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Ayrton Senna, les cris déchirants sous les larmes d'Interlagos

Le 24 mars 1991, Ayrton Senna remportait enfin son Grand Prix national, au terme d'une course où le Brésilien - en route vers son troisième titre mondial - allait se dépasser physiquement, comme rarement dans sa carrière.

Ayrton Senna, Mclaren

Photo de: Ercole Colombo / Studio Colombo / Getty Images

Rétro : Dans l'Histoire des sports méca

Sur deux ou quatre roues, replongez-vous dans l'Histoire des sports mécaniques, celle qui a écrit la légende des hommes et des machines durant des décennies.

Ayrton Senna a laissé beaucoup de moments marquants dans la mémoire collective des amateurs de F1. Mais peu sont aussi viscéraux que les cris presque bestiaux émis dans un mélange d'allégresse intense et de douleur extrême après sa victoire lors du Grand Prix du Brésil 1991.

En Formule 1 depuis sept ans, avec un palmarès déjà impressionnant pour l'époque de deux titres mondiaux (1988 et 1990) et de 27 victoires - ce qui le plaçait alors à la deuxième place de tous les temps dans le domaine, derrière les 44 succès dAlain Prost et ex-aequo avec Jackie Stewart -, Senna n'avait toutefois pas encore réussi à être prophète en son pays.

Malgré quatre pole positions et six départs sur l'une des deux premières lignes au cours des sept premières éditions auxquelles il a participé, quelque chose s'est toujours mis en travers de son chemin.

En 1986, c'est Nelson Piquet et sa Williams qui ont été trop forts ; en 1987, une trop grande usure des pneus et une fuite d'huile allaient lui ôter tout espoir de victoire ; en 1988, un changement tardif de voiture juste avant le départ allait l'obliger à se retirer de l'épreuve après une remontée fantastique ; en 1989, un contact avec Gerhard Berger au départ l'avait contraint à une course en fond de peloton ; en 1990, enfin, un accrochage avec le retardataire Satoru Nakajima allait lui coûter un succès très probable.

Au bord des larmes après ce dernier épisode et malgré sa troisième place sur le podium, Senna avait commencé à croire au mauvais œil sur ses terres.

Mansell, l'ennemi de l'extérieur

Ayrton Senna conserve la tête après son départ depuis la pole position.

Ayrton Senna conserve la tête après son départ depuis la pole position.

Photo de: Rainer Schlegelmilch / Getty Images

Au moment d'aborder le GP du Brésil 1991, deuxième édition depuis le retour à Interlagos, Senna apparaît comme le favori après avoir entamé la saison par un succès dans les rues de Phoenix. Dans les jours précédant le GP, il vit à la fois le baptême à son nom du circuit de karting sur la piste pauliste, sur lequel il a débuté, mais aussi son 31e anniversaire le 21 mars.

Dans le clan McLaren, même si la MP4/6 semble bien née, l'on pressent que la Williams FW14 a beaucoup de potentiel. Toutefois, au moment de l'exercice des qualifications, Senna brille comme à son habitude en signant la 54e pole position de sa carrière, avec trois et quatre dixièmes d'avance sur... les Williams de Riccardo Patrese et Nigel Mansell. Le reste du peloton, emmené par son équipier Berger, est repoussé à une seconde et plus.

Le dimanche, les conditions au-dessus d'Interlagos sont menaçantes mais la course démarre sur une piste sèche. Senna prend un excellent envol et emmène le peloton. Toutefois, comme McLaren le craignait, Mansell ne tarde pas à mettre la pression sur le Brésilien. Les 25 premiers tours sont bien plus serrés qu'attendu et la Williams est dans les échappements du leader.

La course va basculer une première fois dans les stands. Au moment de s'arrêter au 25e des 71 tours au programme pour changer de pneus, Mansell est victime d'un arrêt très long car il peine à redémarrer. Quand il y parvient enfin, il s'est écoulé 14 secondes d'immobilisation.

Quand Senna passe à son tour au box, l'arrêt se déroule très bien et il ressort avec environ huit secondes d'avance sur Mansell. Le Britannique n'a toutefois pas dit son dernier mot et il est clair que la Williams a le potentiel pour lui permettre de revenir. L'écart tombe sous les trois secondes au 42e tour quand, à nouveau, Mansell s'engouffre dans les stands.

Cette fois, ce n'est pas prévu : une crevaison est suspectée à l'arrière droit. L'arrêt se passe bien, mais tout est à refaire... Cependant, cela n'aura finalement pas beaucoup d'importance, puisque la Williams au numéro 5 rouge devra abandonner, Mansell étant victime d'un problème de boîte de vitesses au 59e tour alors qu'il fondait sur Senna. 

La boîte de vitesses, l'ennemi de l'intérieur

Ayrton Senna a commencé à perdre des rapports de boîte de vitesses dès le 50e tour.

Ayrton Senna a commencé à perdre des rapports de boîte de vitesses dès le 50e tour.

Photo de: Ercole Colombo / Studio Colombo / Getty Images

À ce stade de la course, alors qu'il reste une dizaine de tours, Senna possède 40 secondes d'avance sur son plus proche poursuivant, Ricardo Patrese. Mais en réalité, depuis une petite vingtaine de boucles, il y a un problème : la boîte de vitesses de la McLaren fait des siennes. 

Depuis le 50e passage environ, Senna a perdu le quatrième rapport et les choses empirent depuis. Lui qui tournait en 1'21, commence à rouler une seconde moins vite dès la 51e boucle avant que l'hémorragie ne devienne plus sérieuse ensuite. Il faut dire qu'en plus des soucis mécaniques, c'est la pluie qui fait son apparition.

D'habitude, ce n'est pas pour lui déplaire. Mais la piste devient grasse, et Senna perd encore des vitesses. Contraint de se maintenir sur le sixième rapport de boîte, le seul qui ne saute pas, et affreusement compressé par un harnais trop serré, le Brésilien doit désormais produire un énorme effort physique et mental pour rallier l'arrivée.

Patrese accélère - sous les signes de son équipe en bord de piste - alors qu'il devient évident qu'il y a un souci sur la MP4/6. De 36 secondes d'écart au 61e tour, l'avance fond à 31 au tour suivant, puis 29, 26, 20, 14, 9, 5... On ne donne alors pas très cher de la peau de Senna, qui semble encore parti pour une nouvelle désillusion à domicile.

Et puis, soudainement, à trois tours du drapeau à damier, l'écart diminue moins vite qu'auparavant. Dans un tour de force physique, Senna parvient à amortir le retour qui semblait inéluctable de Patrese, ce dernier devant également jouer de prudence face... à une boîte de vitesses donnant aussi des signes de faiblesse.

Tentant de ruser malgré une lucidité déclinante, Senna agite même les bras en pointant le ciel au passage sur la ligne de départ/arrivée, tentant de peser de tout son poids sur la direction de course pour qu'elle arrête la course en raison de la pluie. Une tentative vaine vu la faiblesse de l'averse, quelque peu antisportive, mais surtout le signe d'un pilote aux abois et qui cherche par tous les moyens à en finir.

Finalement, au bout du bout de la souffrance, sur une piste de plus en plus détrempée, Senna parviendra à maintenir Patrese à 2,9 secondes au passage sur la ligne d'arrivée.

Des cris bestiaux à la radio

Ayrton Senna soulevant le drapeau brésilien malgré la douleur.

Ayrton Senna soulevant le drapeau brésilien malgré la douleur.

Photo de: Pascal Rondeau - ALLSPORT - Getty Images

L'arrivée, c'est justement souvent ce qui reste en mémoire de cette course, au-delà de l'exploit. À peine la ligne franchie, le son de la radio de Senna est diffusé en direct par la réalisation TV. Ce que l'on entend alors ressemble à des cris bestiaux, mélanges de soulagement, de douleur et de délivrance d'avoir enfin triomphé à domicile, dans lesquels il forme quelques mots qu'il hurle "Je n'y crois pas ! On l'a fait !".

Ce que l'on voit, aussi, c'est un pilote au bout de lui-même, dont la voiture cale dans la ligne droite de retour au moment où un commissaire lui donne un drapeau auriverde qu'il ne parvient même pas à brandir et qui ne parvient à s'en extraire, exténué, les épaules grandement endolories, qu'avec l'aide de l'équipe médicale. Le tout sous les vivas de la foule qui scande le fameux "Olê, olê, olê, olê ! Senna, Senna !"

 

"Dans les derniers tours, je n'avais d'autre choix que de laisser la voiture sur le rapport supérieur", expliquait Senna après la course. "La pluie n'a pas aidé, et j'espérais vraiment qu'ils arrêtent la course. Dans les virages lents, je ne tournais qu'à 2 000 tr/min et le moteur était à deux doigts de caler. Dans les virages rapides, la voiture avait toujours tendance à me pousser tout droit." 

"J'ai vu Patrese se rapprocher et je ne pensais pas y arriver, mais je sentais que c'était mon devoir de gagner ici. J'ai poussé la voiture malgré la pluie, mais j'avais des crampes et des spasmes musculaires dans le haut du corps. C'était en partie à cause du harnais de sécurité qui était trop serré, mais aussi à cause de l'émotion ! À l'arrivée, il ne me restait plus rien. C'est Dieu qui m'a offert cette victoire."

Sur le podium, qu'il a rejoint via la voiture médicale, Senna est visiblement tellement endolori qu'il doit s'y reprendre à deux fois avant de soulever son trophée, sous le regard confus de Patrese, Berger et d'un Ron Dennis - patron de McLaren - prêt à intervenir. Il y parvient finalement, tout comme il parviendra peu après à soulever et agiter un drapeau du Brésil. Il était enfin maître chez lui, mais que de souffrance pour y parvenir.

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