda quelques semaines après son accident ou encore... le Grand Prix d'Espagne 1976.
Le contexte du Grand Prix d'Espagne 1976
James Hunt est rapide mais ne parvient pas à concrétiser lors des premiers GP.
Photo de: Motorsport Images
Si l'on se tourne vers le froid tableau des résultats, le Grand Prix d'Espagne, qui se tenait sur le petit et sinueux circuit de Jarama, est la première victoire de James Hunt dans cette saison. Mais évidemment, l'on se prive du contexte d'un résultat qui en réalité, mit deux mois à être validé.
Pour replacer l'épreuve dans son contexte sportif, soulignons d'abord qu'en arrivant en Espagne, le deux protagonistes ne sont pas vraiment dans le même monde au championnat : Lauda est en tête avec 24 points (deux victoires - qui valaient 9 pts à l'époque - au Brésil et en Afrique du Sud et une deuxième place à Long Beach sur les trois premiers GP), avec 14 unités d'avance sur... Patrick Depailler (Tyrrell) ! Hunt, à ce stade de la saison, n'est que cinquième avec 6 points (deux abandons et une deuxième place).
Toutefois, la réalité, c'est que Hunt, qui remplace chez McLaren le double champion Emerson Fittipaldi, fait une très bonne impression. En qualifications, au volant de la M23, le Britannique a signé la pole des deux premiers GP et a devancé Lauda sur la grille du troisième. Et, à l'époque ce n'était pas rien, il avait remporté la Race of Champions de Brands Hatch et l'International Trophy de Silverstone, deux épreuves hors championnat courues en mars et en avril.
Hunt semble avoir les cartes en main pour être l'adversaire principal de Lauda, mais la saison n'a pas démarré de façon idéale. Face au métronomique autrichien, le débours de 18 points - deux victoires pleines - est donc particulièrement inquiétant alors qu'il reste 13 GP à courir. Il y a urgence à capitaliser sur le rythme affiché jusqu'ici.
Dans le clan Ferrari, Lauda a beau dominer ce début de saison aux points, il débarque en Espagne en n'étant pas vraiment au mieux de sa forme. La raison ? Un accident de tracteur chez lui, quelques jours auparavant, qui aurait pu tourner à la tragédie mais dont il s'est tiré avec des côtes cassées. Malgré la douleur qu'il endure et les risques, Lauda serrera les dents et courra.
Niki Lauda et James Hunt en discussion à Long Beach.
Photo de: Motorsport Images
En qualifications, Hunt signe une nouvelle pole, avec plus de trois dixièmes d'avance sur Lauda, deuxième. Le jour de course, le dimanche 2 mai 1976, sous les yeux du roi d'Espagne, l'Autrichien prend un bien meilleur départ. Hunt conserve l'essentiel en maintenant la seconde place et voilà les deux pilotes lancés dans un duel qui durera une trentaine de tours.
La piste de Jarama est étroite, en plus d'être sinueuse, et y dépasser n'est pas une sinécure. Hunt suit le rythme de Lauda, mais il va en falloir plus. Au début du 32e tour, au moment d'aborder le premier virage, la McLaren se lance à l'assaut de la Ferrari. Hunt se jette littéralement sur l'intérieur dans une manœuvre pour le moins osée. Lauda choisit de céder, sans toutefois avoir apprécié ce qu'avait fait son adversaire.
"James m'a dépassé par l'intérieur au dernier moment, et j'ai dû m'écarter rapidement, sinon nous serions entrés en collision", expliquait-il plus tard. "Ce mouvement brusque a poussé mes côtes contre la paroi du cockpit, et la douleur était atroce, comme un coup de couteau. Je n'ai tout simplement plus pu rouler à fond après ça."
Ce dépassement scellera donc le sort de la course. Hunt ralliera l'arrivée en tête, après 75 tours de course, avec 30 secondes d'avance sur Lauda.
Si l'on tient toujours "Rush" comme point de référence, le seul fait que nous venons d'évoquer qui est clairement établi dans le film, c'est que Hunt gagne ce jour-là sur la piste. Le reste du contexte n'est pas vraiment évoqué. Pour autant que j'apprécie de film, il faut toutefois bien avoir en tête que Ron Howard doit raconter une "rivalité" (en l'exagérant d'ailleurs, Hunt et Lauda étant amis dans la vie) s'étendant sur plusieurs mois en deux heures.
Mais alors, pourquoi le GP d'Espagne tient-il une place un peu plus importante que d'autres courses dans le film ?
Hunt disqualifié
La McLaren M23 de James Hunt est trop large.
Photo de: Motorsport Images
C'est parce que la victoire de Hunt ne va pas tenir très longtemps. Lors de l'inspection d'après course, une heure et demie plus tard, les commissaires livrent un implacable verdict. La McLaren M23 du Britannique mesure 216,8 cm de large alors que, pneus compris, elle ne devrait pas dépasser 215 cm. En sus, la position des refroidisseurs d'huile n'est pas non plus légale. La disqualification est donc prononcée.
Alors qu'il était devenu, l'espace de quelques dizaines de minutes le premier rival de Lauda avec 15 points quand l'Autrichien en comptait 30, tout était brisé pour Hunt, toujours coincé avec ses six unités alors que le pilote Ferrari s'envolait avec 33 points, d'autant plus que Depailler, toujours second à ce moment-là, avait abandonné.
Dans le film, cette disqualification apparaît - avec une scène montrant les officiels mesurant la largeur arrière de la M23 d'un bout à l'autre des pneus - et est présentée comme largement orchestrée par des révélations qu'un Lauda amer et qu'un Luca di Montezemolo intrigant auraient décidé de faire aux officiels après la course.
Si l'on revient à la réalité, il faut souligner que les nouvelles règles concernant la largeur des voitures ont été spécifiquement mises en place à partir du GP d'Espagne. Et, chose qui rend la disqualification d'autant plus incompréhensible, c'est la largeur de la M23 elle-même - monoplace connue pour être la plus large de la grille en 1975 - qui avait été prise pour référence par les instances pour décider de la mesure de 215 cm maximum.
McLaren était d'ailleurs tellement sûre de son fait - après tout la voiture n'avait pas changé pour 1976 - qu'aucune vérification n'avait vraiment été faite sur ce plan. Or, il y avait bien eu un changement : les nouveaux pneus introduits par Goodyear étaient à carcasse radiale. Cela voulait dire qu'au lieu d'un flanc plat, il était désormais bombé et augmentait la largeur de la voiture.
Concernant le problème de la position des refroidisseurs, McLaren semblait avoir tout bonnement mal interprété le règlement au moment de les placer à l'arrière des pontons, avec une ouverture pour les alimenter en air frais.
James Hunt lors du Grand Prix de Belgique.
Photo de: Ford Motor Company
Après la disqualification, McLaren fit appel devant la fédération espagnole ; le recours fut rejeté. Elle s'en remit alors à la Cour d'appel internationale de la FIA, à Paris. L'écurie modifia en parallèle la M23 pour tenter de se mettre dans les clous. La voiture sera pleinement légale, certes, mais bien moins performante - chose que le film "Rush" souligne d'ailleurs.
Côté résultats, c'est d'ailleurs la débandade lors des trois GP après Jarama : Hunt ne devance pas Lauda une seule fois en qualifications, tombant même à une cuisante 14e place (à 2,23 secondes !) à Monaco. Surtout, l'Autrichien signe deux succès (Belgique et Monaco) et une troisième place (Suède), quand le Britannique abandonne deux fois et récolte deux points à Anderstorp.
Au soir du GP de Suède, Lauda caracole en tête avec 55 points. Son plus proche poursuivant est Jody Scheckter - qui vient de faire triompher la fameuse Tyrrell P34 à six roues - avec 23 unités. Pour trouver Hunt, il faut descendre au septième rang ; le pilote McLaren compte alors 47 points de retard au championnat à neuf courses du but. Le gouffre paraît irrémédiable.
Hunt récupère finalement la victoire
James Hunt lors du Grand Prix d'Espagne.
Photo de: Rainer W. Schlegelmilch / Motorsport Images
En France, début juillet, McLaren apportera une version retravaillée de la M23. Hunt retrouvera de l'allant en signant la pole puis en remportant la course du lendemain sur le Circuit Paul-Ricard. Pour la première fois de la saison, Lauda ne verra, lui, pas l'arrivée.
Dans les jours qui suivent la course du Castellet, l'on apprend une nouvelle qui va alors changer beaucoup de choses : l'appel de McLaren est couronné de succès et les juges décident d'annuler la disqualification de Hunt en Espagne, jugée disproportionnée au regard d'une infraction qualifiée de "minimale". Toutefois, chose étonnante, McLaren est tout de même sanctionnée d'une amende de 3000 dollars.
Deux mois après, Hunt récupérait donc bien les points de la victoire à Jarama. Soudainement, le championnat n'avait plus le même visage : Lauda descendait à 52 points quand Hunt grimpait à 26 unités, le plaçant à égalité avec Depailler. Bien sûr, rien n'était joué - l'écart correspondait quasiment à trois victoires pleines -, mais le reste allait appartenir à l'histoire, notamment ce fameux GP d'Allemagne au Nürburgring début août...
Cinquante ans plus tard, évidemment armé des yeux du présent mais en tentant de se départir de l'improbable scénario de cette seconde partie de saison 1976, il y aurait sans doute beaucoup à dire de ce qui s'est passé ce 2 mai 1976 et deux mois plus tard dans les arcanes du pouvoir sportif.
La McLaren M23 était bien illégale, il y a peu de doutes là-dessus, et même si d'aucuns défendront la clémence des instances en soulignant que l'impact sur la performance de ce 1,8 cm était quasi inexistant, la règle était parfaitement claire.
La saison 1976 ne manquera pas de polémiques par la suite, avec Brands Hatch (Hunt, vainqueur, sera disqualifié deux mois plus tard pour avoir pris le second départ alors qu'il n'en avait pas le droit), le Nürburgring et sa sécurité, l'Österreichring (Ferrari qui annonce son retrait du championnat, principalement face aux décisions jugées favorables à McLaren), Monza (disqualification controversée des McLaren après les qualifications pour essence non conforme) ou encore Fuji et ses conditions climatiques très limites.
L'on se gardera bien d'entrer dans l'uchronie, mais d'aucuns peuvent s'interroger sur le point de départ qu'a constitué le revirement du GP d'Espagne sur la suite de la saison et dans un championnat où Hunt s'est imposé pour un point face à Lauda.
Niki Lauda et James Hunt
Photo de: Sutton Images
Partager ou sauvegarder cet article
Abonnez-vous pour accéder aux articles de Motorsport.com avec votre bloqueur de publicité.
De la Formule 1 au MotoGP, nous couvrons les plus grands championnats depuis les circuits parce que nous aimons notre sport, tout comme vous. Afin de continuer à vous faire vivre les sports mécaniques de l'intérieur avec des experts du milieu, notre site Internet affiche de la publicité. Nous souhaitons néanmoins vous donner la possibilité de profiter du site sans publicité et sans tracking, avec votre logiciel adblocker.
Meilleurs commentaires