Pourquoi Russell est bien plus qu'un spécialiste des qualifications

Oubliez le surnom ridicule de "Monsieur Samedi". George Russell ne se contente pas de statistiques de qualifications impressionnantes. Ce jeune talent très complet est en train de sortir Williams du marasme alors qu'il envisage un avenir chez Mercedes, explique Luke Smith.

Pourquoi Russell est bien plus qu'un spécialiste des qualifications
Charger le lecteur audio

Le vieil adage en Formule 1 selon lequel la première personne que vous devez battre est votre coéquipier peut sembler cliché, mais il est pourtant vrai. Les pilotes se comparent constamment à l'homme de l'autre côté du garage, conscients de l'importance de devenir l'alpha de l'équipe.

Cela fait des duels en qualifications une statistique importante pour de nombreux pilotes. Même si Lando Norris était très proche de Carlos Sainz chez McLaren, il a pris un certain plaisir à battre l'Espagnol le samedi sur la globalité de leurs deux saisons ensemble (11-10 en 2019, 8-8 en 2020). La victoire 21-0 de Fernando Alonso sur Stoffel Vandoorne en 2018 était si importante pour le double Champion du monde de F1 qu'il en parlait encore 18 mois plus tard.

Mais même les prouesses d'Alonso en matière de qualifications semblent bien modestes comparées à celles de George Russell. Lors de ses 46 apparitions avec Williams, pas une seule fois il n'a été surclassé par un coéquipier. Il a égalé le record de 21-0 d'Alonso en 2019, lorsqu'il était associé à Robert Kubica (pourtant un pilote d’expérience, vainqueur de Grand Prix) et devance Nicholas Latifi 25-0 depuis le début de l’année 2020. Le seul coéquipier de Russell en F1 à l'avoir surclassé est Valtteri Bottas, qui l'a devancé pour la pole lors de leur unique course ensemble chez Mercedes. Et nous savons tous qui est vraiment sorti vainqueur de ce week-end, du moins dans les esprits...

Des performances qui ont valu à Russell d'être surnommé "Monsieur Samedi" par les journalistes et la télévision, qui égrènent ces statistiques comme les tickets d'une machine à sous chaque fois qu'il passe en Q2. Aussi impressionnant que soit son palmarès, réduire son importance à une simple note de bas de page lors des journées de qualifications ne tient pas compte du véritable pouvoir de la star naissante de la F1 britannique. L'année dernière à Sakhir, il a donné un aperçu de ce qu'il pourrait faire un jour pour Mercedes, en intervenant à la dernière minute et en utilisant pleinement les outils à sa disposition. Mais pour être un véritable Champion du monde, il faut apporter une contribution plus importante : il faut être un leader, rallier ceux qui vous entourent et être une figure de proue de la progression de l'équipe dans tous les domaines.

Ce sont des qualités précieuses que l'entourage de Russell chez Williams l'a vu affiner depuis ses débuts en 2019. "Il s'est simplement amélioré et s'est développé presque à chaque course", déclare Dave Robson, responsable des performances chez Williams. "Pas tant en termes de pilotage, qui a toujours été très bon. Mais en termes de compréhension de l'ensemble du fonctionnement de l’équipe et de tout ce que nous devons faire correctement et pour lequel nous avons besoin de son aide, il s'est amélioré sans cesse. Son rôle au sein de l'équipe est particulier, il prend les choses en main en dirigeant cela. C'est un excellent atout à tous égards."

L'évolution vers un rôle de leader est quelque chose que Russell a dû assumer rapidement. Alors que la crise traversée par l'équipe devenait claire au début de la saison 2019, il y avait un contraste dans la réponse des deux pilotes : tandis que Kubica, la tête plus expérimentée et plus âgée, s'est affaissé dans la négativité, le jeune Russell a accepté l'état des choses et s'est mis à essayer de faire la différence.

Sa compréhension technique de ce que la voiture doit faire, de la façon dont les pneus doivent fonctionner, et de certains des compromis que vous devez faire, est maintenant aussi bonne que n'importe qui, je pense, dans le paddock.

 Dave Robson

"2019 a été un baptême du feu incroyablement difficile", se souvient Robson. "Une fois qu'il a fait le tour de la situation dans laquelle nous nous trouvions, il a été extrêmement bon pour être clair sur l'ordre des problèmes à résoudre."

S'occuper d'une voiture aussi diabolique que la FW42 a permis à Russell d'affiner ses compétences en matière de développement et ses retours d'expérience, aidant l'équipe à faire de gros progrès au cours de chacune des deux dernières saisons et à quitter le bas de la hiérarchie en 2021. Il a même glané quelques informations utiles lors de son séjour d'une course chez Mercedes, en indiquant à Williams qu'il fallait modifier le design des palettes d'embrayage après avoir essayé un volant différent.

La compréhension technique qu'il a acquise est "tout à fait comparable" à celle des meilleurs pilotes avec lesquels Robson a travaillé, lui qui a pourtant été l'ingénieur de course de pilotes comme Jenson Button ou Felipe Massa. "Sa compréhension technique de ce que la voiture doit faire, de la façon dont les pneus doivent fonctionner, et de certains des compromis que vous devez faire, est maintenant aussi bonne que n'importe qui, je pense, dans le paddock."

Cela a fait de Russell non seulement un atout important pour son équipe, mais aussi pour son coéquipier. Nicholas Latifi a rejoint l'écurie Williams en tant que rookie en 2020, et bien qu'il ait été associé à un pilote plus jeune qui n'avait que 21 Grands Prix à son actif, il a rapidement pu s'appuyer sur Russell pour améliorer ses propres performances à mesure qu'il se familiarisait avec la F1.

"Cela a été extrêmement bénéfique d'avoir un coéquipier comme George", dit Latifi. "C’est évident que lors de ces premières courses, au début et tout au long de l'année, j'ai appris de lui ce que je pouvais dans les données, en voyant ce qu'il demande à la voiture, ce dont il pense que la voiture a besoin pour aller plus vite, alors que j'essayais juste de trouver mes marques et d'atteindre la limite. C'est sûr que se reposer un peu sur ces informations a été très utile."

La confiance de Latifi s’est peut-être améliorée au cours de sa deuxième saison, mais il considère toujours que c'est une "grande aide" d'avoir une référence aussi forte que Russell, même quand les qualifications ne jouent pas en sa faveur. "Cela vient en partie du fait d'avoir George comme coéquipier", déclare Robson à propos de leur bilan en face à face. "Il a vraiment une capacité incroyable à sortir quelque chose quand ça compte vraiment."

Mais ce ne sont pas seulement les capacités de Russell sur la piste qui ont fait de lui une figure si puissante et importante au sein de Williams. Les compétences qu'il a développées en dehors de la piste, en sachant comment travailler au mieux avec l'équipe qui l'entoure et garder la tête haute (même dans les moments les plus difficiles) ont été extrêmement importantes pour Williams.

"Ce n'est pas seulement son apport technique, mais aussi la façon dont il interagit avec tout le monde et sa positivité," dit Robson. "Bien qu'il puisse, de manière tout à fait compréhensible, être frustré dans le feu de l'action, sa positivité et sa manière générale d'être si constructif sont très bonnes et exactement ce dont nous avions besoin ces deux dernières années. Il a joué un grand rôle."

À seulement 23 ans, Russell possède une voix et une autorité grandissantes dont peu de ses pairs peuvent se vanter. Cela lui a valu le respect de l'ensemble de la grille de F1, comme en témoigne sa nomination en tant que nouveau directeur de la GPDA au début de cette année, après le départ de Romain Grosjean du championnat, souhaitant représenter "la moitié la plus jeune de la grille". En interne, chez Williams, il a également mis à profit son empressement à s'exprimer, souhaitant se faire entendre dès le premier jour.

"Il y a quelque chose chez lui : quand il parle, les gens écoutent", relate Robson. "C'est important, à condition qu'il parle de la bonne chose. Peut-être qu'au début, il n'a pas toujours bien compris, mais il ne lui a pas fallu longtemps pour s'en rendre compte et comprendre."

Le commentaire de Robson est un autre signe de la volonté et de la capacité de Russell à apprendre de ses erreurs, un trait de caractère qui correspond parfaitement à la culture construite par Mercedes dans son évolution vers un mastodonte de la F1 qui remporte les titres.

C'est quelque chose qu'il a déjà dû mettre en pratique cette année, après avoir effrontément pointé du doigt Bottas pour leur accident à Imola, avant de revenir sur ses propos qui avaient fait parler sur les réseaux sociaux. Sur le vol retour après la course, en compagnie de Toto Wolff et James Allison, les patrons de Mercedes, Russell a déclaré qu'on lui avait donné un peu "d'amour vache", mais il a agi rapidement : il s'est excusé, a retiré ses commentaires et a promis de tirer les leçons de cet épisode.

Bien sûr, il serait une perte énorme. Je pense que nous avons tous mis beaucoup de temps et d'efforts pour l'aider là où il avait besoin d'un peu d'aide, pour le guider, et ce serait vraiment dommage de perdre cela sans vraiment en voir les bénéfices dans notre voiture.

Dave Robson

C'est exactement le genre d’évolution que Mercedes souhaite voir, et cela fera sans doute partie de ses considérations lorsque l'équipe décidera de l'avenir de Russell pour 2022. Il sera libre de tout contrat à la fin de la saison, tout comme Valtteri Bottas, l'homme qu'il remplacerait sûrement si Wolff décidait que le moment est venu de rentabiliser son investissement.

Mais où en serait Williams ? Robson ne mâche pas ses mots, admettant que ce serait une "énorme perte" pour l'équipe, tant sur la piste qu'en dehors. "Cela a été fantastique de travailler avec lui, dès que nous l'avons soumis aux premiers tests", explique Robson. "Il était évident que George avait quelque chose en lui, un talent véritablement exceptionnel pour piloter la voiture. Et cela a été probablement frustrant par moments, mais c'était un grand voyage à faire avec lui. Bien sûr, il serait une perte énorme. Je pense que nous avons tous mis beaucoup de temps et d'efforts pour l'aider là où il avait besoin d'un peu d'aide, pour le guider, et ce serait vraiment dommage de perdre cela sans vraiment en voir les bénéfices dans notre voiture."

Le président de Williams, Jost Capito, affirme qu'il remettrait "bien sûr" à Russell le contrat pluriannuel qu'il réclame pour 2022, si cela s'avérait viable. "Je pense qu'il s'adapterait très bien à Williams pour notre avenir également", estime Capito. "S'il croit en notre avenir, il pourrait y avoir une chance de le garder."

C'est un avenir que Russell a contribué à forger pour Williams. Des mesures telles que la vente de l'équipe et l'investissement de Dorilton Capital ont assuré l'avenir immédiat de l'équipe, mais le rôle de Russell doit être reconnu. Robson est d'accord, disant que lui revient "une bonne partie du mérite" des progrès de l'équipe depuis qu'elle a touché le fond en 2019.

Williams peut avoir une histoire forte pour soutenir et cultiver les jeunes talents, en permettant à des pilotes comme Jenson Button, Nico Rosberg, Nico Hülkenberg et Valtteri Bottas de faire leurs débuts. Mais être la force qui aide à sortir l'équipe de ses moments les plus difficiles, agissant comme le catalyseur de son renouveau, fait sans doute de Russell le plus important de la bande… même s'il ne reste pas pour profiter des fruits de son travail.

partages
commentaires

Comment Hamilton veut changer le monde avec sa Commission

Verstappen : Red Bull ne doit pas dominer qu'en Autriche