François Cevert, l'héritier de Jackie Stewart

Plus que celui qui fut l'équipier de Jackie Stewart pendant trois saisons, François Cevert était son héritier désigné pour viser le titre en 1974. Malheureusement, il se tua la veille de la retraite de l'Écossais, à la fin de la saison 1973.

François Cevert, l'héritier de Jackie Stewart
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C'est presque comme si la Formule 1 elle-même, plutôt que Ken Tyrrell et Jackie Stewart, avait voulu faire de François Cevert l'héritier de l'Écossais. Un côté glamour, une intelligence de course, de la culture, du charisme, mais surtout un niveau de performance qui s'approchait, sinon égalait, celui de Stewart : le Français semblait parti pour être la nouvelle référence en F1. Stewart et Cevert avaient un rapport digne d'un maître et d'un élève, ou d'un magicien et de son apprenti, mais elle allait bien plus loin. C'était une relation rare et incroyable de complicité pour deux pilotes à ce niveau, et surtout dans la même équipe. Comme le disait Stewart à l'époque : "Il est plus qu'un ami, il fait partie de la famille".

Durant leurs quatre saisons dans la même équipe, Stewart a surtout transmis son savoir à Cevert, qui avait tout à apprendre à son arrivée en 1970, permettant à Tyrrell d'envisager l'avenir sereinement lorsque Stewart déciderait de s'en aller. C'est d'ailleurs ce qu'il prévoyait de faire à la fin de l'année 1971, mais il a finalement choisi de le faire deux années plus tard. Stewart avait la possibilité d'être aussi ouvert avec son équipier essentiellement grâce à la relation unique qu'il entretenait avec Ken Tyrrell. Plus qu'un lien entre pilote et team manager, ils étaient comme des partenaires dans une affaire familiale, et avaient ensemble désigné Cevert comme celui qui pouvait potentiellement devenir leur atout principal. Stewart avait lutté contre lui lors de la course de F2 de Reims en 1969.

"C'était amusant", se rappelait Cevert. "La course était toujours décidée dans le dernier virage. Il fallait en sortir deuxième car si vous étiez en tête, vous aspiriez juste l'autre voiture et étiez battu sur la ligne. Donc Jackie et moi avons approché les 100 derniers mètres avant ce virage côte-à-côte avec les autres juste derrière. Nous nous regardions en accélérant et en freinant, en essayant de ne pas être en tête dans le virage". Avec la menace des autres pilotes, Stewart a finalement abordé la courbe en tête et c'est Cevert qui a gagné.

En 1970, les deux hommes ont de nouveau croisé le fer lors de la course F2 de Crystal Palace, et Stewart a été impressionné par les difficultés qu'il a rencontrées lorsqu'il a voulu passer Cevert. Cette fois, c'est bien le Britannique qui a gagné devant le Français, mais cette course a poussé le vainqueur du jour à mentionner le nom de son rival à son directeur en F1, comme l'avait raconté Tyrrell : "Tout le monde pensait que je l'avais pris parce qu'il était Français. Mais ce n'était pas ce qui m'intéressait en priorité. C'est ce que Jackie avait dit sur lui après Crystal Palace." Le fait qu'il soit soutenu par Elf, alors sponsor de Tyrrell, était la cerise sur le gâteau. À ce moment-là, Cevert n'avait disputé que trois saisons complètes en sport automobile. Vainqueur du Volant Shell en 1966, il avait obtenu la possibilité de piloter dans une F3 en 1967, avant d'obtenir une Tecno bien plus performante pour le Championnat de France de F3 l'année suivante, ce qui l'avait finalement mené à la F2 en 1969, toujours au volant d'une Tecno.

Ce n'était pas le CV d'un pilote qui pouvait accéder à la Formule 1, mais l'opportunité de courir aux côtés de Stewart se présenta rapidement, lorsque Johnny Servoz-Gavin décida de prendre sa retraite au bout de trois courses, n'ayant pas réussi à retrouver la forme qu'était la sienne avant une blessure à l'œil. Amené à courir en F1 aux côtés d'un Champion du monde pour ce qui était sa quatrième année en course automobile, la pression était potentiellement énorme pour Cevert. Mais l'approche voulue par Ken Tyrrell fit rapidement disparaître de telles craintes : "Ken était fantastique", racontait le pilote français. "Il m'a dit 'je ne te demande pas d'être excellent maintenant. Je veux juste que tu t'habitues à la voiture. Fais un tour, n'attaque pas, je ne veux pas que tu aies un accident. Si ce n'est pas convaincant, c'est OK'."

Prenant Tyrrell au mot, Cevert n'impressionna pas lors de ses premières courses au volant de la March 701 engagée par l'équipe britannique. En réalité, si un rookie était aujourd'hui aussi en retard qu'il l'était sur son équipier, à savoir environ 1"8 en moyenne en qualifications, il serait rapidement mis à pied. Mais c'est son approche méthodique et implacable, plutôt que fulgurante, qui peut pousser à s'interroger sur l'avenir qu'avait le Français en F1 et sur sa capacité à prendre la relève de Stewart s'il n'avait pas perdu la vie en toute fin de saison 1973.

Mais il ne faut pas oublier le programme dont Cevert a eu la chance de bénéficier avec Tyrrell, lui permettant d'apprendre étape par étape, à une époque où le danger était sur la piste et non en coulisses, où le spectre d'un potentiel remplaçant n'était pas présent. De plus, il était déjà identifié comme l'héritier de Stewart en interne. Il est arrivé en F1 avec beaucoup moins d'expérience que certains autres débutants cette année-là. Emerson Fittipaldi était un vétéran en course moto, en karting et en course auto avant de franchir les dernières étapes le menant à la F1 ; Clay Regazzoni avait déjà sept années d'expérience, dont cinq en F3 puis en F2, lorsqu'il est arrivé en F1 chez Ferrari ; enfin, Ronnie Peterson avait commencé à courir en karting au début des années 60 et avait remporté plusieurs titres dans la discipline avant de passer en monoplace, jusqu'à débuter en F1 deux courses avant Cevert.  

"Je suis devenu pilote de course de manière très progressive", avait expliqué celui qui se destinait à une tout autre carrière, poussé par son bijoutier de père. "Ce n'était pas mon intention. J'étais étudiant en piano classique et je pensais pouvoir devenir pianiste de concert. Je me suis entraîné pendant 15 ans mais ensuite, je suis allé à l'école de course automobile et ça a alors pris tout mon temps. Il y avait 22 courses en 1967 et je n'avais plus de temps pour le piano."

Contre l'avis et l'envie de ses parents, il a donc embrassé une carrière de pilote. Sa personnalité affable lui a valu d'avoir rapidement des amis partout dans le paddock. Son charisme était d'ailleurs raconté par Stewart lui-même : "Il avait une présence incroyable, c'était une des rares personnes que tout le monde voulait connaître. Il ajoutait à son instinct naturel une détermination sans faille à travailler et à apprendre pour devenir le meilleur pilote possible. Certaines personnes le voient comme un play-boy car il aimait s'habiller avec style, mais il était bien plus que ça. Pour moi, c'était plus qu'un équipier. Il était mon petit frère."

Totalement ouvert à ce que lui apprenait Stewart, Cevert a rapidement progressé. Mais compte tenu du fait qu'il a dû passer à plusieurs reprises devant la scène de l'accident mortel de Piers Courage durant sa première course en F1, il est facile d'imaginer à quel point les mots de Tyrrell, qui ne voulait pas qu'il force ses performances, étaient rassurants. Il se qualifia à une seconde et demie de Stewart à Zandvoort, même s'il était un peu plus rapide que les autres March 701 pilotées par Ronnie Peterson et Jo Siffert. En course, il fut doublé par Peterson et Graham Hill avant d'abandonner.

En France, à Clermont-Ferrand, il se qualifia au milieu de la grille et occupait la 12e place en début de course avant d'être passé par Dan Gurney, Rolf Stommelen et Siffert, pour enfin subir la loi de John Miles et Hill, le poussant à terminer dernier. Sa septième place à Brands Hatch ne masqua pas le fait qu'il était le dernier des pilotes n'ayant subi aucun ennui, tout comme à Hockenheim. Les premiers signes prometteurs arrivèrent avec une belle qualification dans le top 10 sur l'exigeant Osterreichring, bien qu'il ne fût pas récompensé avec une casse moteur lors du premier tour.

En Italie, à Monza, il connut son premier moment de peur en Formule 1, avec un tête-à-queue spectaculaire lors des essais libres du vendredi, comme il l'avait expliqué : "Je roulais à plus de 300 km/h et ça n'arrêtait pas de tourner, tourner et tourner. Finalement, je me suis arrêté sans rien avoir heurté, je suis revenu au stand avec des pneus carrés et je m'en suis amusé avec des amis. Le lendemain, 200 mètres devant moi, Jochen Rindt s'est tué en roulant à 130 km/h. Je n'ai pas pu dormir durant la nuit avant la course. J'ai réalisé que la veille, j'aurais dû me tuer."

Cevert avait un lien particulier avec le destin et la fatalité. La biographie du Français écrite par Jean-Claude Halle révèle qu'il est allé voir une voyante la veille de sa première course dans le Volant Shell en 1966, et celle-ci lui a alors révélé qu'il le gagnerait, qu'il deviendrait célèbre, mais qu'il ne verrait pas son 30e anniversaire. Tristement, il s'est tué durant son dernier week-end de course censé être disputé à l'âge de 29 ans. Lorsqu'il en parlait, il semblait garder ces prédictions à l'esprit : "C'est impossible d'être pilote et de craindre un accident ou la mort. J'ai accepté une fois pour toutes que je prends des risques importants. Je sais très bien que je pourrais me tuer. J'ai décidé d'être pilote car c'est la seule chose que j'aime vraiment, et ça inclut la possibilité d'un accident fatal. J'ai fait mon choix."

Une semaine après Monza, il se qualifia quatrième au Canada, une place qu'il occupait encore lorsqu'il fut de nouveau victime d'une panne mécanique. Sa progression constante se percevait par des performances de plus en plus impressionnantes, et il commença à impressionner Tyrrell en 1971. Il termina deuxième en France derrière Stewart et répéta l'opération sur la célèbre Nordschleife, au Nürburgring, s'adjugeant le record du circuit au passage. De retour sur les lieux de son premier gros accident, à Monza, il devança Stewart en qualifications pour la première fois.

Les difficultés de son équipier à Watkins Glen, au niveau de l'un de ses pneus avant, permirent à Cevert de le dépasser et de gagner, non sans devoir résister à des attaques déterminées de Jacky Ickx. Bien que cela paraissait impensable à ce moment-là, ce fut en réalité la dernière victoire de sa carrière, même s'il en manqua deux en 1973 en étant probablement trop gentil avec son équipier. À Zandvoort, Stewart manqua une vitesse à la sortie de la courbe de Tarzan mais Cevert resta derrière. "Pourquoi ne m'as-tu pas dépassé, idiot ?", lui demanda le Champion du monde. Une question à laquelle Cevert apporta la réponse d'un gentleman : "Je ne veux pas te battre comme ça."

Après un autre doublé pour Tyrrell au Nürburgring, Stewart expliqua à son patron que Cevert avait été plus rapide que lui tout au long de la course et qu'il aurait pu le dépasser à n'importe quel moment. Il n'était plus simplement un pilote aux coups d'éclat surprenants, mais représentait une menace pour Stewart et un candidat à la victoire qui s'était inscrit dans une dynamique similaire à celle de son équipier, qui obtint par ailleurs son troisième titre mondial en 1973.

"Il était plus rapide que moi à plus d'une occasion en 1973", avait déclaré Jackie Stewart dans une interview réalisée 20 ans plus tard. "Je ne pense pas qu'il aurait pu gagner le titre, car j'avais trop de connaissances à ce moment-là. Mais je pense qu'il aurait gagné le titre pour Ken en 1974. Jody Sheckter, qui était dans sa première saison, a abordé la dernière course en tant que candidat au titre pour Tyrrell, donc c'était faisable, et il est même probable que Cevert aurait pu être le premier Champion du monde français."

Lors de son dernier run, il déclara à son mécanicien, Jo Ramirez, qu'il était dans la Tyrrell 006, avec un moteur Cosworth numéro 66, et que c'était le 6 octobre. "Regarde mes chronos", dit-il. Il était déterminé à signer la pole position, ne sachant pas encore officiellement que Stewart allait prendre sa retraite, même si la rumeur était insistante. Jackie ayant déjà sécurisé son titre, il lui paraissait important de le battre une dernière fois, comme pour matérialiser le passage du flambeau. Il passa devant Helen Stewart, la salua, et quitta la voie des stands. Il ne revint jamais.

La troisième vitesse était plus efficace que le quatrième rapport dans les dangereux Esses, et il existe même une vidéo de Stewart et Cevert qui en débattent, plus tôt ce week-end-là. Mais les passer en quatrième permettait d'adoucir le comportement de la monoplace à l'empattement particulièrement court, la rendant moins imprévisible sur une bosse piégeuse au milieu de la courbe. Cevert passait ce virage en troisième. Il passa sur la bosse, fut envoyé vers le rail de sécurité à droite avant de rebondir et d'atterrir sur la barrière à gauche, lui provoquant des blessures mortelles immédiates. S'il était en paix avec ce risque, ceux qui restèrent en souffrirent davantage, à commencer par Jacky Stewart, qui assura plus tard ressentir la présence de François Cevert auprès de lui.

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