Opinion - Max Verstappen, ministre de l’intérieur

Depuis son arrivée au premier plan chez Red Bull en 2016, Max Verstappen a posé sa patte sur la Formule 1 en redéfinissant quasiment à lui tout seul le cadre et les limites des luttes en piste. Et à l'intérieur de la discipline, personne n'a vraiment su lui résister.

Opinion - Max Verstappen, ministre de l’intérieur

Bien peu de gens pensaient réellement que le recours en révision intenté par Mercedes sur l'incident de São Paulo allait changer quoi que ce soit à la décision des commissaires. D'aucuns se réfugiaient derrière l'idée que si la décision était maintenue, elle créerait une jurisprudence dangereuse, alors même que la ou les infractions semblaient claires.

En réalité, il y a plusieurs manières de voir les choses : soit cela crée effectivement un précédent, et une fois de plus l'on fait cohabiter des règles qui interdisent clairement certaines manœuvres avec des interprétations qui les autorisent, soit l'inconstance des décisions liées à différents facteurs (collèges de commissaires tournants, règlement volontairement imprécis sur les critères à prendre en compte et sur les sanctions à infliger, etc.) maintient l'aléatoire qui semble aujourd'hui prédominer, soit l'absence de justification (en l'absence d'enquête) ne permet pas d'inscrire cette décision dans un avenir "juridique", soit tout cela en même temps.

Quel que soit le chemin que le futur emprunte, en l'absence de réforme de la réglementation et/ou du système des commissaires, il y a une bonne et une mauvaise nouvelle, qui n'en forment en réalité qu'une seule : ce qui s'est passé à Interlagos ne créera a priori pas de jurisprudence. Bonne nouvelle car si tous les pilotes se mettent réellement à faire ce qu'a fait Verstappen au Brésil en pensant pouvoir le faire sans risque de pénalité, la situation va finir par devenir intenable et dangereuse en piste. Mauvaise nouvelle car en dépit de la (nouvelle) chance qu'avaient les commissaires de clarifier ce que le "let them race" recouvre exactement ou bien de taper du poing sur la table, il ne ressort absolument rien de tangible permettant de comprendre ce qui différencie et rendrait licite cette situation par rapport à de nombreuses autres auparavant. Et apparemment, le débriefing qui a suivi au Qatar n'a pas vraiment permis d'avancer.

On peut légitimement se demander si, dans le contexte d'une lutte déjà extrêmement tendue entre deux pilotes et écuries dont les voitures pèsent 800 kg et montent à plus de 300 km/h, c'est une bonne idée de brouiller encore plus les cartes sur ce qui est autorisé ou ne l'est pas. À vrai dire, on pourrait tout simplement se dire que ce n'est pas notre problème et regarder ailleurs, en espérant simplement ne pas avoir à en payer de sérieuses conséquences alors que des crashs dans des virages aussi rapides que Copse ou aussi lents que la première chicane à Monza ont déjà prouvé qu'ils apportaient leur lot de danger.

L'influence Verstappen

Max Verstappen et Lewis Hamilton au GP de São Paulo

Max Verstappen et Lewis Hamilton au GP de São Paulo

Mais assez parlé de ce qui s'est passé dans ce 48e tour à Interlagos. Cela appartient désormais au passé et si l'épisode du virage 4 ne s'inscrit pas en lui-même dans ce qui se fait de plus beau dans l'histoire du sport, la course dans son ensemble a été belle et a offert un nouveau duel entre les deux prétendants au titre suprême. Si Lewis Hamilton est rompu à l'exercice, bien que placé dans une position relativement inhabituelle d'outsider en cette fin de saison, Max Verstappen est lui novice à ce niveau.

Autant le dire tout de suite : ceux qui espéraient le voir rattrapé par une forme de pression ou de prudence de nature à le faire changer d'approche ont clairement pu voir au fil de la saison que ça n'a pas été le cas. Si le pilote a forcément mûri, il y a chez lui ce même désir de ne jamais véritablement accepter la défaite dans la confrontation directe que quand celle-ci est inéluctable. Quand Hamilton est finalement passé pour de bon au 59e tour du GP de São Paulo, le premier réflexe du septuple Champion a d'ailleurs été non pas de fermer mais de claquer la porte sur le museau du pilote Red Bull, comme pour lui signifier que sa patience avait des limites.

Que Verstappen conserve cette approche alors même qu'il lutte pour le titre face à un pilote expérimenté, qui sait qu'il faut parfois en passer par là pour l'emporter, a entraîné depuis le début de la saison de nombreux contacts (Imola, Silverstone, Monza) et situations chaudes (Sakhir, Portimão, Barcelone, Interlagos) entre les deux hommes. Mais la carrière entière du Néerlandais a été dictée par ce style sans compromis, cette confiance inébranlable, ce sentiment d'être légitime à agir de la sorte, qui fait de lui un concurrent semble-t-il imperméable à la pression (qu'elle vienne des enjeux, des médias, des autres pilotes ou des instances) et prêt à se mesurer aux limites de la réglementation, voir à les outrepasser, quand bien même cela le placerait en situation de perdre des points.

C'est sans doute aussi en partie ce qui explique l'influence objective qu'il a eu sur la Formule 1 depuis son arrivée, et en particulier depuis qu'il fraie avec les gros poissons du championnat chez Red Bull. Le dire n'est pas un procès ou une acclamation, mais le nier serait une erreur car cela aide à mieux comprendre en quoi ce que nous avons vu cette année, sans doute à un extrême dimanche dernier, a été rendu possible.

5 ans au pouvoir ?

Max Verstappen après sa victoire au GP d'Espagne 2016

Max Verstappen après sa victoire au GP d'Espagne 2016

Dès 2016, son attitude en piste a été au centre des discussions. Ses défenses ultra tardives face à Kimi Räikkönen en Hongrie, dans lesquelles le Finlandais a dû éviter des collisions violentes au dernier moment en raison de changements brusques de direction sur des tentatives de dépassement par l'intérieur, ont mis en lumière la problématique des décalages dans la zone de freinage. Quelques semaines après, en Belgique, rebelote : dans la ligne droite vers les Combes, le Néerlandais a vu le Finlandais prendre son aspiration, le dépasser, avant de freiner tardivement pour se replacer devant lui au point de corde et d'obliger son adversaire à sortir de piste pour éviter le contact (ça vous rappelle quelque chose ?). Peu après, alors que Räikkönen allait de nouveau le passer au beau milieu de la pleine charge, un décalage tardif alors que la Ferrari avait déjà fait le choix de passer par l'intérieur manque de faire s'accrocher les deux hommes.  "Allez ! C'est ridicule maintenant putain, il se décale juste sur la droite quand je suis à pleine vitesse !", réagissait à la radio le Champion du monde 2007.

Pourtant, en dépit de la dangerosité nette des manœuvres en question, l'attitude de Verstappen était simple : pas pénalisé, même pas convoqué par les commissaires, le Néerlandais avait enfoncé une porte à peine entrouverte et il allait s'employer à ne jamais la laisser se refermer. Voici ce qu'il disait à l'issue du Grand Prix de Hongrie 2016 : "Je crois que tout est assez clair. Je n'ai pas eu de pénalité. Je n'ai même pas été convoqué par les commissaires, alors il n'y a aucune raison pour moi de changer quoi que ce soit. Bien sûr, j'étais à la limite. Mais tout était dans les règles. J'ai fait exactement ce qui est autorisé. Il n'y a pas besoin de changer ça."

"Je peux comprendre les autres pilotes. Ils n'aiment pas ça, mais je suis là pour courir, je suis là pour défendre ma position. S'ils avaient été dans la même situation, ils auraient fait exactement pareil. C'est bien sûr frustrant quand on est derrière. Après le premier relais, je ne pouvais pas doubler Kimi, et je n'étais pas heureux non plus dans la voiture, mais je n'ai pas commencé à crier ou à faire des choses étranges. Et je n'ai pas forcé les choses pour essayer de passer, car c'était impossible."

Deux paragraphes, 153 mots, dans un discours tout aussi provocateur que pragmatique pour un pilote alors encore seulement âgé de 18 ans, et qui définit finalement encore sa manière d'agir. On ne peut comprendre la force d'inertie d'un Verstappen et son impact qu'en constatant que personne n'a eu véritablement la résistance pour les contrer alors que lui-même est toujours resté droit dans ses bottes, à tort ou à raison.

Max Verstappen force Kimi Räikkönen à sortir de piste au GP du Belgique 2016

Max Verstappen force Kimi Räikkönen à sortir de piste au GP du Belgique 2016

Alors observateur lointain de cette lutte qui se déroulait bien loin des préoccupations de Mercedes pour la dernière année du duel entre Hamilton et Nico Rosberg, Toto Wolff tenait lui-même un discours ambigu sur le sujet au sortir du Grand Prix de Belgique 2016 : "Attaque maximum ! Il est rafraîchissant, pour moi. C'est un jeune garçon que j'aime beaucoup. Il arrive ici, pas de peur, pas de respect. Il se retrousse les manches et ça me rappelle les grands. Il me rappelle Lewis et il me rappelle Ayrton Senna. Et vous pouvez clairement voir que quelques gars autour commencent à y réfléchir à deux fois sur la façon de le dépasser. Jusqu'ici, tout cela prouve qu'il est sur la bonne voie."

"La FIA ne l'a pas pénalisé. La seule chose qui s'est passée est qu'il a passé un mauvais moment au briefing des pilotes. Peut-être que la prochaine fois, il en passera un encore plus mauvais lors du briefing. J'ai juste peur que ça se termine violemment dans le mur un jour. Pour moi c'est rafraîchissant mais c'est dangereux." On a vu condamnation plus dure.

Après un nouvel épisode limite au Japon face à Hamilton, les instances ont décidé d'agir en annonçant l'introduction de ce qui a vite été appelé la "jurisprudence Verstappen", à savoir une clarification de l'interprétation des règle selon laquelle tout changement de trajectoire au freinage qui contraindrait un autre pilote à agir pour éviter l'accrochage serait considéré anormal et donc sanctionnable. L'ironie veut qu'alors que le Néerlandais était majoritairement visé, c'est Sebastian Vettel qui a été le premier et le seul pilote à écoper d'une pénalité sous cette jurisprudence, au Mexique, face à Daniel Ricciardo.

Bousculer l'ordre établi

Verstappen n'était toutefois pas étranger à la situation, puisqu'un passage hors piste au premier virage lui avait permis de maintenir sa place devant Vettel et sa résistance derrière avait contribué au retour de l'Australien. Max avait été sanctionné de cinq secondes de pénalité pour cet avantage gagné indûment et avait perdu le podium au profit de son équipier, dans une séquence restée fameuse où le Néerlandais avait été averti de cela dans la cool room. Cette pénalité avait fait sourire à l'époque, car il s'agissait de la seule de Verstappen cette année-là, en dépit de son omniprésence dans les débats sur les actions dangereuses.

Charlie Whiting lors de la conférence de presse des pilotes du GP du Brésil 2016

Charlie Whiting lors de la conférence de presse des pilotes du GP du Brésil 2016

Finalement, à l'intersaison 2016-2017, la "jurisprudence Verstappen" fut abandonnée car la règlementation avait été modifiée pour tenter de circonscrire ces manœuvres sans avoir besoin d'en passer par une interprétation particulière des règles. Oui, les règles ont été modifiées, mais dans les faits la multiplication des cas de défense plus qu'acharnée montre que c'est la vision du Néerlandais qui a triomphé, plus que celle des instances et de ses pairs à l'époque.

Même si son entourage, et particulièrement son écurie Red Bull, a toujours et quasiment aveuglément soutenu Verstappen dans cette attitude, force est de constater qu'il y a une vérité qu'Helmut Marko pointait dès la fin de cette saison 2016. "Ce que je vois, c'est qu'il apporte une approche complètement différente par rapport à l'ordre établi", disait-il pour le site officiel de la F1. "Il leur montre comment devrait être la course, comment elle était par le passé."

"Je me souviens quand des gars comme Senna et Schumacher sont arrivés, ils avaient aussi une approche différente et avaient provoqué un réveil brutal pour l'ordre établi à leur époque. Ils avaient aussi été fortement critiqués. Désormais, nous avons un jeune pilote attrayant, affamé, avec une attitude désinvolte vis-à-vis des anciens champions, qu'ils aient gagné le titre une, deux trois ou même quatre fois."

Souvent raillé pour ses prises de position, l'Autrichien voyait clair car il y a effectivement une matrice commune aux trois pilotes cités. Sur le plan sportif, cinq ans après ces déclarations, nous nous contenterons d'attendre de voir ce que l'avenir nous réserve. En revanche, sur le plan de l'influence, il est indéniable que Verstappen s'est imposé à un système qui n'a pas réellement su le faire rentrer dans le rang ; il a exploité ses faiblesses intrinsèques – son manque de cohérence, de consistance, sa lourdeur, sa latence, sa soif de spectacle, son goût pour un passé idéalisé où les pilotes s'affrontaient à coups de roues – à son avantage, il a fait lentement mais sûrement plier les instances. Il a progressivement contribué, parfois quasi exclusivement, à modifier le comportement général des pilotes dans les luttes en piste en les forçant à adopter des habitudes et attitudes frôlant ou dépassant les limites, tout simplement parce que ce qui n'est pas interdit ou empêché est, de droit ou de fait, toléré voire permis.

Un contexte favorable

Parfois, ses actions "limites" sont tombées dans un contexte et un timing très favorable. Avançons dans le temps (en n'oubliant pas de souligner qu'il a aussi eu son lot de pénalités, il n'est pas intouchable) et revenons à l'épisode qui est sans doute fondateur de la politique "let them race", à savoir le Grand Prix d'Autriche 2019. Dans les derniers tours de course, alors qu'il était revenu sur Charles Leclerc qui menait la course, le Néerlandais l'a attaqué une première fois sur l'intérieur au virage 3. Sans succès puisque le Monégasque l'a contré en prenant l'extérieur pour profiter d'une meilleure réaccélération. À la deuxième tentative, Verstappen a repris l'intérieur et, alors que les deux voitures étaient au même niveau, tout simplement poussé la Ferrari hors piste pour l'empêcher de pouvoir répondre. Après de longues heures d'attente et alors même qu'il semblait clair que la victoire du pilote Red Bull ne pouvait pas être maintenue dans ces conditions, les commissaires l'ont validée.

Max Verstappen et Charles Leclerc se percute au GP d'Autriche 2019

Max Verstappen et Charles Leclerc se percute au GP d'Autriche 2019

Voilà pour l'épisode "final", mais il se comprend sans doute mieux à la lumière des mois précédents. Déjà, sur le plan tragique, il faut rappeler que Charlie Whiting, directeur de course de la FIA et qui officiait à ce poste (et de nombreux autres) depuis 1997, a perdu la vie subitement juste avant le début de la saison. Dans un contexte d'impréparation, Michael Masi a été intronisé à sa place, avec évidemment l'expérience en moins. Surtout il a succédé à un homme qui avait façonné ce rôle et l'interventionnisme discret qui y était lié. Il s'est retrouvé dans la position compliquée de devoir gérer un lourd héritage, tout en tentant d'imposer son style et une certaine vision des choses, le tout face à une réglementation de plus en plus fournie, des enjeux importants dans le contexte d'une refonte réglementaire imminente. Qu'on le veuille ou non, sans remettre en cause les compétences de Masi et en rappelant qu'il n'est pas celui qui prend les décisions concernant les sanctions, il n'a pas débuté sa carrière à ce poste et face à ces pressions en ayant l'envergure et la préparation de son prédécesseur.

Ensuite, quelques semaines avant le Grand Prix d'Autriche, il y a eu le Grand Prix du Canada. Aujourd'hui, il est presque comme cette vieille anecdote que l'on se raconte en se disant "ah, tu te souviens des panneaux que Vettel inverse dans le parc fermé ?", pourtant à bien des égards cette course est peut-être celle qui, dans l'histoire moderne de la F1, a le plus d'influence indirecte. Pour rappel, la lutte en tête fait rage entre Vettel qui mène et Hamilton qui le poursuit. Le Britannique met la pression mais ne parvient pas à prendre l'avantage sur la rapide Ferrari. Puis, au 48e tour (tiens, tiens), Vettel aborde la première chicane en décrochant légèrement de l'arrière ; il passe alors par l'herbe et revient en piste à une vitesse bien plus basse que celle habituelle. Hamilton, resté lui sur la piste, est en passe de contourner l'Allemand par l'extérieur mais se retrouve tassé contre le mur par la Ferrari et entièrement hors des limites de piste.

Les commissaires s'emparent de l'incident et décident en quelques minutes de sanctionner l'Allemand de cinq secondes ; bien que passant la ligne d'arrivée le premier, c'est Hamilton qui l'emporte. Fureur de Vettel, fureur de Ferrari, fureur d'une partie du public de Montréal, fureur d'une partie des fans, on ne peut se souvenir de ce jour de juin 2019 sans avoir en tête la puissance de la colère qui s'est déchaînée ce jour-là dans le petit monde de la Formule 1. On ne tombera pas dans le cliché consistant à dire qu'il y a un avant et un après Grand Prix du Canada 2019, mais les événements de cette épreuve ont en partie offert les conditions de ce qui s'est passé ensuite au Red Bull Ring.

Lewis Hamilton et Sebastian Vettel au GP du Canada 2019

Lewis Hamilton et Sebastian Vettel au GP du Canada 2019

Ajoutons à cela un début de saison relativement pauvre en spectacle, jusqu'alors archi dominé par Mercedes (l'écurie avait placé ses deux pilotes sur le podium des six premiers Grands Prix, ne manquant le doublé qu'à une seule reprise), une course sur les terres de Red Bull devant des fans acquis à la cause du Néerlandais et le symbole d'une première victoire pour Honda depuis son retour à un moment crucial pour décider de l'avenir du programme F1, et vous avez la "tempête parfaite" d'ingrédients dans le cocktail. Face à tout cela, Verstappen n'a lui pas dévié de sa ligne de conduite (sauf au moment d'écarter Leclerc, bien entendu), en campant sur ses positions.

"C'est une bataille dure, sinon il faut rester à la maison. Si ce n'est pas autorisé en course auto, à quoi bon être en Formule 1 ? Je n'ai jamais ouvert ma trajectoire, mais ce virage est en côte, donc on sous-vire forcément", disait-il pour Sky Sports alors que la décision de le blanchir n'avait pas encore été prise. "La voiture à l'extérieur doit attendre un peu, je n'ai jamais ouvert ma trajectoire. Il a essayé de me faire l'extérieur, mais on sait que ce n'est pas possible. Ce ne serait pas juste [de perdre la victoire], mais en tout cas, c'est une super journée."

Un discours bien entendu fondamentalement hors sujet dans l'affaire en elle-même mais qui frappait par ailleurs dans le mille alors que le besoin de spectacle et de conjurer ce qui s'était passé à Montréal était fort. Et ce quand bien même le tour précédent montrait qu'il était tout à fait possible de prendre l'extérieur à partir du moment où le pilote sur l'intérieur, comme il était censé le faire selon l'interprétation des règles, laissait à son adversaire la possibilité de le faire. Mais l'épisode allait marquer.

Mécontent d'avoir été privé d'une victoire pour avoir eu le manque d'audace de jouer selon les règles alors en vigueur, Leclerc allait répliquer en musclant son jeu lors de la manche suivante à Silverstone, face au même Verstappen, offrant alors au public une nouvelle lutte, cette fois à armes réglementaires égales. Aussi, la perspective était déjà renversée : d'un épisode hautement contestable offrant sur un plateau une victoire litigieuse à Verstappen en Autriche, on passait à une épreuve fondatrice de la doctrine "let them race", du spectacle nouveau que l'on aurait en piste. Sans toutefois préciser qu'en Autriche, justement, le fait que Verstappen sorte Leclerc avait mis fin au spectacle plutôt que d'y contribuer…

La victoire de la doctrine Verstappen

Lewis Hamilton et Max Verstappen à Imola en 2021

Lewis Hamilton et Max Verstappen à Imola en 2021

Depuis, rien n'a été véritablement éclairci : les luttes sont-elles meilleures grâce à cela ? Les pénalités sont-elles moindres en raison de cela ? Sur la base de préceptes plus laxistes mais d'un règlement qui est peu ou prou le même, qu'est-ce qui est autorisé et qui ne l'est pas ? Il n'y a pas de réponse claire à ce sujet, mais la F1 surfe sur un contexte très favorable, gagne en popularité, se réforme, et dans cette dynamique très positive, on ne se soucie pas vraiment de savoir si l'on récolte les fruits d'un relâchement réglementaire qui reste à prouver ou simplement d'une concurrence qui se resserre plus ou moins naturellement. On ne se soucie pas vraiment non plus d'une éventuelle révolution du système de sanction, alors même que l'on continue de s'enfoncer dans un brouillard que le Grand Prix de São Paulo a contribué à densifier.

Les choses bougent et les instances s'emploient à demeurer dans un vague bien pratique à défaut d'être compréhensible et anticipable, mais Verstappen reste droit dans sa logique sans compromis. Et à mesure qu'il monte en puissance en tant que pilote (par ailleurs extrêmement performant et talentueux) et que sa portée médiatique s'étend, à tort ou à raison, c'est bien lui qui mène la danse et c'est bien ce qui lui donne autant d'influence sur la Formule 1 depuis quelques années. Si Charles Leclerc, entre autres, déclarait au Qatar et avant la décision finale sur l'incident du Brésil que le jugement final influencerait sa manière de piloter, lui qui est déjà un pilote plutôt incisif (d'autres diront agressif), cela en dit long sur ce que chacun attend désormais des instances.

Alors, pour finir, pourquoi avoir intitulé cette chronique "ministre de l'intérieur" ? Dans un premier temps, c'est évidemment un jeu de mot sur la position préférentielle de Verstappen dans les diverses situations litigieuses évoquées dans cet article. C'est ensuite le constat que s'il y a bien un héritage à tirer de tout cela, c'est que le pilote situé à l'intérieur a beaucoup de pouvoir – et de plus en plus de droits, serait-on tenté de dire si les décisions nous permettaient d'en être sûr –, et en premier lieu celui de décider si le pilote à l'extérieur aura sa chance ou non. Verstappen n'use pas systématiquement de cette tactique, mais force est de constater qu'il la pousse dans ses retranchements et São Paulo n'était qu'une autre limite franchie.

Enfin, c'est évidemment aussi pour insister sur son poids à l'intérieur de la Formule 1 depuis cinq ans. L'attention autour de lui a toujours été forte, même quand il n'y était pas encore, à partir du moment où il est devenu limpide que son destin se confondrait avec celui de la discipline reine. Depuis, sans tomber dans le cliché de dire qu'on l'aime ou on le déteste, il a objectivement contribué à modifier peu à peu la perspective, à obliger, presque seul, les autres concurrents à accepter son chantage à l'accrochage ou à en subir les conséquences aléatoires (que ce soit au niveau des sanctions que des incidents), à redéfinir la limite de la réglementation et de l'application des règles, à façonner une doctrine qui semble devoir justifier, même rétroactivement, la clémence dont il est le premier (mais pas le seul) à bénéficier.

En bref et en tentant un petit jeu de mots, en piste ou en dehors, il est incontournable. C'est la politique Verstappen qui s'impose, et dans l'immédiat rien ne semble pouvoir l'arrêter.

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