Makowiecki : "Le futur des protos n'est plus ce que l'on a connu"

Porsche a présenté il y a quelques jours la 963 pour son grand retour en prototype. Frédéric Makowiecki ne figure pas parmi les pilotes confirmés en compétition à ce jour, mais le Français a déjà joué un rôle important dans le développement de cette LMDh. Il nous a raconté...

Makowiecki : "Le futur des protos n'est plus ce que l'on a connu"
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Frédéric, à quel point ce travail et cette implication dans le programme d'essais sont-ils enrichissants pour toi chez Porsche ? Tu as déverminé la voiture, ce qui est une sacrée responsabilité…

La première responsabilité, c'est de se dire qu'il y a quelques centaines de personnes qui ont travaillé sur chaque pièce de la voiture pour qu'elle naisse. Il faut déjà se dire qu'au premier roulage, on les représente. Après, la responsabilité est surtout de donner les bonnes directions, parce que l'importance du pilote s'est réduite drastiquement d'année en année. Maintenant, quand il y a des choses qui ne sont pas bien faites, il faut donner beaucoup plus de voix qu'avant ; avant, on était quand même plus écoutés. À l'heure actuelle, on est dans un gros système, le pilote peut être noyé dedans, et quand parfois il y a des choses très illogiques qui sont faites – ça arrive –, il faut donner de la voix. Ça ne passe pas toujours très bien, mais ça passe par-là. Pour avoir la satisfaction d'avoir fait mon boulot, je me dis aussi que même si je ne suis pas sur le programme officiel, sur deux ou trois dossiers depuis le début je suis assez content de ce que j'ai fait chez Porsche.

Justement, te sens-tu écouté ?

Je me sens écouté, et il y avait deux ou trois dossiers qui étaient un petit peu épineux, où je pense que je nous ai aidés à aller dans la bonne direction. Après, que ce soit Felipe [Nasr] ou Dane [Cameron] quand ils sont arrivés, ils ont poussé également dans ce sens-là, ce qui est aussi positif. Car si vous êtes le seul à demander quelque chose qui n'a rien à voir avec les autres, il faut aussi savoir se remettre en question.

Ça se pilote encore comme un proto, tu as la sensation d'un proto, par contre tu as les performances en virage d'une grosse GT.

Frédéric Makowiecki

Est-ce facile de faire tout ce travail sans avoir la certitude d'en récolter les fruits en compétition ?

Si ça avait été il y a quelques années, j'aurais dit que c'est très frustrant, parce qu'à un moment ou un autre, tu as l'impression de mettre beaucoup d'énergie et de cœur pour quelque chose dont tu ne récolteras pas les fruits. Tu as fait grandir l'arbre, tout a poussé, et puis au moment de récolter, ce n'est pas toi qui le fais. Bon… Mais avec l'âge, ce n'est pas une finalité en soi pour moi. C'est-à-dire que j'ai revu un peu mes priorités et j'essaie avant tout de profiter de toutes les choses que je fais. Ce n'est pas parce qu'il y a quelque chose que j'espérais qui n'arrive pas qu'il faut que, d'un seul coup, ça m'affecte le moral. J'ai la chance de travailler pour l'un des plus beaux constructeurs, j'ai la chance d'être pilote d'usine, d'être payé pour ce que je fais, je suis en bonne santé, tout va bien pour ma famille : sur terre, quand on voit tout ce qui se passe, il faut savoir profiter de ce qu'on a.

Frédéric Makowiecki lors des essais privés de la Porsche 963.

Frédéric Makowiecki lors des essais privés de la Porsche 963.

Quelles sont les sensations au volant de cette Porsche LMDh ?

J'ai découvert que le futur des prototypes n'est plus exactement comme ce que l'on a connu. La voiture ressemble à un proto, en sensations c'est un proto, mais la façon dont tu fais la performance n'est pas comme les protos d'avant. Les vitesses de passage en courbe sont plus proches d'une grosse GT que d'un proto. Par contre, l'accélération et le freinage sont très proches d'un proto. Ça se pilote encore comme un proto, tu as la sensation d'un proto, par contre tu as les performances en virage d'une grosse GT.

Et cette auto donne-t-elle du plaisir ?

Du moment qu'on a un volant et deux pédales, généralement il n'y a pas trop de problème ! Je ne dis pas que tout est facile tout le temps, il y a eu quelques séances d'essais où c'était compliqué, mais en règle générale, oui.

Tu la connais déjà, mais sur un tel programme on imagine à quel point tu peux ressentir toute l'expertise de Porsche en la matière…

Il ne faut pas oublier qu'il y a une vraie culture chez Porsche pour préparer les programmes en amont. Une RSR [le modèle GT de la 911], avant qu'elle ne fasse sa première course, avait fait plus de 40 000 km de tests, pour les deux dernières générations. On essaie d'arriver avec un minimum d'inconnues sur les premières courses. Là-dessus, ça a été la philosophie pour les prototypes et les GT ces dix dernières années, et c'est dans la continuité.

Frederic Mackowecki salue l'expertise de Porsche pour mettre rapidement la 963 en piste.

Frederic Mackowecki salue l'expertise de Porsche pour mettre rapidement la 963 en piste.

Quelle a été ta proportion de roulage lors des essais jusqu'à présent ?

Je n'ai pas compté ! De manière générale, les tout débuts ont été plus que satisfaisants. D'abord, il y a une voiture de conception conventionnelle avec un moteur atmosphérique. Après, quand on passe à un moteur turbo, on commence à complexifier la chose de manière assez significative, que ce soit au niveau du refroidissement et de la gestion du turbo. Et puis il y a une nouvelle étape quand on passe à l'hybride. Réussir, avec de l'hybride, à enchaîner les kilomètres, c'est vraiment pas mal ! Parce que d'un seul coup, vous vous rendez compte qu'en appuyant mal sur un bouton, la voiture peut se mettre en rideau, ne jamais démarrer ou être inconduisible. C'est là que Porsche peut être fier d'avoir une expertise qui fait que, rapidement, on a été capables de faire des kilomètres avec une voiture qui n'est pas aussi complexe qu'une LMP1 d'il y a quelques années mais qui reste une voiture hybride très complexe par rapport à une voiture normale.

Je ne dis pas qu'il n'y aura pas de problèmes, mais je pense qu'ils seront résolus.

Frédéric Makowiecki

Comment as-tu ressenti la présence du Team Penske aux côtés de Porsche pour ce programme ?

Ce que l'on ressent, c'est une rigueur très appréciable et, ce qui peut manquer parfois chez un constructeur, un esprit "racer". Le sport automobile, c'est avant tout une culture, vous ne pouvez pas travailler en sport automobile comme vous travaillez pour des voitures de série. Faire une erreur, ça arrive, par contre on ne la répète pas. On ne ressort pas d'une journée d'essais sans avoir coché les cases de tout ce que l'on devait faire. Toutes ces choses-là, c'est un esprit "racer" et ce n'est pas du dilettantisme. Tout en sachant qu'en plus, le sport automobile a une caractéristique très compliquée dans le monde actuel : tu dois pouvoir travailler 20 heures une journée, et cette journée-là il faut bien le faire. Il y a un truc qu'on peut voir chez Penske, c'est que même s'ils ne gagnent pas, ils reviennent dans le match. Ça peut arriver d'avoir un passage à vide, de ne pas comprendre certaines choses ou d'aller dans une mauvaise direction, mais on ne va pas s'entêter à rester dans cette mauvaise direction. En F1 par exemple, il y a des constructeurs qui sont restés butés pendant des années, des années et des années, mais ça, ça n'arrivera pas chez Penske. Je ne dis pas qu'il n'y aura pas de problèmes, mais je pense qu'ils seront résolus.

Pour le dire simplement, on a l'impression que Porsche ne se trompe jamais et cette décision d'aller chercher Penske semble le confirmer !

C'est surtout une décision réfléchie. Il faut bien se dire que tout n'est pas simple, ce n'est pas parce qu'il y a la victoire que tout s'est passé dans le meilleur des mondes. Il faut une part de réussite, comme a pu avoir Audi par le passé. Par contre, il est clair que quand il y a des décisions ou des choix qui sont faits chez Porsche, c'est avec une réflexion avant : comment, pourquoi, quand ? Tout ça, ça compte.

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