Responsabilités et sanctions font débat après le crash de Barcelone

Une énième chute collective au départ a suscité la colère de plusieurs pilotes au Grand Prix de Catalogne. Faut-il déplacer la ligne de départ, alourdir les sanctions ou simplement en appeler chacun à se montrer plus prudent dans cet instant critique des courses ? Tous ne sont pas du même avis.

Les événements du GP de Catalogne ont causé bien des émotions dans le paddock MotoGP. Dimanche, puis au retour à la maison, chacun a digéré comme il l'a pu les images glaçantes d'un Pecco Bagnaia percuté de plein fouet, par miracle "seulement" au niveau des jambes. Mais l'accident survenu juste avant a peu à peu pris toute la place dans les débats, et pour cause : un responsable était immédiatement pointé du doigt, et même sanctionné sur-le-champ par les commissaires.

Enea Bastianini a été jugé coupable de la chute collective qu'il a initiée dans le premier virage, alors qu'il avait plongé à la corde en bondissant d'au moins deux rangées, lui qui partait 14e après une pénalité. La plupart de ses adversaires ont eu la dent dure contre lui. Johann Zarco s'est dit "furieux" contre le pilote Ducati, résumant son action au micro de Canal+ en disant qu'il a "fait de la merde".

Auprès du site officiel du MotoGP, le Français a résumé l'excès d'opportunisme de Bastianini : "Ces accidents ne devraient pas survenir. Nous tous, les pilotes, devrions être assez intelligents pour contrôler nos émotions dans certains moments critiques de la course, et même si ce sont les meilleurs moments pour gagner des places. Gagner six places en un point de freinage, c'est pratiquement impossible. Quand ça arrive, c'est magique, mais dans le cas contraire c'est tragique."

C'est également comme ça que l'a perçu Franco Morbidelli. "Depuis la moto, je n'ai pas vu grand-chose, juste un gros bordel. Mais ensuite, en regardant les vidéos, j'ai vu qu'Enea avait été exagérément ambitieux..." a-t-il décrit les faits d'un ton très sarcastique.

D'autres se sont retenus de tirer à boulets rouges sur l'Italien, sans aucunement remettre en question sa responsabilité. Ainsi, Marc Márquez a cherché à pondérer les attaques. "Enea a pris de l'expérience, mais il n'est pas fou. Il ne dépasse pas ses limites, c'est juste que ça arrive parfois. Ces motos sont super rapides, ça peut arriver, et il n'est pas nécessaire d'insister sur ce point", a-t-il déclaré. "Il a fait une erreur, il en a été pénalisé et il va en tirer des leçons. J'ai entendu qu'il était blessé, alors bon rétablissement à lui. Mais ça ne sert à rien d'enfoncer un pilote dans ces cas-là. Je sais ce que ça fait et il doit déjà être détruit mentalement, car personne ne veut faire quelque chose comme ça."

Francesco Bagnaia, Ducati Team

Enea Bastianini a été sanctionné pour avoir provoqué la chute collective au premier virage de la course, après un départ extrêmement rapide.

S'il n'était pas question de chercher d'excuses à Enea Bastianini, certaines circonstances ont été rappelés par les pilotes, à commencer par le vent qui soufflait fort dimanche et pouvait décaler les motos. Et puis, il y a la typologie même de la piste, qui a déjà été le théâtre d'un crash au départ du Grand Prix 2022.

"C'est typique du Catalunya : si vous jugez un petit peu mal le premier point [de freinage], vous pouvez taper l'arrière d'un autre pilote en écrasant un petit trop les freins", a estimé Miguel Oliveira. "Chaque année, c'est la même chose ici", a ajouté Joan Mir. "Normalement, sur tous les circuits, on arrive au premier virage en troisième ou quatrième ; ici, on arrive en cinquième, avec les motos abaissées, avec tous les devices à fond."

Faudrait-il rapprocher la ligne de départ ?

Pour certains, la configuration du tracé est en cause, à tel point qu'il a été discuté dimanche de l'éventualité de rapprocher la ligne de départ du premier virage, afin de faire en sorte que les motos y arrivent en ayant pris moins de vitesse. Mais, sur ce point, les avis divergent énormément d'un pilote à l’autre.

"Je pense qu'il faut déjà qu'ils placent le départ plus proche du premier virage. Ça fera une différence", a estimé Morbidelli. "Bordel, on arrive à 200 et quelques, en cinquième, et ça fait un gros boxon, il est plus difficile de freiner… C'est sûr que ça ferait une grande différence. C'est la première chose, direct. Ça, ça pourrait beaucoup améliorer les choses, et après c'est de la course, ça peut arriver. Même si le départ était plus proche, ça pourrait arriver, mais je pense que le risque serait nettement réduit."

"Je pense que ça n'est pas une mauvaise idée", a jugé Fabio Quartararo. "On arrive à près de 300 km/h et c'est compliqué de trouver une bonne référence de freinage. [Samedi, au sprint], j'ai moi-même eu de la chance de ne heurter personne parce que j'ai freiné trop tard, je suis passé sur un peu de poussière et j'ai élargi."

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Pour d'autres, au contraire, déplacer la ligne de départ n'aurait aucun intérêt. Selon Luca Marini, ça ne changerait rien : "Ça ferait juste moins de vitesse, mais ensuite le virage est le même." Et Maverick Viñales de renchérir : "Je pense que ça ne changerait rien. On a vu ce qu'il s'est passé en Autriche et on est très proches du premier virage. Il faut être clair dans son point de freinage. Dans ce cas, on a vu un pilote qui a freiné un peu trop tard, et après il n'y avait pas la place. C'est clair. Je pense que ça n'a aucun rapport avec le tracé, sincèrement."

"Je pense qu'on est assez bons pour freiner au bon endroit, pour ne pas essayer de doubler 25 pilotes au premier virage, donc ce n'est pas lié à où on place le départ, mais à qui pilote la moto", a ajouté Aleix Espargaró. "Ça ne dépend pas d'où on place le départ. Si on le met dans le virage mais que quelqu'un ne veut pas freiner, il ne freinera pas !"

Chute de Marco Bezzecchi, VR46 Racing Team

Enea Bastianini a entraîné quatre pilotes dans sa chute.

"Ça ne changerait rien. Les pilotes doivent juste se montrer plus prudents", a déclaré Marquez. "Si le premier virage est trop proche, eh bien il est trop proche − comme en Autriche, où on a vu aussi une grosse chute. Et s'il est trop loin, eh bien il est trop loin. En fin de compte, ce sont les pilotes qui doivent décider et comprendre qu'on ne peut pas freiner [où l'on veut]. Aujourd'hui, Enea a pris de l'expérience, mais il n'est pas fou. Il ne dépasse pas ses limites, mais ça arrive parfois. Ce sont des motos super rapides, parfois ça arrive."

Pour beaucoup, le premier changement notable qui devrait intervenir concerne l'attitude des pilotes. "On a bien vu qu'au deuxième départ, tout le monde a été plus prudent, parce qu'on avait vu ce qui s'était passé", a fait remarquer Márquez.

"Au premier virage, il faut tous qu’on se montre très prudents... Le réservoir est plein, les pneus sont froids, tout le monde est super nerveux", a pointé Pol Espargaró. "Quand on part bien, […] on arrive au bout de la ligne droite plus vite que les autres, et on ne peut pas prétendre freiner au même endroit − sans même parler de freiner plus tard − en étant super à l’intérieur", a-t-il critiqué. "Il faut freiner plus tôt, parce que ceux qui sont sur la ligne intérieure vont croiser et il faut se trouver une place, on ne peut pas prétendre gagner des positions. Plus que le point de freinage, le fait est qu’il était énormément à l’intérieur et, en plus, le grip n’est pas bon à cet endroit."

Si Barcelone connaît ce type d'épisode pour la deuxième année de suite, ces carambolages au premier virage commencent surtout à devenir un peu trop récurrents en 2023. Marco Bezzecchi s'en est vertement agacé, lui qui s'est déjà retrouvé au tapis trois fois au départ, sans responsabilité. Johann Zarco, pourtant pondéré au sujet de Jorge Martín en Autriche, n'a pas non plus mâché ses mots dimanche, portant un regard d'après lui plus expérimenté et donc plus sage sur l'attitude à avoir.

Le fait est que le départ des courses est devenu particulièrement critique, et chacun le sait. Morbidelli n'a d'ailleurs pas attendu cet énième accident pour livrer son analyse sur l'agressivité vers laquelle les pilotes sont entraînés à l'extinction des feux. Plateau très resserré, difficultés à dépasser avec les turbulences aéro, tension induite par le contrôle de pression des pneus, ou des pneus qui n'ont pas suivi le développement technique des motos : nombreux sont les éléments qui aujourd'hui pèsent dans l'équation.

Mais le fait est que le pilote sera toujours celui qui, in fine, se trouve au guidon et commet ou non une erreur en piste. “Ce n’est pas une question de device ou quoi, c’est une erreur humaine, une grosse erreur", a tranché Pol Espargaró, cash. Les commissaires étaient de cet avis, eux qui ont sanctionné le pilote Ducati comme le prévoit le règlement : il devra effectuer un long-lap lors de la prochaine course du dimanche à laquelle il participera.

Des pénalités plus dissuasives ?

Ce point aussi a été beaucoup questionné par les pilotes dimanche. Deux semaines après un autre accident au premier virage − celui initié par Martín au départ de la course sprint de Spielberg − on peut s'étonner que l'Espagnol n'ait été sanctionné qu'au bout de plusieurs heures, alors que la pénalité de Bastianini est tombée en quelques minutes. Et on peut aussi se demander si un long-lap est véritablement suffisant.

Pénalité "très discutable" pour Mir, elle devrait être alourdie lorsque l'accident survient au départ, selon Aleix Espargaró : "Les pénalités devraient être plus fortes si on percute un pilote au premier virage de la course. Il a reçu un long-lap, mais on peut avoir ça à la mi-course si on touche quelqu'un, OK. Si on percute quelqu'un au premier virage et qu'on provoque un accident avec cinq pilotes, c'est au minimum un double long-lap. Au minimum."

"J’ai mon opinion, mais je ne pense pas que ce soit le moment d’être dur envers Enea dans la presse", a ajouté Pol Espargaró. "C’est quelque chose dont il faut qu’on parle à la Commission de sécurité, pour choisir quelle serait la meilleure solution pour ce genre de chutes."

On peut supposer en effet que la question sera au cœur des débats vendredi soir, lorsque la Commission de sécurité se réunira à Misano, où chacun aura repris ses esprits. Enea Bastianini, lui, sera absent : les blessures que lui a causées cet accident vont l'éloigner au moins un mois.

Avec Vincent Lalanne-Sicaud

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