André Lotterer, une carrière de touche-à-tout à la singulière longévité

S'il est dans sa 26e saison consécutive en sport automobile, André Lotterer ne pense toujours pas à la retraite. Il évoque avec nous ses progrès en Formule E, son amour de la course japonaise et son seul Grand Prix en Formule 1, ainsi que la suite de sa carrière.

André Lotterer, une carrière de touche-à-tout à la singulière longévité
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André Lotterer l'affirme : il a la plus longue carrière continue en monoplace qui soit en cours à ce jour. Venant de quelqu'un qui est plus connu pour ses exploits en Endurance, du moins sur le Vieux Continent, c'est dire ! C'est vrai, il y a Fernando Alonso, mais il n'était que pilote essayeur Renault en 2002. Kimi Räikkönen, lui, est désormais à la retraite, et avait passé les saisons 2010 et 2011 en rallye.

Présent en monoplace depuis 1998, principalement au Japon, Lotterer l'emporte de justesse. À la fin du XXe siècle, il était un adolescent de 16 ans lançant sa carrière en sport automobile avec un titre en Formula BMW Junior, grâce à 14 victoires, ce qui lui a valu de rejoindre la catégorie principale de la discipline. Il s'y est imposé également, avec 15 succès à la clé.

24 ans plus tard, Lotterer est un vétéran grisonnant qui continue de donner du fil à retordre aux jeunes loups en Formule E, et il n'a pas l'intention de s'arrêter là. Le pilote Andretti était initialement sceptique quant au championnat tout électrique, dont la faible vitesse ne l'enthousiasmait pas quand il a été créé en 2014. Cependant, l'intéressé a changé d'avis en discutant avec d'autres pilotes, et il a finalement tenté sa chance aux côtés de Jean-Éric Vergne chez Techeetah.

"C'était complètement différent", explique Lotterer. "Pour moi, on ne peut comparer ça à rien d'autre. Quand ça a commencé, on rigolait un peu en voyant ça, car les voitures ne sont pas rapides, ou pas très puissantes. Et quand on court à 400 km/h (sic) au Mans ou en Super Formula, on va à la même vitesse qu'en Formule 1, alors quand on voit ça, on se dit que ça ne peut pas être trop dur. Mais j'ai entendu des pilotes dire que ce n'était pas facile."

"Puis je suis venu, et c'était un vrai défi de pilotage car il n'est pas toujours question de vitesse. Il s'agit vraiment de maîtriser ce qu'on nous donne et la recette de la Formule E, avec des courses sur d'étroites pistes urbaines qui ne pourraient être plus différentes de vrais circuits, donc c'est bosselé, il n'y a parfois pas d'adhérence avec les pneus toutes conditions, la monoplace est relativement lourde et il y a la gestion de l'énergie par ailleurs. Tout le monde a la même puissance et la même performance, alors c'est le championnat le plus dur où j'aie jamais été engagé et le plus grand défi que j'aie jamais relevé en matière de pilotage. Ce n'est pas comparable à quoi que ce soit que j'aie connu."

Lotterer was initially sceptical of Formula E - until he joined up, finding it one of his hardest challenges

Lotterer était sceptique quant à la Formule E, jusqu'à ce qu'il relève ce défi

"J'ai vraiment appris à apprécier ce défi car il est extrêmement relevé, et chaque détail est captivant. Il n'y a aucun autre championnat où l'on peut entrer dans les détails à ce point afin de rechercher l'efficience et des solutions intelligentes. Tout ce que l'on peut faire en Formule E est vraiment, vraiment impressionnant. Et les ingénieurs adorent ça. Je pense que d'autres championnats sont de plus en plus restreints quant à ce que l'on peut faire. Mais ici, juste du point de vue logiciel, toutes les solutions que l'on peut trouver sont très complexes."

Ayant quitté Techeetah après deux ans, Lotterer a ensuite renoué avec Porsche, avec qui il est passé si près d'une quatrième victoire au Mans en 2017 avant que sa 919 Hybrid ne soit frappée par un problème de pression d'huile. Porsche a quitté la catégorie reine de l'Endurance après cette saison-là afin de se focaliser sur son nouveau projet de Formule E, qui est monté en puissance après des podiums occasionnels puisqu'une première victoire a été remportée à Mexico l'an passé.

Mais c'est Pascal Wehrlein qui s'est imposé, pas Lotterer : ce dernier a montré son esprit d'équipe en assurant que Porsche n'obtienne pas seulement la victoire mais un doublé. Et s'il a montré après la course une pointe de déception, n'ayant pas pu être celui qui offrirait à la firme de Stuttgart son premier succès, il a accepté son rôle de défense pour protéger Wehrlein, en raison d'une erreur commise en qualifications.

Quand ça a commencé, on rigolait un peu en voyant ça, car les voitures ne sont pas rapides [...] Puis je suis venu, et c'était un vrai défi de pilotage car il n'est pas toujours question de vitesse.

André Lotterer

"J"étais très content pour toute l'équipe", affirme Lotterer. "Vous savez, beaucoup d'énergie a été consacrée à ce projet, notamment de ma part depuis le début. Et nous sommes passés près quelques fois, surtout Pascal, il s'est fait voler sa victoire [à l'E-Prix de Puebla 2021]."

"Mais j'ai accepté la situation [de Mexico] dès le début, car j'ai commis une petite erreur en qualifications et je partais derrière Pascal. Nous avons décidé de ne pas nous attaquer et de faire la course ensemble. Et c'est un avantage de faire ça en Formule E, parce qu'on ne gaspille pas de l'énergie, surtout si les deux voitures se suivent. C'est un aspect vraiment stratégique. C'est là qu’on agit comme un pilote d'usine professionnel, et il faut juste se qualifier devant. Ç'aurait été pareil si la situation avait été inversée. Il n'y a donc pas de rancœur. Bien sûr, nous voulons tous gagner, mais en l'occurrence, c'était comme ça."

Lotterer accepted following team-mate Wehrlein home for Porsche's first Formula E win

Lotterer a accepté de ne pas attaquer Wehrlein pour la première victoire de Porsche en Formule E

Quoi qu'il en soit, la victoire de Porsche symbolisait un fort gain de performance par rapport aux deux premières saisons de la marque dans le championnat tout électrique. Bien que la monoplace fût de la même spécification que la saison précédente, le groupe propulseur ayant été homologué à ce moment-là, l'écurie a su libérer son potentiel pour rejoindre les avant-postes. Le contraste était évident avec la situation de 2021, lorsque Lotterer n'était pas parvenu à marquer le moindre point lors des cinq premières manches de la saison. Wehrlein avait eu bien plus de chance avec une cinquième place en ouverture à Diriyah, mais Porsche manquait globalement de constance.

Lotterer est désormais sur une belle lancée après quelques saisons compliquées et prend du plaisir à l'avant de la grille de Formule E, où les moteurs Porsche ont idéalement commencé l'ère Gen3. La loquacité avec laquelle il décrit son expérience actuelle au sein du championnat fait mentir le mythe selon lequel les sportifs atteignent leur date de péremption à 40 ans, et il ne donne pas l'impression d'être fatigué de sa vie au volant, même après un quart de siècle de courses.

La longévité de Lotterer dans le monde du sport auto découle principalement de son désir et sa capacité à s'illustrer dans plusieurs disciplines. Quand les opportunités dans les catégories monoplaces européennes et internationales se sont évaporées, il a saisi l'occasion de se rendre au Japon, comme le lui a proposé Enrico Zanarini, manager d'Eddie Irvine, lors d'essais pour Jaguar. Lotterer n'avait que des contrats d'un an, mais la pureté des courses en Formula Nippon/Super Formula et en Super GT lui a permis de s'épanouir merveilleusement.

"Pour moi, le Japon était la meilleure manière de m'établir comme professionnel, car j'étais pilote d'essais Jaguar en F1, mais j'étais un peu dans une impasse. Enrico Zanarini, manager d'Eddie Irvine, avait des contacts au Japon. Il m'a dit : 'Pourquoi tu ne vas pas au Japon ? Je peux passer un coup de fil', alors j'ai passé une audition (sic). C'était un contrat d'un an à chaque fois, mais je me suis vite rendu compte que je vivais au cœur de ma passion : piloter des monoplaces et des Super GT. Ce sont des voitures géniales, avec des pneus super adhérents sur des pistes fantastiques."

"Cela symbolisait la pureté et l'essence du sport automobile : on arrive au circuit et [les équipes sont] de petites structures, mais ce qui se passait en piste et au volant était extrêmement pur, et la vitesse était vraiment élevée. J'ai juste profité de ma passion, qui est le pilotage."

Lotterer (pictured here in 2004) spent his first three Formula Nippon seasons at Nakajima Racing, before moving to TOM'S Racing for the rest of his career in Japan

Lotterer (ici en 2004) a passé ses trois premières saisons de Formula Nippon chez Nakajima Racing, avant de rejoindre TOM'S pour le reste de sa carrière japonaise

"Bien sûr, j'ai été loin des regards pendant longtemps. Mais ce que je faisais là-bas était vraiment épanouissant, et c'est une culture différente, mais en matière de sport automobile, ils font les choses comme il faut, et ils consacrent leur énergie aux bonnes choses. Bien sûr, ils n'en font pas une grande plateforme marketing ; c'est comme une activité culturelle. Certes, il y a des marques automobiles, et elles ont leurs départements en sport auto, mais elles ont une grande histoire dans cette discipline et ont établi de très belles structures, des bonnes équipes professionnelles, et je me sentais entre de bonnes mains là-bas."

"J'ai continué encore et encore ; cela m'a aidé à beaucoup progresser en tant que pilote et cela a affûté mes compétences. Quand on court toujours à Suzuka ou à Sugo, où il n'y a pas beaucoup de dégagement, il faut être extrêmement précis pour maîtriser ces voitures, alors c'était un gros plus pour moi."

Lotterer a également fait des apparitions exceptionnelles en Formule 1 et en ChampCar, ainsi que d'autres un peu plus nombreuses en GT, et même deux courses en A1GP. Il court pour vivre ces sensations fortes, jusqu'à être quasi omniprésent dans les grands championnats.

Globalement, j'ai vraiment aimé être pilote de Formule 1 pour un week-end, j'ai bel et bien pris du plaisir. C'était un cadeau, à vrai dire, de pouvoir faire ça.

André Lotterer

Parmi ceux-ci, son unique apparition avec une écurie Caterham agonisante en 2014 est probablement la plus mémorable, bien qu'elle n'ait duré qu'un tour en course. À la suite de la vente de l'écurie par son fondateur Tony Fernandes au mystérieux groupe Engavest cet été-là, le nouveau management a fait appel à Lotterer pour remplacer Kamui Kobayashi au pied levé au Grand Prix de Belgique, alors qu'il n'avait pas piloté la moindre F1 depuis plus d'une décennie.

"J'avais acquis ma réputation", se remémore Lotterer. "En 2014, j'ai remporté Le Mans pour la troisième fois, je courais en Super Formula et j'avais l'impression d'être à mon meilleur niveau. Je me suis dit : 'Si ce défi se passe bien, c'est cool ; sinon, ça ne va pas anéantir ma carrière'. Mais c'était un risque, car je n'ai pas pu tester la voiture, ni rien d'autre. Si j'étais allé là-bas sans être performant, ça aurait montré tous les pilotes du Mans ou de Super Formula sous un mauvais jour, vu que je menais là-bas. Si je n'étais pas performant, ils n'allaient pas avoir l'air bon non plus. Je ressentais une responsabilité globale d'être performant !"

Lors d'une séance qualificative pluvieuse, Lotterer a battu son coéquipier Marcus Ericsson d'une seconde dès sa première tentative et n'était qu'à un demi-dixième de la Sauber d'Esteban Gutiérrez, donnant ainsi un bref aperçu du talent qui a échappé à la F1. Cependant, il n'a malheureusement pas pu en montrer davantage : sa course n'a duré qu'un tour, en raison d'un problème électrique terminal.

Lotterer's F1 career lasted one lap before his Caterham CT05

La carrière de Lotterer en F1 n'a duré qu'un tour, à Spa-Francorchamps

Caterham a proposé à Lotterer de participer à d'autres Grands Prix, mais l'intéressé a poliment décliné l'offre, estimant que son expérience avec l'équipe avait été suffisante pour satisfaire son envie de F1.

"C'était un peu précipité, j'ai juste fait un peu de simulateur entre le moulage du baquet et mon arrivée au circuit, je me suis habitué à la voiture et je me suis qualifié devant mon coéquipier, c'était déjà un succès. En course, malheureusement, une bougie a sauté sur un vibreur et la voiture s'est éteinte ; c'était dommage pour mon unique course. Globalement, j'ai vraiment aimé être pilote de Formule 1 pour un week-end, j'ai bel et bien pris du plaisir. C'était un cadeau, à vrai dire, de pouvoir faire ça."

"L'équipe m'a demandé si je voulais faire Monza, mais ils voulaient diviser les essais libres avec un autre pilote [Roberto Merhi, ndlr]. J'ai dit quelque chose comme : 'Les gars, j'ai à peine piloté la voiture – j'ai roulé un peu en essais libres, il a plu en qualifications et je n'ai pas fait la course. Si je reviens, c'est le week-end entier ou rien". Donc rien, mais ils m'ont rappelé pour Abu Dhabi. Mais je me suis dit que même si c'était cool pour une course, je me concentrais désormais sur mon travail en Endurance. Et je savais que même si j'étais vraiment performant, il n'y aurait pas de débouché. J'avais 33 ans et je ne crois pas que j'avais un package [financier] à apporter pour entrer en Formule 1. J'en suis donc resté là."

S'il a quitté Porsche pour rejoindre Andretti en Formule E (toujours avec les moteurs allemands), l'avènement de l'ère Hypercar représente un nouveau tournant pour la carrière de Lotterer, sélectionné au sein du line-up de la marque pour le FIA WEC et donc les 24 Heures du Mans avec le programme LMDh.

Et quoi que lui réservent les prochaines années, Lotterer n'est probablement pas près de prendre sa retraite. Personne ne semble en mesure de menacer ce statut revendiqué de plus longue présence ininterrompue en monoplace – et même cette omniprésence en sport auto paraît inégalée.

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