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Analyse

Comment son conflit avec Viñales expose le point faible de KTM

Le conflit qui oppose KTM et Maverick Viñales est la conséquence d'un manque d'empathie de la part du constructeur, dénoncé par la plupart des pilotes passés par la marque et leurs agents. Explications sur une politique de négociations jugée abusive.

Maverick Vinales, Red Bull KTM Tech 3

Photo de : Gold and Goose / Motorsport Images

Retour en arrière : nous sommes le 4 mai 2018 et le recrutement de Johann Zarco par KTM suscite un enthousiasme à la hauteur des espoirs nourris pour le Français, alors âgé de 27 ans et qui accède au statut de pilote d'usine, et pour le constructeur arrivé en MotoGP un an plus tôt.

Le battage médiatique de ce jour-là allait cependant être proportionnel au tollé provoqué par sa rupture avec KTM 16 mois plus tard, en pleine saison, une fois que Zarco a admis son incapacité à s'adapter à la moto autrichienne autant qu'aux méthodes des dirigeants de Mattighofen. Après avoir requis une rupture de contrat, Zarco serait finalement libéré de ses engagements à six Grands Prix de la fin du championnat.

Déjà, on entrevoyait l'approche particulière du constructeur quant à ses relations avec ses pilotes. S'il les considère comme ses employés les plus illustres, il attend d'eux un engagement total, sans nuances.

Ce conflit avec Johann Zarco n'était que le premier d'une série de polémiques qui se sont enchaînées au cours des six dernières années. Le dernier clash en date concerne Maverick Viñales, qui dispute très probablement ses derniers Grands Prix en MotoGP, alors qu'au printemps 2025 il semblait s'imposer en exemple pour sa maîtrise de la KTM.

L'Espagnol a attendu la dernière course ayant précédé la trêve du championnat, en Allemagne, pour dénoncer le manque d'humanité dans le traitement que lui a réservé KTM. Probablement frustré de se retrouver sans guidon, alors qu'on lui en avait promis un au sein de l'équipe officielle il y a seulement quelques mois, Viñales a allumé la mèche d'un conflit qui se joue désormais sur la scène publique.

Le passage de Johann Zarco chez KTM a été aussi éphémère que rocambolesque.

Le passage de Johann Zarco chez KTM a été aussi éphémère que rocambolesque.

Photo de: Gold and Goose Photography / LAT Images / via Getty Images

La gêne qu'il ressent à l'épaule gauche, conséquence de la blessure subie l'année dernière, l'a handicapé sur le plan sportif durant la première moitié de la saison. Or, c'est précisément durant cette période que le marché des transferts pour 2027 s'est décanté.

KTM a défini le line-up de son équipe officielle en recrutant Álex Márquez et Fabio Di Giannantonio, qui remplaceront Pedro Acosta et Brad Binder. Chez Tech3, tout porte à croire que Luca Marini et le rookie Senna Agius feront équipe la saison prochaine, ce qui écarte de l'équation à la fois Enea Bastianini et Maverick Viñales. Si l'Italien est en partance vers Trackhouse, l'Espagnol a désormais accepté le fait que sa carrière, débutée il y a 15 ans, s'arrêtera là.

Il gardera certainement comme souvenirs les plus heureux son titre de champion du monde Moto3 en 2013 et ses dix victoires en MotoGP, conquises avec trois constructeurs différents (Suzuki, Yamaha et Aprilia). Dans les mauvais moments figureront le jour où il a claqué la porte de son équipe Moto3 pendant le GP de Malaisie 2012, alors qu'il était en lice pour le titre, de même que l'épisode surréaliste du GP d'Autriche 2021, point d'orgue de son conflit avec Yamaha et qui s'était soldé par son renvoi.

La crise qu'il traverse actuellement avec KTM viendra certainement s'ajouter à cette liste, bien que l'on ignore pour le moment comment elle se terminera.

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Deux versions s'opposent

Selon la version de Viñales, les signaux que lui avait envoyés KTM l'hiver dernier l'avaient amené à considérer comme acquis qu'il rejoindrait l'équipe d'usine en 2027. Son manque de compétitivité au cours de la première moitié du championnat, dû à ses problèmes à l'épaule, a toutefois laissé place à une période de silence de la part du constructeur, tout juste sorti d'une crise économique qui l'avait presque conduit à la faillite.

C'est par la presse que Viñales a appris le recrutement d'Álex Márquez et de Fabio Di Giannantonio, au mois de mai. Lorsqu'il a réagi, un nouveau contrat lui a été proposé en marge du GP d'Italie, contrat qui prévoyait qu'il reste chez Tech3 et dont il a jugé qu'il "allait à l'encontre de [ses] intérêts".

La confirmation de ses soupçons est venue du fait qu'il n'a pas été sollicité pour participer au test de la KTM de 850cc, en cours de développement pour 2027, test organisé un mois plus tard au lendemain du GP de République tchèque. Il a alors exposé de premières critiques dans la presse, mettant en avant sa loyauté envers son constructeur, pour finalement sortir l'artillerie lourde trois semaines plus tard en Allemagne, désormais dans l'impasse.

"Après Montmeló, j'ai appris dans les médias que Di Giannantonio allait prendre ma place. J'en ai parlé à KTM et quand je suis arrivé au Mugello, KTM m'a envoyé un contrat, par e-mail. Je l'ai signé", a expliqué Viñales au Sachsenring, avant de partir en vacances.

Maverick Vinales, Red Bull KTM Tech 3

Maverick Viñales risque de terminer sa carrière en MotoGP sur ce conflit.

Photo de : Gold and Goose Photography / Getty Images

"Ce n'était pas très bon mais je voulais vraiment courir, je crois vraiment aux ingénieurs qui sont chez KTM. Même si ça allait à l'encontre de mes intérêts, je l'ai signé et deux semaines plus tard, ils ont dit que ce n'était absolument pas valide."

"À quoi s'attendre après ça ? Je ne veux pas rester ici. Ce n'est pas très sérieux de leur part", a-t-il accusé, précisant s'être désormais fait une raison quant au fait que sa carrière n'ira probablement pas au-delà de 2026.

Pit Beirer, lui, a tenté d'éteindre l'incendie à chaque prise de parole de son pilote, mais il a aussi mis en avant le fait que les deux parties n'étaient pas sur la même longueur d'ondes quant à l'équipe dans laquelle Viñales pourrait courir.

Des conflits en cascade entre KTM et ses pilotes

Au-delà du cas particulier de Maverick Viñales, dont on sait qu'il a vécu des situations complexes avec plusieurs équipes par le passé, aucun constructeur n'a connu autant de séparations conflictuelles que KTM, qui semble en avoir fait sa marque de fabrique.

Entre les querelles que KTM a connues avec Zarco et Viñales, d'autres ont secoué le groupe au cours de ces six années, impliquant notamment Remy Gardner, Iker Lecuona et Raúl Fernández. À chaque fois, le déclencheur était le même : "le manque d'empathie", s'accordent à dire plusieurs acteurs ayant été en conflit avec la marque autrichienne depuis son arrivée en MotoGP, il y a maintenant une décennie.

"Le problème, c'est qu'en ce qui concerne ses relations avec les pilotes, KTM veut avoir toutes les cartes en main. C'est abusif. Et cela place évidemment l'autre partie dans une situation très défavorable", explique le représentant d'un pilote à Motorsport.com.

Raúl Fernández y Remy Gardner, vivieron una salida traumática de KTM Tech3

Raúl Fernández et Remy Gardner ont quitté KTM dans la douleur.

Photo de : Gold and Goose Photography / LAT Images / via Getty Images

Ce manque d'empathie sur le plan humain donne lieu à des situations surréalistes comme celle qui s'est produite en 2024, lorsque KTM a engagé cinq pilotes pour seulement quatre motos disponibles. Une aberration ayant finalement entraîné la fin de carrière prématurée de Pol Espargaró, gravement blessé lors d'un terrible accident survenu à Portimão en mars 2023, et qui a dû renoncer à son poste de titulaire chez Tech3 la saison suivante afin de laisser sa place à Acosta pour que celui-ci fasse ses débuts dans la catégorie reine.

"Cela a été une totale erreur de gestion de la part de KTM. Je n'aime pas critiquer le constructeur pour lequel je travaille, qui me paie et prend soin de moi. Mais ce qui s'est passé met en évidence de nombreuses lacunes en matière de contrats et de gestion des pilotes", déplorait alors Espargaró, qui est toutefois resté lié à KTM en tant que pilote d'essais.

Lorsque l'on s'entretient avec les agents qui tentent de trouver un terrain d'entente avec les dirigeants de KTM, un nom et deux clauses reviennent sans cesse dans la conversation.

Le nom, c'est celui de Pit Beirer, le directeur du département sportif. Ancien pilote de motocross, l'Allemand est en fauteuil roulant depuis un grave accident survenu en 2003, un an après son arrivée chez KTM. Selon ceux qui ont pris place à la table des négociations avec lui, une même résilience lui a permis de surmonter cette terrible épreuve et le pousse aujourd'hui à se montrer implacable lors des discussions qu'il mène.

Pit Beirer, director de Motorsport de KTM Racing, tiene fama de ser un negociador implacable

Pit Beirer, directeur de KTM Motorsports, a la réputation d'être un négociateur implacable.

Photo de : Gold and Goose Photography / Getty Images

D'autre part, les accords contraignants entre KTM et ses pilotes comportent deux conditions qui reflètent cette volonté du constructeur d'avoir toujours l'avantage, même s'il n'y parvient pas toujours. Le contrat type qu'il propose est d'une durée de deux ans, avec une prolongation facultative pour une troisième année, option qui est toujours en faveur de la marque et qui est assortie d'une date d'expiration.

C'est ainsi que la marque a maintenu Bastianini et Viñales sous contrat jusqu'au 30 juin, pour finalement ne pas exercer le droit qu'elle s'était réservé. Dans une année si singulière, avec un marché très rapidement bouché, cela explique pourquoi Viñales s'est retrouvé sur la touche, faute d'alternatives disponibles une fois qu'il a compris que KTM ne comptait pas sur lui.

Comme si cela ne suffisait pas, le constructeur autrichien se réserve également la possibilité d'égaler toute offre reçue de l'extérieur par l'un de ses pilotes, à condition que celui-ci n'ait pas pu supprimer la clause précédemment mentionnée de son contrat. Motorsport.com croit savoir qu'Acosta y était précisément parvenu lorsqu'il a négocié son dernier renouvellement avec KTM, manœuvre qui lui a finalement permis de signer avec Ducati pour 2027.

Aujourd'hui, et compte tenu de tout ce qui précède, KTM aurait tout intérêt à assouplir sa stratégie et à nouer des liens avec ses pilotes, si la marque ne veut pas rencontrer encore plus de difficultés de recrutement à l'avenir.

Que peut encore espérer Viñales cette saison ?

Quant à Maverick Viñales, il lui reste 11 Grands Prix à disputer dans un environnement désormais gangrené. Pit Beirer a émis le souhait que le pilote espagnol "retrouve un meilleur état d'esprit [et] sa forme", avant tout pour sa sécurité personnelle.

"Utilisons la pause estivale pour nous calmer, et peut-être repartir", priait l'Allemand au début du week-end du Sachsenring, avant que la situation ne s'envenime plus encore. Aujourd'hui, elle paraît définitivement bouchée et le pilote espagnol est le premier à ne pas croire à une résolution, en dépit des appels à la discussion du patron de KTM Motorsports.

"Non, pour être honnête, je pense que je n'ai pas besoin de parler à qui que ce soit", avait répondu Viñales par médias interposés. "Ce que je voudrais, c'est tourner la page. J'ai déjà compris que je ne fais plus partie du MotoGP. Je voudrais donc passer à autre chose et me concentrer pour revenir en pleine forme après l'été, tout en essayant de profiter des dernières courses pour être au meilleur niveau possible."

"Mon objectif est de retrouver mon niveau. Je n'ai pas besoin de parler à qui que ce soit. Je voudrais vraiment me mettre au travail et revenir en force après l'été. C'est là mon véritable objectif", avait-il affirmé, comme une conclusion à une tornade médiatique qui n'aura pas résolu sa situation personnelle mais aura, une nouvelle fois, exposé la faiblesse de KTM dans sa gestion des pilotes.

Avec Vincent Lalanne-Sicaud

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