Quand Briatore tendait un piège à Zanardi et Jordan

Alessandro Zanardi a bien cru qu'il allait pouvoir faire ses débuts à domicile au Grand Prix d'Italie 1991, mais il ne s'est pas rendu compte que Flavio Briatore était en train de lui tendre un piège.

Quand Briatore tendait un piège à Zanardi et Jordan
Charger le lecteur audio

En 1991, Alessandro Zanardi était l'un des jeunes pilotes les plus prometteurs aux portes de la Formule 1. Début septembre, l'Italien de 24 ans était coleader du championnat de F3000, l'équivalent de la Formule 2 actuelle, luttant pour le titre face à un autre rookie, Christian Fittipaldi, et au redoublant Emanuele Naspetti.

Dans le même temps, Michael Schumacher venait de faire des débuts flamboyants en Formule 1 chez Jordan à Spa-Francorchamps, mais Benetton et son directeur Flavio Briatore avaient convaincu l'Allemand de les rejoindre dès la course suivante, à Monza. Encore fallait-il résoudre certains problèmes contractuels, notamment avec Roberto Moreno, qui était titulaire chez Benetton aux côtés du triple Champion du monde Nelson Piquet. C'est alors qu'est entré en scène le prometteur Zanardi…

"En 1991, je courais en Formule 3000, j'avais de très bons résultats pour l'écurie Il Barone Rampante. Giuseppe Cipriani en était le propriétaire, c'était un bon ami, et aussi un très bon ami de [Flavio] Briatore. Briatore le tentait de créer une écurie B, dans l'ombre de Benetton. Giuseppe avait les finances pour ce faire", relatait Zanardi dans le podcast Beyond The Grid.

Alex Zanardi, Il Barone Rampante, Reynard 91D Mugen
Alex Zanardi, Il Barone Rampante, Reynard 91D Mugen

"Pendant ce temps, Briatore recrute Michael Schumacher après Spa. La course suivante est Monza. Schumacher est censé courir pour Benetton, mais Eddie Jordan est en colère, forcément. Il se bat autant que possible, juridiquement, pour récupérer Schumacher. Alors qu'ils approchent le Grand Prix de Monza, j'ai ce coup de vil de Joan Villadelprat [team manager Benetton, ndlr] et il m'explique la situation : 'Nous avons ce problème juridique, ce contentieux avec Eddie Jordan, et il y a une légère possibilité pour que nous ne puissions pas faire rouler Michael à Monza, mais Moreno a quitté l'équipe. Nous n'aurons pas Moreno dans la voiture. Si jamais Michael n'est pas autorisé à piloter notre voiture, serais-tu intéressé ?' Et j'ai répondu : 'Quelle question ! Mon Grand Prix à domicile à Monza ? Wow !'"

"Vous imaginez, un gamin comme moi, qui était concrètement au chômage l'année d'avant, complètement fauché… Il a eu l'opportunité de courir en F3000 à la toute dernière minute, maintenant il se débrouille très bien au championnat, et tout d'un coup il est convoité par une énorme écurie comme Benetton. J'étais vraiment au paradis. J'ai moulé mon baquet, j'ai tout fait, j'ai passé une super journée avec l'équipe, puis ils m'ont dit : 'Alex, rentre à l'hôtel et attends qu'on te téléphone, car on saura ce soir si on peut faire rouler Michael ou non'."

"Alors que je traversais le paddock – de manière évidemment très anonyme – j'ai rencontré des gens qui ont commencé à me féliciter de courir chez Jordan ce week-end. Je me suis dit : 'De quoi parlent-ils ? C'est quoi, cette histoire avec Jordan ? Je suis censé piloter la Benetton', mais je ne pouvais pas en parler. Puis je suis tombé sur Maurizio Arrivabene qui, à l'époque, n'était que le manager de Marlboro, représentant la compagnie en Formule 1. Lui aussi m'a interrogé à ce sujet et m'a dit : 'Je suis vraiment content pour toi, tu vas faire de belles choses dans cette Jordan'. J'ai répondu : 'Maurizio, tu es mon ami. Il faut vraiment que je clarifie ça. D'où tiens-tu cette information ?' – 'C'est Jordan qui me l'a dit. Ils veulent te faire rouler parce qu'ils ne peuvent pas faire rouler Schumacher.' – 'Maurizio, franchement, je ne suis pas du tout au courant.' – 'Oh merde. Ok, allons en parler avec Eddie Jordan'. Ce dernier restait furieux de ce qui était en train de se passer et ne voulait pas perdre de temps à envisager une autre option, car il voulait encore récupérer Michael et travaillait encore avec ses avocats pour ce faire. Il m'a simplement donné deux minutes de son temps, juste pour dire 'Ok, Alex. On veut récupérer Michael, mais si on n'a pas Michael, on va te mettre dans la voiture demain. Rentre à l'hôtel et attends mon coup de fil'."

Flavio Briatore et Eddie Jordan

"Voilà que je dois rentrer à l'hôtel et attendre un appel de Briatore ou d'Eddie Jordan. Suis-je en train de rêver ? Mais personne ne m'appelle. Je n'avais pas de portable, il fallait que je reste à côté du téléphone dans ma chambre d'hôtel. À 23h, le téléphone sonne. Je décroche, et c'est Giuseppe Cipriani à l'appareil. Il me passe Briatore, qui me dit : 'Écoute, c'est trop long à expliquer, mais voici : demain, je vais te faire signer un contrat pluriannuel avec Benetton, car tu es un trop bon pilote. Nous avons un grand projet pour toi. Nous avons ceci et nous avons cela.' Il se met à me faire ce discours sur mon talent et sur l'importance pour l'entreprise Benetton de m'avoir sous contrat avec elle pour l'avenir. Mais le principal, c'est qu'il a dit : 'Nous ne pouvons pas te laisser courir demain, car nous avons résolu le problème avec Michael, donc Michael va être dans la voiture, mais nous te voulons dans notre avenir. Donc nous voulons – c'est important – que tu ne répondes pas si Eddie Jordan t'appelle.' Il a dévoilé la véritable raison de son appel tout à la fin. Je me suis contenté de dire : 'Eh bien, M. Briatore, merci beaucoup pour l'offre, mais en réalité, s'il vous plaît, mettez-vous à ma place. J'ai une opportunité si Eddie Jordan veut que je pilote demain… Bien sûr, je vous donnerais la priorité, car je suis là pour vous. Mais si vous n'avez pas besoin de moi, pourquoi devrais-je ne pas pouvoir courir pour Eddie, puis nous pouvons parler de l'avenir, nous pouvons parler de ce que vous voulez.' – 'Non ! Non ! Écoute ! Dans la vie, les gens doivent savoir quand il est temps de faire un choix, et pour toi, il est temps. Fais ce que tu veux', et il a raccroché."

Face au personnage impressionnant que peut être Briatore, Zanardi ne s'est pas laissé décontenancer, mais les deux baquets – Benetton et Jordan – ont fini par lui échapper.

"Je discutais avec ma fiancée Daniela lorsque le téléphone a sonné de nouveau. C'était encore Briatore, qui avait l'air un peu plus nerveux. 'Désolé, tu m'as mis un peu en colère. Mais le problème, c'est que tu dois comprendre avec ce qui se passe que la situation est relativement difficile, mais nous avons des intentions très fortes pour toi, tu nous intéresses vraiment beaucoup, j'ai personnellement énormément d'intérêt pour toi. Concrètement, demain, nous avons un contrat pour toi. L'important, c'est que si Eddie Jordan t'appelle, tu lui dis que tu ne veux pas courir pour lui car tu es pilote Benetton. Point final.' J'étais un peu stupéfié, car Alex Zanardi n'était personne par rapport à Briatore. J'ai essayé de dire quelque chose. 'S'il vous plaît, soyez compréhensif. S'il me demande… J'ai déjà dit oui, Maurizio Arrivabene est impliqué' – 'Je n'en ai rien à foutre', et il a encore raccroché."

Alex Zanardi, Jordan 191Ford

"Puis il rappelle cinq minutes plus tard. Et là, il est vraiment en colère contre moi, il me dit des gros mots et, en gros, il me dit ce que je dois faire. 'Tu dois m'écouter. Et tu dois faire ça, car tu appartiens à Benetton. Un point c'est tout ! Tu ne sais pas qui je suis. Je peux faire ce que je veux en Formule 1, si j'en ai envie. Demain, si je le veux, je peux donner un coup de pied au cul à ce putain de Nelson Piquet pour te faire de la place.' Qu'il me parle ainsi m'a vraiment mis en colère. J'ai répondu : 'M. Briatore, avec tout le respect que je vous dois, vous n'êtes pas mon père. Et vous ne me parlez pas ainsi. Je dois dire que je suis sidéré, car jusqu'à hier je n'étais qu'un jeune homme qui rêvait de devenir pilote de Formule 1, et maintenant je suis une star prometteuse, convoitée par plusieurs top teams en Formule 1. On vient de me proposer de dégager un triple Champion du monde comme Nelson Piquet pour me faire de la place, donc je suis sidéré… mais ce ne sont que des mots, putain. Si vous avez des faits pour moi, je vous écoute. Sinon, je vous souhaite bonne nuit. Et c'en est assez pour moi, car nous n'avons pas élevé les cochons ensemble.' Il a raccroché, et c'était tout. Silence pendant le reste de la nuit."

"Ce qui s'est passé, c'est qu'ils ont recouru au plan de secours, qui était d'aller à l'hôtel Villa d'Este, de rencontrer – voire sortir du lit – Eddie Jordan au beau milieu de la nuit pour le menacer de l'attaquer en justice s'il me faisait signer. [Ils lui ont dit que] Giuseppe Cipriani avait le contrat pluriannuel avec moi en tant que manager, et qu'il était le seul à décider de mon destin. C'était une histoire très crédible. Il y a cru, car… Il faut comprendre la situation globale, à quel point c'était exigeant et le niveau de stress a explosé pour Eddie. Vu que j'étais dans l'écurie de Giuseppe en F3000, c'était très crédible qu'il m'ait demandé de signer un contrat pluriannuel pour avoir le volant."

Lire aussi :

"Eddie Jordan y a donc cru. Et pourquoi était-ce si important pour Briatore ? Parce que Roberto Moreno venait de porter plainte contre Benetton en Italie, ce qui est incroyablement efficace, et le juge avait demandé à Briatore de lui permettre de travailler. La seule manière pour eux de compléter le puzzle était de trouver un job pour Moreno. La véritable raison pour laquelle ils ne voulaient pas que je coure pour Jordan était que s'ils m'écartaient, Roberto Moreno allait courir pour Jordan, car Gary Anderson, qui en était le directeur technique, était un ami très proche de Roberto, ayant travaillé avec lui en F3000 deux ans plus tôt. Il était donc très favorable à l'idée d'avoir Roberto au volant ce week-end-là à Monza. J'étais donc l'intrus, et si on m'enlevait, tout était parfait."

Alex Zanardi, Jordan 191Ford

"J'ai dit [à Jordan] que j'étais libre de tout contrat, et j'étais honnête, c'était le cas, j'aurais pu signer. C'est lui qui a gobé ce mensonge. Maurizio est donc allé voir Eddie Jordan. Il ne voulait pas écouter, il ne voulait pas parler, mais il l'a dû, car Maurizio l'a attrapé par la chemise. Et il lui a dit : 'Écoute mon gars, tu me laisses une seconde de ton attention, parce qu'il faut que je te dise ça'. Il est devenu tout blanc et il a dit : 'Je suis un idiot'. C'est tout ce qu'il a dit, car il a compris qu'il avait été piégé. Mais c'était trop tard. Moreno avait déjà fait la première séance d'essais libres."

Lire aussi :

Le mariage Jordan/Moreno n'a duré que deux courses, et Zanardi a pu participer aux trois derniers Grands Prix de la saison au volant du bolide vert, avec deux neuvièmes places. Il allait connaître peu de succès en F1 mais une belle carrière outre-Atlantique en CART, avec les titres 1997 et 1998, avant de perdre ses jambes dans un accident au Lausitzring. Depuis, il a remporté quatre médailles d'or aux Jeux paralympiques, en cyclisme handisport. Il continue de se remettre de son terrible accident de handbike subi l'an dernier.

partages
commentaires
Mercedes reconnaît toujours "souffrir" d'une fiabilité chancelante
Article précédent

Mercedes reconnaît toujours "souffrir" d'une fiabilité chancelante

Article suivant

Que cachent les progrès de Mercedes en vitesse de pointe ?

Que cachent les progrès de Mercedes en vitesse de pointe ?